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Full text of "Voyages du baron de La Hontan dans l'Amerique Septentrionale, qui contiennent une rélation des différens peuples qui y habitent; la nature de leur gouvernement; leur commerce; leurs coûtumes, leur religion, & leur maniére de faire la guerre; l'intérêt des François & des Anglois dans le commerce qu'ils font avec ces nations; l'avantage que l'Angleterre peut retirer de ce païs, étant en guerre avec la France. Le tout enrichi de cartes & de figures .."

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UNIVERSITY OF PITTSBURGH 

Bar. 
F1030 
L18 
1705 




Uarlington JVl.einorial J-abrary 



»0N ^ 






MEMOIRES 

L'AMERIQUE 

SEPTENTRIONALE, 

OU LA SUITE 

DES V OYAG ES DE Mr. LE 

BARON DE LA HONTAN: 

Qui contiennent la Defcription d'une grande étendu» 

de Pais de ce Continent, l'intérêt des François 6cd.es 

t^inglois , leurs Commerces , leurs Navigations, 

les Mœurs & les Coutumes des Sauvages, &c. 

Avec un petit D I C T I O N A i R E de la L aague du Pau, 

Le tout enrichi de Cartes & de Figures. 

TOME SECOND. 

Secende Edition , augmentée des Conversations de 
l'tj/iutenr avec un Sauvage dijUngué. 




L 



A AMSTERDAM, 

Chez François l'Honore' & Compagnie 

MDCCV. 

ICLrUicS 



FM030 

1106' 



par; 

FM03O 

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Baye k)E 



Ca&TE GENERALE 

])yjni{ï. AU ROY DE DANEMARK Fai 
«m tiWiiûnGIe et lies abaissant et très 
Mole sei-viteuitaSoirtaii 

*%w -;Z '7 Jf \ &* **J&-\ il L D S M>s 



ITkrrE de\laerado\r ou des\:eskimaux7^ 



GRAÏND ESPACE* DE TERREA. 



3. Ava^*J v«&j $r-i**n-t*i'sej ou rtrujbises Sfi Ces -fôrb Ouec Je ****** . 
5 tSW** >''fa<ns eàmlou ou^Mncois m \WÏaut4&3jtUtÛs ou caùtntclèf dkns & 
«W, <&* > s^^sb* "£> stzuuofes HE 1 Kvrf &f &/ce <w Ù-mpot-fe \ 

l^ Settt&s «saSâww uutuages aeù?a&sjpi*r&sy*B0iipû 
WS* & •>t/&*J*tisj>npnrj a Jw les datfèt de ca/ècr \ 
•*V tetuV*»** sarcelle carte, que c*wc qui me sont cl 



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CcheÛe de 2.00 lieues a 2û _par deqre .re/on 



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MEMOIRES 

D E 

L'AMERIQUE 

SEPTENTRIONALE, 

OU LA SUITE 

DES VOYAGES DE Mr. LE 

BARON DE LA HONTAN. 




E vous ai parlé des Colo- 
nies Angloifes & Françoi- 
fes y du Commerce de Cana- 
da , de la Navigation des 
Fleuves & des Rivie'res de 
ce Païs-Ià, de celle de l'Eu- 
rope dans V Amérique Septentrionale , "des En- 
treprîtes que les Ànglois ont fait pour fè ren- 
dre les Maîtres des Colonies Françoifes, 
des incuriions que les François ont fait à la 
A 3 Nw 



6 Mémoires 

Nouvelle Angleterre & chez les Iroquois : 
En un mot j'ai dit tant de chofes qui juf- 
qu'à préfent ont été cachées par raifon d'E- 
tat ou de Politique , qu'il ne dépendroitque 
de vous de me faire de très-mauvaifes af- 
faires à la Cour , fi vous étiez capable de me 
facrifler à fon reffentiment par la production 
de mes Lettres. 

Tout ce que je vous ai écrit , & tout ce 
que vous verrez encore dans ces Mémoi- 
res font des véritez plus claires que le jour. 
Je ne flatte ni n'épargne perfonne. Je ne fuis 
point partial , je lotie des gens qui ne font 
pas en état de me faire du bien , & je con- 
damne la conduite de plufieurs autres qui 
pourroient indirectement me faire du mal ; 
je n'ai point cet efprit d'intérêt & de par- 
ti qui fait parler certaines gens ; je facrifie 
tout à l'amour de la Vérité ; je n'ai point 
d'autre but que celui de vous marquer les 
chofes comme elles font ; je n'ai diminué 
ni altéré les faits contenus dans les Lettres 
que je vous écris depuis u. ou 12. ans ni 
dans ces Mémoires. J'ai eu foin de faire 
des Journaux très-particularifez pendant le 
cours de mes Voyages ; le détail en feroit 
ennuyeux pour vous, & la peine de les co- 
pier avant que de vous les , envoyer ; deman- 
deroit trop de temps. Vous trouverez ici 
dequoi vous former une idée parfaite du 
vafte Continent de Y Amérique Septentrio- 
nale. Je vous ai écrit vingt-cinq Lettres de- 
puis l'année 1689. jufqu'à prêtent , j'en 
garde les copies avec beaucoup de foin. Je 
ne me fuis attaché qu'à vous mander les 

cho- 



de l'Amérique. 7 

chofes les plus eiTentielles pour ne pas jet- 
ter vôtre efprit dans mille embarras d'af- 
faires extraordinaires qui font arrivées en ce 
Païs-là. Si vous confultez mes Cartes à 
mefure que vous relirez les Lettres que je 
vous ai écrites depuis l'année 1683. vous 
trouverez tous les lieux dont je fais mention : 
elles font très-particularifécs , & j'ofe vous 
alTurer qu'il n'en a jamais paru de lî correc- 
tes. Mon voyage de la Rivière longue m'a 
donné lieu de faire la petite Carte que je 
vous ai envoyée de MiJJilimakinac en 1699. 
dans ma 16. Lettre. 11 eft vrai qu'elle ne 
^rque fimplement que cette Rivière & cel- 
le des \MiJfouris , mais il falloit plusdetems 
que je n'en ai eu pour pouvoir la rendre 
plus *y à* faite par la connouTance des Pais 
circonvoifins , qui jufqu'à préfent ont été 
inconnus à toute la Terre , auffi bien que cet- 
te grande Rivière dans laquelle je n'aurois 
pas eu la témérité d'entrer fans en avoir 
été inftruit à fond , & fans une bonne es- 
corte. Je mets la Carte du Canada à la 
tête de ces Mémoires ; la grâce que je vous 
demande , c'eft de ne la communiquer à 
perfonne fous mon nom. J'ai ajouté à la 
fin de ces Mémoires l'explication des ter- 
mes de Marine & autres qui y font conte- 
nus, aufli bien que dans mes Lettres ; ainfî 
vous la pourrez confulter lorfque vous lire! 
des mots que vous n'entendrez pas. 



A 4 Def 



S Mémoires 

De fer i^tion abrégée du Canada. 

VOus croirez , Monfieur , que j'avance 
un paradoxe en vous difant que \n Nou- 
velle France vulgairement appellée le Cana- 
da , contient plus de terrain que ia moitié 
de YEuropejniis voici comment je le prouve. 
Vousfavez que Y Europe s'étend du Midi au 
Septentrion depuis le 35-. degré de Latitude 
jufques au 7 z. & de Longitude depuis le 9 de- 
gré juf ques au 94. Cependant à prendre V Eu- 
rope en fa plus grande largeur d'Orient en Oc- 
cident , par exemple du Canal imaginaire 
du Tanais au Volga, jufqu'au Cap d? Akgle- 
È.ay en Irlande , elle n'a que 66. degré? en 
Longitude , qui contiennent plus Queues 
que les degrez qu'on lui donne vers «e Cer- 
cle Polaire, quoiqu'ils foient en plus grand 
nombre , parce que les degrez de longitude 
îônt inégaux ; & Comme c'eft par l'cfpace du 
terrain qu'on doit mefurer les Provinces, 
les Ifles , & les Royaumes , il me femble 
iqu'on en devroit faire de même à l'égard 
des quatre parties du Monde. Meffieurs les 
Géographes qui partagent la Terre au gré de 
leur imagination dans leur Cabinet , au- 
roient bien pu prendre garde à ce que j'a- 
vance, s'ils y avoient fait plus d'attention. 
Venons . au Canada. 1 Tout le monde fait 
qu'il s'étend depuis le 39. degré de latitude 
jufques au 65*. c'eft à dire du Sud du Lac 
' Errié jufqu'au Nord de la Baye deHudfon; 
& en longitude depuis le z S4. degré jufqu'au 
336. favoir du fleuve de MiJJlfîpi jufqu'au 

Cap 



de l'Amérique. 9 

Cap de Rafe , en Tille de Terre-Neuve. Je dis 
donc que VEurope n'a que onze degré?, de 
latitude 6c33.de longitude plus que le Cana- 
da ; où je joints & comprcns l'Ifle de Terre- 
Neuve , YAcadie , & toutes les autres Ter- 
res limées au Nord du Fleuve de Saint Lau- 
rent, qui cil la grande Borne ou Limite pré- 
tendue des Pais des François d'avec ceux des 
Anglais. Si je voulois compter toutes les 
terres du Nord-Oueft de ce Canada , je le 
trouverais beaucoup plus grand que Y Euro- 
pe , mais je me renferme en ce qui eft éta- 
bli, découvert & pratique, ne comprenant 
que les Pais où les François vont trafiquer 
desCaftors avec les Sauvages, &où ils ont 
des Forts, des Magafins, des Mimons, & 
de petits établifièmens. 

Il y a plus d'un lîécle & demi que le Cana- 
da acte découvert ; Jean Verafan fut le pre- 
mier qui le découvrit; mais à fon malheur, 
car les Sauvages le mangèrent. Jaques Car- 
tier y alla enluite , mais après avoir monté 
plus haut que Québec avec fon VaifTèau , il 
repafla en France fort dégoûté de cePaïs-là. 
A la fin on y envoya d'autres Navigateurs qui 
reconnurent mieux le fleuve de Saint Lau- 
rent, &vers le commencement de ce fiéclc 
il partit de Raùcn une Colonie qui eût allez de 
peine à s'y établir , à caufe des Sauvages. 
Quoi qu'il en foit , il eft aujourd'hui fi peuplé 
qu'on y compte iSooco. âmes. Je vous ai 
déjà dit dans mes Lettres quelque chofe de ce 
Païs-là, aînfi je ne m'appliquerai qu'à vous 
marquer les principaux endroits, & ce qui 
peut latisfaire davantage vôtre curiofité. 



io Mémoires 

La four ce du Fleuve Saint Laurent nous 
a été inconnue jufqu'à prefent ; car quoi- 
qu'on l'ait remonte jufqu'à feptouhuit cens 
lieues , on n'en a pu trouver l'origine. Le 
plus loin que les Coureurs de bois ayent été, 
c'eft au Lac de Lenemipigon qui fè déchar- 
ge dans le Lac Supérieur ; le Lac Supérieur 
dans celui des Hurons ; le Lac des Hurons 
dans le Lac Errié ou de Conti ; le Lac Errie 
dans le Lac de Frontenac , & celui-ci forme 
ce grand Fleuve qui coule vint lieues aiTez, 
paifiblement , & enfuite trente autres avec 
beaucoup de rapidité jufqu'à la Ville de Mon- 
real , d'où il continue fon cours avec mo- 
dération jufqu'à Québec , s'élarguTant de là 
peu à peu jufqu'à fon embouchure, qui en 
eft éloignée de plus de cent lieues. S'il en 
faut croire les Sauvages du Nord , ce Fleu- 
ve fort du grand Lac des AJfwipouals , qu'ils 
dîfent être plus vafte qu'aucun de ceux que 
j'ai nommé , & ce Lac des Ajfinipouals eft fî- 
tué à jo. ou 60. lieues de celui de Lenemipi- 
gu. Ce Fleuve a 20. ou zi. lieues de largeur 
à fon embouchure , au milieu de laquelle 
on voit Vlûe d'Anticoflie , qui en a vint de 
longueur. Elle appartient au Sieur Joliet\ 
Canadien , qui y a fait faire un petit Ma- 
gafin fortifié , afin que les marchandifes & 
fa famille foient à l'abri des furprifes des 
Eskimaux , dont je vous parlerai dans la 
fuite : c'eft avec d'autres Nations Sauvages , 
lavoir les Montagnois & les Papipanachois , 
qu'il trafique d'armes & de munitions pour 
des peaux de Loups Marins , & quelques 
autres Pelleteries. 

Vis 



15 E L*x\ M E R I Q U E. II 

Vis-à-vis de cette lllc , on trouve l'IJle per- 
eée à la Côte du Sud. C'ell un gros rocher 
percé à jour fous lequel les Chaloupes feule- 
ment peuvent palier. Les Bafoues & les 
Normands ont accoutumé d'y faire la Pêche 
des Morues en tems de Paix. Elle y cft 
très-abondante , & ces PoùTons y font plus 
grands & plus propres à faire lécher que 
ceux de Terre-Neuve ; mais il y a deux gran- 
des incommoditez, l'une que les Vailîèaux 
y courent du rifque , s'ils ne font amarrez 
à de bons cables & arrêtez par de bonnes 
ancres. L'autre inconvénient , c'ell qu'il 
n'y a ni gravier ni cailloux pour étendre ces 
PoiYTons au Soleil, & qu'on eft obligé de fe 
fervir de vignaux , qui font des efpéces de 
clayes. 

Outre ce lieu de Pêche , il y en a d'autres 
du même côté à quelques lieues plus haut 
dans le Fleuve , favoir celui de Gafpe', où 
les équipages des Vailîèaux font quelque- 
fois le commerce de Pelleteries avec les 
Gafpéfiens , ce qui porte préjudice aux Pro- 
priétaires de cette Rivière. Les autres font 
vers les Monts Nôtre-Dame dans les petites 
Bayes ou Rivières qui fe déchargent dans le 
Fleuve. 

De l'autre côte du Fleuve , on voit la 
grande terre de Labrador ou des Eskimaux , 
qui font des Peuples fi féroces qu'on n'a 
jamais pu les humanifer. Il femble que 
le bon homme Homère veuille parler de 
cette malheureufe Nation Sauvage, en par- 
lant de fes Cyclopes , car il y a trop de rap- 
port entre eux , comme il poroït parcesqua- 
A 6 tre 



12, Mémoires 

tre vers du neuvième Livre de fon Odyjfee,. 
que je trouve trop beaux pour ne pas ks rap- 
porter ici : 

TtTtnv <T »t' eZyepoù /3*A>?<pûp<>j xn ^piStç, 

A'^v* ol'y uvJ/JjAô'» o'pêwv vcqonn xxwot 

E'v ffzrioûi j/Aa<pvpo~<n* 9*, w '5" eu '^ ^ ex«ç^* 

Cela veut dire que ces Peuples ne s'em- 
barraiïènt pas de Plaidoyers , ni de multi- 
tudes de Loix , qu'ils fe plaifent feule- 
ment d'habiter le fommet des Montagnes 
ou les Cavernes les plus profondes , que là 
chacun borne fon droit à régler fa Famil- 
le fans fe mettre en peine de fon Voifin. 
Les Danois font les premiers qui l'ont dé- 
couverte y elle eft remplie de Ports , de 
Havres & de Bayes , où les Barques de 
Québec ont accoutumé d'aller troquer les 
peaux de Loups marins durant l'Eté avec- 
ces Sauvages. Voici comment cela fe 
fait ; dès que ces Barques ont mouillé l'an- 
cre , ces Démons viennent à bord dans 
de petits Canots de peaux de Loups ma- 
rins coufuës enfemble , qui font faits à peu 
près comme des navettes de tiûeran , au 
milieu defquels on voit un trou en forme 
de celui d'une bourfe, où ils fe renferrnent 
affis fur les talons avec des cordes. Ils ra- 
ment de cette manière avec de petites pa- 
lctes , tantôt à droit & tantôt à gauche, 
fans pan cher le corps 7 crainte de renver- 
fer. Dès qu'ils arrivent près de la Barque 

ils 



de l'Amérique. 13 
ils montrent leurs Pelleteries au bout de 
l'aviron & demandent en même terris les 
couteaux , la poudre & les balles dont ils 
ont befoin , des ruiils , des haches , des 
chaudières , &c. enfin chacun montre ce 
qu'il a , & ce qu'il prétend avoir en échan- 
ge ; le marché conclu , ils reçoivent & don- 
nent tout, au bout d'un bâton. Si les co- 
quins ont la précaution de ne pas entrer 
dans nosBâtimens, nous avons auffi cel- 
le de ne nous pas laiilèr invertir par une 
trop grande quantité de Canots , car ils 
ont enlevé aifez fouvent de petits Vaif- 
féaux , pendant que les Matelots étoient 
occupez à manier & à remuer les Pelle- 
teries & les Marchandâmes. 11 faut fe tenir 
bien fur lès gardes durant la nuit, car ils 
favent faire de grandes Chaloupes, qui vont 
auiîî vite que le vent , & dans lesquelles ils 
fe mettent trente ou quarante. C'eft pour 
cela que les Maloums , qui font la Pêche 
des Morues au petit Nord & les Efpagxols 
à Portochoua , font obligez d'armer des 
Barques longues pour courir la Côte & les 
pourfuivre , car il n'y a guéres d'années 
qu'ils ne furprennent a terre les équipages, 
& qu'ils ne les tuent , enlevant aulïi quel- 
quefois les Vailfeaux. Il eft confiant qu'ils 
font plus de trente mille Combattans, mais 
i\ lâches & Il poltrons que cinq cens 
Clijlinos de la Baye de Hitdfon , ont accou- 
tumé d'en battre cinq ou lix mille. Leur 
Pars eft grand , car il s'étend depuis la 
Côte, qui eft vis-à-vis des Ijles de Mlugan, 
jufqucs au Détroit de Hudfu». Ils pailènt 
A 7 tous 



14 Mémoire» 

tous les jours à Yljle de Terre-Neuve par le 
Détroit de Bellijle , qui n'a que fept lieues de 
traverfe , & s'ils ne viennent pas jufqu'à Plai- 
fance , c'efi: qu'ils craignent d'y trouver d'au- 
tres Sauvages. 

A cette terre de Labrador r efl: jointe la 
Baye de Hudfon, qui Tétend depuis le cin- 
quante-deuxième degré de latitude, & tren- 
te minutes jufqu'au ibixante - troifiéme. 
Voici d'où cette Baye a tiré fon nom. Le 
Capitaine Henri Hudfon '•, Anglois de Na- 
tion , obtint un Vaiïfèau Hollandois pour 
aller à la Chine par un Détroit imaginai- 
rement- litué au Nord de Y Amérique Sep- 
tentrionale. Ce fut fur les Mémoires d'un» 
Pilote Danois fon ami, qu'il abandonna le 
premier defTein qu'il avoit formé de pren- 
dre fa route par la. Nouvelle Zemble. Celui- 
ci, qui s'appelloit Frédéric Anschild, étoit 
parti de Norvegue ou d'I/lande, quelques 
années auparavant , à defïèin de trouver 
un paflàge pour aller au Japon, par le Dé- 
troit de Davis , qui efl ce Détroit chiméri- 
que , dont je parle. La première terre 
qu'il découvrit , fut la Baye Sauvage fituée 
fur la Côte Septentrionale de la Terre de 
Labrador ; dé là rangeant cette Côte , il 
entra dans un Détroit qu'on appella vingt 
ou trente ans après, le Détroit de Hudfon. 
Enfuite naviguant toujours vers l'Oiïeit, 
il aborda certaines Côtes fituées Nord & 
Sud. Alors il courut au Nord, fe flatant 
de trouver un chemin ouvert pour traver- 
fer à la Mer de Jejfo ; mais après avoir fin- 
glé jufqu'à la hauteur du Cercle Polaire, 

& 



de l'Amérique. xf 
& couru rifque de périr mille fois dans 
les glaces , fans trouver aucune ouverture 
ni paflàge , il prit le parti de retourner fur 
fes pas. Mais comme la faifon étoit 
fort avancée , & que les glaces couvroient 
déjà la furface de l'eau , il fut obligé d'en- 
trer dans la Baye de Hudfin, & de pafïèr" 
l'Hiver dans un Port où plufîeurs Sauva- 
ges fournirent à fon équipage durant l'Hi- 
ver , des vivres & de très-belles Pellete- 
ries. Dès que la Navigation fut libre pour 
les VailTeaux y il s'en revint en Danemarc. 
Cependant Hudfin l'ayant connu dans la 
fuite , entreprit fur les Journaux de ce Da- 
nois , de palier au Japon par le Détroit de 
Davis y mais fon entreprife échoua -, de 
même que celle, d'un certain Button , & de 
quelques autres. Quoi qu'il en foit, Hud- 
fin entra dans la Baye de ce nom , où il 
reçût quantité de Pelleteries des Sauvages^ 
enfuite il fit la découverte de la Nouvelle 
Hollande , appellée aujourd'hui la Nouvelle 
Tork f & de quelques autres Terres de la 
Nouvelle Angleterre. Cependant , on a tort 
d'appeller du nom de Hudfon , ce Détroit 
& cette Baye ,«puîs que celui qui les a pre- 
mièrement découverts , eft le Danois Fré- 
déric Anschild , dont je viens de vous par- 
ler , étant le premier Europe'en qui ait vu 
les Terres de V Amérique Septentrionale , & 
frayé le chemin aux autres. Ce fut en- 
fuite , fur les Mémoires de ce Hudfin , que 
les Anglais firent des tentatives pour éta- 
blir un commerce avec les Amériquains. 
La quantité de Caftors & d'autres belles 

Pel- 



i6 Mémoires 

Pelleteries qu'il trafiqua durant l'Hiver 
avec les Sauvages , donnèrent dans la vûë 
à quelques Marchands Anglois , qui for- 
mèrent une Compagnie pour entreprendre 
ce nouveau Commerce. Ils fournirent 
pour cet effet quelques Bâtimens au Capi- 
taine Nelfon , qui en perdit quelques - uns 
dans les glaces vers le Détroit , après avoir 
failli lui-même à périr. Cependant , il en- 
tra dans la Baye & fe plaça à l'embouchu- 
re d'une grande Rivière, qui prend fa four- 
ce vers le Lac des AJfmipouals , & fe dé- 
charge dans cette Baye à l'endroit où il fît 
conftruir%une redoute défendue par quel- 
ques Canons. Au bout de trois ou quatre 
ans les Anglois firent d'autres petits Forts 
aux environs de cette Rivière ; ce qui ap- 
porta un préjudice confidérable au Com- 
merce des François , qui ne trouvoient 
plus au Nord du Lac Supérieur les Sauva- 
ges , avec lefquels ils avoieut accoutumé 
de trafiquer des Pelleteries. Je ne fai par 
quelle avanture , les nommez des Groze- 
liers & Ratijfon rencontrèrent dans ce grand 
Lac quelques Cliftinos , qui leur promirent 
de les conduire au fond de la Baye, où les 
Anglois n'avoient pas encore pénétré. En 
effet , ils leur tinrent parole , ils les y me- 
nèrent & leur montrèrent plusieurs autres 
Rivières , au bord defquelles il y avoit ap- 
parence de faire des établifTemens propres 
pour y attirer un grand Commerce de 
Peaux avec plufieurs Nations Sauvages. 
Ces François s'en retournèrent au Lac Su- 
périeur par le même chemin , & de là ils 

pafTe- 



de l'Amérique. 17 
palTcrent à Québec où ils propoferent aux 
principaux Marchands de conduire dans 
la Baye de Hudfon des Vaillcaux , mais on fc 
moqua de leur projet. Enfin fe voyant 
rebutez , ils allèrent en France. , croyant 
qu'on les écouteroit mieux à la Cour ; ce- 
pendant après avoir prefenté Mémoires fur 
Mémoires, & dépcnfé beaucoup d'argent, 
on les traita de Visionnaires. Dans ce 
tcms-là , le Miniftre du Roi & Angleterre 
ne perdit point l'occalion de les perfuader 
d'aller à Londres , où ils furent fi bien écou- 
tez, qu'on leur donna plufieurs Vailîèaux 
qu'ils y menèrent avec allez de difficulté, 
& conflruifirent en differens endroits plu- 
fieurs Forts très-avantageux pour le Com- 
merce. On fe repentit alors en France, 
mais trop tard , de n'avoir pas fait allez 
d'attention à leurs Mémoires , & ne pou- 
vant plus y remédier, on fe réfolut d'en 
chalTer les Anglois à quelque prix que ce 
fut : En effet , on y réulîit après les avoir 
vigoureusement attaquez par Mer & par 
Terre, à la réferve du Fort de Nelfon où 
il n'y avoit point d'apparence de mordre lï 
facilement. Les Anglais, quelques années 
après fe réfolurent de faire tout leur pofllble 
pour reprendre ces portes , à quoi ils réiïf- 
îïrent heureufement ; car ne voulant pas 
en avoir le démenti , ils débufquerent à 
leur tour les François; & aujourd'hui ceux- 
ci fe préparent à leur rendre le change. 
Au refte, ce Païs-là cil fi froid durant fept 
ou huit mois de l'année , que la Mer fe 
glac dix pieds d'épaiflèur, que les arbres 

& 



1$ Mémoires 

& les pierres mêmes fe fendent , qu'il y 
tombe dix ou douze pieds de neige qui 
couvrent la terre plus de fix mois , & que 
pendant ce tems on n'oferoit fortir de fa 
maifon , fans rifquer d'avoir le nez , les 
oreilles & les pieds gelez. La Navigation 
cil H difficile & fi dangereufe d'Europe en 
ce Païs-là , à caufe des glaces & des cou- 
rans , qu'il faut être réduit à la dernière 
mife're, ou poffedé d'un aveuglement juf- 
qu'à la folie , pour entreprendre ce déteftable 
Voyage. 

Il eft tems de paffèr maintenant de la 
Baye de Hudfon wiLac Supérieur. Ce voya- 
ge eft plus facile à faire fur le papier que 
réellement , car il faut remonter près de 
cent lieues la Rivière des Machakandibi y 
qui eft ri rapide & fi pleine de Cataractes, 
qu'à peine fix Canoteurs dans un Canot 
allégé, peuvent-ils en venir à bout en tren- 
te ou trente -cinq jours. On trouve à 1a 
four ce de cette Rivière un petit Lac de 
même nom , d'où on eft obligé de faire un 
portage de fept lieues pour attraper la Ri- 
vière de Michipikoton , qu'on defeend en- 
fuite en dix ou douze jours , quoi qu'on 
foit obligé de faire quelques portages. Il 
eft vrai qu'on faute plufieurs Cataractes en 
defeendant , où l'on eft contraint de porter 
les Canots ou de les traîner en remontant. 
Nous voici donc à ce grand Lac Supérieur 
qu'on eftime avoir cinq cens lieues de cuv- 
ant, y comprenant le tour des Anfès & 
des petits Golfes. Cette petite Mer douce 
eft allez tranquille depuis le commence- 
ment 



de l'Amérique. 19 
ment de Mai jufqu'à la fin de Septembre, 
Le côté du Sud eft le plus aiTuré pour la 
Navigation des Canots par la quantité de 
Bayes & de petites Rivières où l'on peut 
relâcher en cas de tempête. Je ne fâche 
point qu'il y ait aucune Nation Sauvage 
fédentaire fur les bords de ce Lac, il eft 
vrai que durant l'Eté plu(îeurs Peuples du 
Nord, vont chnftèr & pêcher en certains 
endroits où ils apportent en même tems 
les Caftors qu'ils ont pris durant l'Hiver, 
pour les troquer avec les Coureurs de bois 
qui ne manquent pas de les y joindre tous 
les ans. Ces lieux font Bagouafch, Lemi- 
pifaki & Chagouamigon. 11 y a déjà quel- 
ques années que Mr. Dulhut avoit con- 
struit un Fort de pieux , dans lequel il avoit 
des Magasins remplis de toutes fortes de 
Marchandifes. Ce porte , qui s'appelloit 
Camanifiigoyan , faifoit un .tort confidérable 
aux Anglais de la Baye de Hudfon, parce 
qu'il épargnoit à quantité de Nations la pei- 
ne de tranfporter leurs Pelleteries à cette 
Baye. 

Il y a fur ce Lac des Mines de cuivre, 
dont le métal eft fi abondant & fi pur qu'il n'y 
a pas un feptiéme de déchet. On y voit quel- 
ques Mes allez grandes , remplies d'Elans & 
de Caribous, mais il n'y aguéresdegensqui 
s'avifent d'y aller exprès pourchaiTcr, àcau- 
fe du rifque de la traverfe. Au refte, ce 
Lac eft abondant en Eturgeons, Truites & 
Poîflbns blancs. Le froid y eft cxceflîf du- 
rant fix mois de l'année, & la neige fe joi- 
gnant à la gelée, glace ordinairement les 

eaux 



ao Memotres 

eaux de ce Lac jufqu'à dix ou douze lieues 
au large. 

Du Lac Supérieur, je paiîè à celui des 
Hurons , auquel je donne quatre cens lieues 
de circonférence. Or pour y aller ii faut 
defeendre \e Saut Sainte Marie , dont je 
vous ai parlé dans ma quinzième Lettre. 
Ce Lac eft iitué fous un très-beau climat, 
comme vous le voyez fur ma Carte. Le 
côte du Nord eft le plus naviguable pour 
les Canots, à caufe de la quantité d'ifles 
fous lefquelles on peut fe mettre à l'abri 
du mauvais tems. Celui du Sud eft le 
plus beau & le plus commode pour la Chaf- 
fe des Bêtes fauves , qui. y font en aiTez 
grande quantité. La figure de ce Lac, 
eft à peu près celle d'un triangle équilaté- 
ral. Parmi fes Mes, celle de Manitoualin 
eft la plus coniidérable. Elle a plus de vingt 
lieues de longueur & dix de largeur. Les 
Outaouas de la Nation du Talon & du Sable 
y habitaient autrefois , mais la crainte des 
Iroquois les a contraints de fe retirer avec 
les autres à MiJJilimakinac . Vis à vis de" 
cette I fie habitent en terre-ferme les Noc- 
ke's & les MiJJitagues en deux Villages dif- 
férens , éloignez de vingt lieuè's l'un de 
l'autre. Vers le bout Oriental de cette 
même Ifle , on trouve la Rivière des Fran- 
çois , dont je vous ai parlé en ma feiziéme 
Lettre ; elle eft aufïï large que la Seine à 
Paris & de fa fource, qu'elle tire du Lac 
des Nepicerini , jufqu'à fon embouchure, 
elle n'a tout au plus que quarante lieuè's 
de cours. On voit au Nord-Eft de cette 

Rivié- 



de l'Amérique. 21 
Rivière la Baye de Toronto qui a vingt ou 
vingt cinq lieues de longueur & quinze 
d'ouverture , il s'y décharge une Rivière 
qui fort du petit Lac de même nom , for- 
mant plulieurs Cataracîes impratiquablcs, 
tant en defeendant qu'en montant. Cette 
tête d'homme , que vous voyez marquée 
fur ma Carte au bord de cette Rivière, 
déiïgne un gros Village de Hurons , que 
les Iroquois ont ruïné. De fa fource on 
peut aller dans le Lac de Frontenac en fai- 
sant un portage jufqu'à la Rivière de Ta- 
naouAté qui s'y décharge. Vous pouvez 
remarquer au côté Méridional de la Baye 
de Toronto le Fort fuppofe\ dont je vous ai 
fait mention dans ma vingt-troilîéme Let- 
tre; A trente lieues delà vers le Sud, l'on 
trouve le Païs de Theonontate que les Ira- 
guots ont tout à fait dépeuplé de Hurons. 
De là , je paiîè. droit à mon Fort , fans 
m'arrêter à vous. taire une defeription inu- 
tile des Païfages dirférens qu'on voit dans 
l'efpace cie plus de trente lieues. Je vous 
ai parlé tant de fois de ce polie , que je 
fauterai droit à la Baye du Saklnac , fans 
vous parler de la quantité de battures & 
de rochers qu'on trouve cachez fous l'eau 
jufqu'à deux lieues au large. Cette Baye a 
feize ou dix-fept lieues de longueur & fix 
d'ouverture, au milieu de laquelle on voit 
deux petites Mes très-utiles aux Voyageurs 
qui feroient obligez le plus fouvent de fai- 
re le tour de la Baye, plutôt que de s'ex- 
pofer à faire cette traverfe en Canot. La 
Rivière du Sahmac fe décharge au fond de 

la 



ix Mémoires 

la Baye. Elle a foixante lieues de cours afïèx 
pailible n'ayant que trois petites Cataractes 
qu'on peut fauter fans rifque. Elle eft auffi 
large que la Seine au Pont de Sève. Les Ou- 
taouas & les Hurons ont accoutumé d'y faire 
tous les deux ans , de grandes chafïès de Ca- 
ftors. De cette Rivière à MiJJilimakinac il n'y 
a point d'endroit qui mérite la peine d'en par- 
ler; je vous ai dit tout ce qu'on pouvoit dire 
de ce porte, fi utile pour le commerce, en 
vous en envoyant le plan. Ainfi je pafTerai à 
la defcription du Lac Errie\ me fouvenant 
de vous avoir fait celle du Lac des Jlin&is dans 
mafeiziéme Lettre. 

L'on n'a point eu tort de donner zxxLac 
Errie' un nom auiîi illuftre que celui de 
Coati , car c'eft ailûrément le plus beau 
qui foit fur la terre. L'on peut juger de 
la bonté de fon climat par les latitudes 
des Pais qui l'environnent. Son circuit eft 
de deux cens trente lieues , mais par tout 
d'un afpecl: fi charmant qu'on voit le long 
de fes bords des Chênes , des Ormeaux , des 
Châtaigniers , des Noyers , des Pommiers , 
des Pruniers, & des Treilles, qui portent 
leurs belles grapes jufqu'au fommet des Ar- 
bres fur un terrain uni comme la main , ce 
qui doit fuffire pour s'en former l'idée du 
monde la plus agréable. Je ne faurois d'ail- 
leurs vous exprimer la quantité de bêtes 
fauves & de Poulets d'Inde qu'on voit dans 
ces bois & dans les vaftes prairies, qu'on 
découvre du côté du Sud. Les Bœufs 
Sauvages fe trouvent au fond de ce Lac 
fur les bords de deux belles Rivières qui 



* . _i .. 



de l'Amérique. 23 
s'y déchargent fans rapides ni Cataraâes. 
Il eft abondant en Eturgeons & Pointons 
blancs , mais les Truites y font rares aufll 
bien que les autres PoifTons qu'on pêche 
dans les Lacs des Hurons & des Ilïnois. Il 
eft aufîl fans baturcs , fans rochers ni bancs 
de fable ; la profondeur eft de 14. à 15". 
brafles d'eau. Les Sauvages afîûrent que 
les gros vents n'y fouflent qu'en Décem- 
bre, Janvier & Février, quoique rarement, 
ce que j'ai lieu de croire par le peu qu'il 
en rit durant l'Hiver que je pafiai à mon 
Fort en 1688. quoiqu'il fut expofé au Lac 
des Hurons. Les bords de ce Lac ne font 
ordinairement fréquentez, que par des guer- 
riers, foit Iroquois, Ilinois, Oumamis&.c.&. 
le rifque de s'y arrêter à la chaflè eft trop 
grand. Ce qui fait que les cerfs , les che- 
vreuils & les poulets d'Inde courent en trou- 
peaux le long du Rivage dans toute l'éten- 
due des Terres dont il eft environné- Les 
Erriéronons & les Andajlogiteronons qui habî- 
toient au bord de ce Lac aux environs ont 
été détruits par les Iroquois, aufïï bien que 
d'autres Nations marquées fur ma Carte. 
On découvre une pointe de terre du côté du 
Nord qui avance quinze lieues au large; & 
à trente lieues de là vers l'Orient , on trou- 
ve une petite Rivière qui prend fa fource 
près de la Baye de Ganaraske fïtuée dans le 
Lac Frontenac. Ce feroit un palTage allez 
court d'un Lac à l'autre lï elle n'avoit 
point de Cataractes. De là au détroit , c'eft- 
à-dire à la décharge de ce Lac, il y a trente 
lieues. Ce détroit en a 14. de longueur & 

une 



14 Mémoires 

une de largeur. Ce fort fuppofé que vous 
voyez fur ma Carte en ce lieu-là, eft un 
de ceux dont je vous ai parlé dans ma vingt- 
troifiéme Lettre. De ce prétendu Fort à la 
Rivière de Condê il y a vint lieues. Cette 
Rivière a foixante lieues de cours fans Ca- 
taractes, s'il en faut croire les Sauvages , qui 
m'ont afTuré que de fa fource , on pou- 
voit aller dans une autre qui fc décharge à 
la Mer, n'y ayant qu'un portage d'une lieue. 
De Tune de ces Rivières à l'autre je n'ai 
été qu'à l'embouchure de celle de Condé 
où nos Outaouas éprouvèrent leurs jambes, 
comme je vous l'ai expliqué dans ma quin- 
zième Lettre. Les Ifles que vous voyez 
fur ma Carte fîtuées au fonds du Lac font 
des parcs de chevreuils, & des arbres frui- 
tiers que la Nature a pris plaifir de, faire 
poufîèr pour nourrir de leurs fruits les Din- 
dons , les Faifans , & les Bêtes fauves. En- 
fin fi la Navigation des Vaifleaux étoit libre 
de Québec jufques dans ce Lac, -il y auroit 
dequoi faire le plus beau , le plus riche & le 
plus fertile Royaume du Monde : car outre 
toutes les beautez dont je vous parle , il y a de 
très-bonnes mines d'argent à 20. lieues dans 
les terres le long d'un certain coteau d'où les 
Sauvages ont aporté de groflès pierres qui ont 
rendu de ce précieux métal avec peu de 
déchet. 

Du Lac Errié je tombe dans celui de 
Frontenac , dont je n'ai pu m'empêcher de 
vous parler dans mes feptiéme & troifiéme 
Lettres. Ce Lac a, comme je vous ai dé- 
jà dit , 1 80. lieues de circuit ; fa figure eft ova- 
le, 



de l'Amérique. 25- 
le , & fa profondeur de 20. à 25*. braffes 
d'eau. Il s'y décharge du côté du Sud plu- 
fieurs petites Rivières , favoir celles des 
Tfonontouans , des montagne s & de la Fa- 
mine : du côté du Nord , celles de Ganaraské 
& de Te'onontaté. Ses bords font garnis de 
bois de haute futaye fur un terrain allez 
égal , car on n'y voit point de côtes efear- 
pées , y ayant plufîeurs petits Golfes du côté 
du Nord. On peut aller dans le Lac des 
Hurons par la Rivière de Tanaonaté en faj- 
fant un portage de fept ou huit Iieuës jufqu'à 
celui de Toronto, qui s'y décharge par une 
Rivière de même nom. On peut aufïi par- 
ler dans le Lac Errié par la baye de Gana- 
raské , en faifant un autre portage jufqu'à 
une petite Rivière pleine de Cataractes. 
Les Villages des Onnontagues , Tfonontouans, 
Goyognoans & Qnnoyontes , ne font pas fort 
éloignez du Lac Frontenac. Ces Peuples 
Iroquois font très - avantageufement lituez. 
Leur Paï's eft beau & fertile , mais les 
Chevreuils & les Dindons leur manquent 
aufTi bien que les Poiiïbns , car leurs Riviè- 
res n'en portent point , de forte qu'ils font 
obligez de faire leurs pêches dans le Lac , 
& de les boucaner enfuite pour les pou- 
voir garder & transporter à leurs Villa- 
ges. Us font obligez aufli de s'écarter de 
leurs terres pour faire chafTèr des Caftors 
durant l'Hiver foit du côté de Ganaraske', 
du Lac Torento , ou de la grande Rivière des 
Outaouas , où il feroit facile de leur cou- 
per la gorge , 11 l'on s'y prenoit de la ma- 
nière que je vous l'ai expliqué. Je vous ai 
Tome II. 13 auiTï 






i<5 Mémoires 

auiîî parlé des Forts de Frontenac & de Nia- 
gara, & du Fleuve Saint Laurent , qui fem- 
ble avoir abandonné les Lacs pour courir 
plus étroitement le long du Monreal & de 
Québec , où fes eaux fe mêlant avec celles 
de la Mer , deviennent fi falées qu'on n'en 
fauroit plus boire. 

Il ne me refte plus qu'à faire la defcrïp- 
tion de VAcadie & de Vlfle de Terre-Neuve , 
qui font des Paï's bien différens l'un de 
l'autre. Les Côtes de VAcadie s'étendent 
depuis Keneheki, qui eft la Place frontière 
de la Nouvelle Angleterre , jufqu'à Vlfle Per- 
cée , -fituée vers l'embouchure du Fleuve St. 
Laurent. Ce Pais tfAcadie contient près 
de trois cens lieues de Côtes Maritimes, 
le long defquelles on trouve deux grandes 
Bayes naviguables , favoir la Baye Fran- 
foife & celle des Chaleurs. Il y a quantité 
de petites Rivières , dont les entrées font 
laines & profondes pour les plus grands 
Vaifïèaux : elles abondent en Saumons, 
dont on pourroit faire des Pêches confidé- 
rables fi on vouloit l'entreprendre , on pé- 
cherait auffi , dans la plupart de ces Riviè- 
res & des petits Golfes qui les précédent, 
quantité de Morues telles qu'à Vljle Percée. 
Car ces Poiflbns donnent à la Côte en 
abondance durant l'Eté , & fur tout aux 
environs des IJles du Cap Breton & de Saint 
Jean. Il eft vrai que les Ports de la pre- 
mière ne peuvent fervir qu'à retirer des 
Barques , & que la féconde n'en a point 
du tout, mais fi ces deux Iflesétoient peu- 
plées , leurs Habitans pourraient envoyer 

tous 



de l'Amérique. 17 

tous les jours leurs Chaloupes à la Pêche, 
& lors que leurs Morues feroient prêtes 
à la fin d'Août, les Vaiffeaux pourraient 
mouiller près de terre & s'en charger. La 
Rivière de Saint 'Jean , où les Sieurs d'A- 
mour de Québec ont un établillèment pour 
le Commerce des Caftors, eft très-belle & 
très -fertile en grains, elle eft naviguable 
jufqu'à douze lieuè's de fon embouchure. 
Entre la Pointe de VAcadie & rifle du Cap 
Breton, il y a un Canal ou Détroit de Mer 
d'environ deux lieues de largeur , allez pro- 
fond pour porter le plus grand VaûTeau de 
France , on l'appelle le pajfage de Can- 
feaux , il ferait plus fréquenté qu'il n'eft, 
fi les Navires Marchands qui vont en Ca- 
nada , vouloient partir de France vers le 
1 f. de Mars , car ils pourraient pafTer par 
là , étant afTurez de trouver en toute faifon 
ce paiTage libre , au lieu que le chenal du 
Cap de Raze eft fouvent rempli de glace 
en Avril. De cette manière, les Vaiffèaux 
devraient arriver à Québec au commence- 
ment de Mai. Prcfque toutes les terres de 
VAcadie font fertiles en bled , pois , fruits 
& légumes ; on y diftingue aiTez bien les 
quatre faifons de l'année , quoi que les 
trois mois d'Hiver y foient extrêmement 
froids. On tire de plu Meurs endroits des 
mâtures auflî fortes que celles de Norvège, 
& l'on y pourrait conftruire toutes fortes 
de Bâtimens s'il en étoit befoin , car les 
Chênes furpafïènt en bonté ceux de nôtre 
Europe , s'il en faut croire les Charpen- 
tiers: En un mot, ce Païs-là eft tout à fait 
B % beau; 



28 Mémoires 

beau ; le climat pailablement tempéré , l'air 
pur & fain , les eaux légères & claires , & 
la Chaffe & la Pêche y font abondantes. 
Les Caitors , les Loutres , & les Loups 
Marins , font les Animaux qui s'y trouvent 
le plus communément , ils y font même 
en très-grand nombre ; ceux qui en aiment 
les viandes , font bien redevables aux Doc- 
teurs qui perfuadérent aux Papes de méta- 
morphofer ces Animaux terreftres en Poif- 
fons , car ils en peuvent ufer librement 
& fans fcrupule pendant le Carême. Au 
refte , la connoiitànce que j'ai de ce Païs- 
là , me fait prévoir que tôt ou tard les 
Anglois s'en rendront les Maîtres. Les 
raifons que j'en pourrois donner font très- 
plaufibles ; ils ont déjà commencé à ruïner 
le Commerce des Pelleteries que nos Fran- 
çois avoient accoutumé de faire avec les 
Sauvages, & ils achèveront bien-tôt de le 
perdre entièrement. Nos François veulent 
vendre trop cher leurs Marchandifes , quoi 
qu'elles ne foient pas fi bonnes que celles 
des Anglois , qui les donnent pourtant à 
meilleur marché. Ce feroit dommage de 
laiflèr aux Anglois un Païs dont le Com- 
merce des Pelleteries & les Pêches de Mo- 
rues leur en ont fait fi fouvent tenter la 
conquête. Il eft impoflibîe qu'on les em- 
pêche d'enlever les établiiTemens des Cô- 
tes de VAcadie , par l'éloignement où ils font 
les uns des autres , ils y réiïffiront comme 
ils ont déjà fait. Les Gouverneurs Fran- 
çois ont les mêmes vues que ceux de bien 
d'autres polies d'Outre -Mer. ils ôonfidé- 

rent 



de l'Amérique, 19 
rcnt leur emploi comme une mine d'or 
qu'on leur donne pour en tirer de quoi 
s'enrichir ; ainfi le Bien public ne marche 
jamais qu'après leur intérêt particulier. 
Mr. de Mcneval laifïa prendre le Port- Royal 
aux Anglais , parce que la Place n'étoit 
revêtue que de (impies palilTades , & pour- 
quoi n'ctoît-elle pas mieux fortifiée ? C'effc 
qu'il croyoit avoir le tems de remplir fa 
bourfe avant que les Anglais s'avifafïènt 
de l'attaquer. Ce Gouverneur avoit rele- 
vé Mr. Perrot, qui fut calTé honteufement 
pour avoir fait fa principale occupation de 
s'enrichir , & qui étant repaffé enfuite en 
France revint avec plufieurs Vaifïèaux char- 
gez de Marchandifes , pour faire encePaïs- 
là la profefîlon d'un Négociant particulier. 
Celui-ci dans le tems de fon Gouverne- 
ment , laiflà prendre aux Anghis plufieurs 
portes avantageux fans fe donner aucun 
mouvement ; il ie contentoit d'aller dans 
fes Barques de Rivière en Rivière pour 
trafiquer avec les Sauvages , & après fà 
calTation , non content de faire Ion Com- 
merce fur les Côtes de YAcadie, il voulut 
aller fur celles des Anglais , mais il lui en 
coûta cher , car quelques Corfaires l'ayant 
furpris , enlevèrent fes Barques & lui don- 
nèrent enfuite la Galle feche , dont il mou- 
rut fur le champ. Les trois principales 
Nations Sauvages qui habitent fur les Cô- 
tes , font les Abenakis , les Mikemak , & les 
Canibas. Il y en a quelques autres erran- 
tes , qui vont & viennent de VAcadie à la 
Nouvelle Angleterre , qu'on appelle Mahin- 
B a gans r 



30 Mémoires 

gans, Soccokis & Openango. Les trois pre- 
mières , & qui font fixées dans leurs Ha- 
bitations , font étroitement liées d'amitié 
& d'intérêt avec les François , & l'on peut 
dire , qu'en tems de guerre ils font des 
incurfions fi dommageables aux Colonies 
Angloifes , que nous devons avoir foin 
d'entretenir fans celle une bonne intelli- 
gence avec eux. Le Baron de Saint Ca- 
fteim Gentilhomme tfOleronenBearn, s'eft 
rendu fi recommandable parmi les Abena- 
kis depuis vingt & tant d'années , vivant à 
la Sauvage, qu'ils le regardent aujourd'hui 
comme leur Dieu tutelaire. Il étoit au- 
trefois Officier de Carignan en Canada, 
mais dès que ce Régiment fut caiTc , il fè 
jetta cheï ces Sauvages dont il avoit appris 
la Langue. Il fe maria à leur manière, pré- 
férant les Forêts de YAcadie aux Monts 
Pirenees dont fon Pais eft environné. Il 
vécut les premières années avec eux d'une 
manière, à s'en faire eftimer au delà de tout 
ce qu'on peut dire. Ils le firent grand Chef, 
qui eft comme le Souverain de la Nation , 
& peu à peu il a travaillé à fe faire une 
fortune dont tout autre que lui fauroit 
profiter , en retirant de ce Pais - là plus de 
deux ou trois cens mille écus qu'il a dans 
fes coffres en belle monnoye d'or. Ce- 
pendant il ne s'en fert qu'à acheter des Mar- 
chandifes pour faire des préfens à fes Con- 
frères les Sauvages, qui lui font enfuite, au 
retour de leurs chaiîès , des préfens de Ca- 
ftors d'une triple valeur. Les Gouver- 
neurs Généraux de Canada le ménagent r 

& 



de l'Amérique. % i 
& ceux de la Nouvelle Angleterre le crai- 
gnent. Il a pluiîeurs filles & toutes ma- 
riées très - avantageufemcnt avec des Fran- 
çois, ayant donné une riche dot à chacune, 
il n'a jamais changé de femme , pour appren- 
dre aux Sauvages que Dieu n'aime point les 
hommes inconftans. On dit qu'il tâche de 
convertir ces pauvres Peuples , mais que fes 
paroles ne produifant aucun fruit , il efî donc 
inutile que lesjefuites leur prêchent les véri- 
tez du Chrim'anifme : cependant ces Pères ne 
fe rebutent pas r ils em'ment que le Baptême 
conféré à un enfant mourant , vaut dix fois 
la peine & le chagrin d'habiter avec ces Peu- 
ples. 

Le Port -Royal , Ville Capitale ou l'uni- 
que de YAcadie , n'eft , au bout du compte , 
qu'une très-petite Bicoque, qui s'eft un peu 
agrandie depuis le commencement de la 
guerre 1685?. P ar l'abord de quantité d'Ha- 
bitans des Côtes du voifînage de Bafton, 
Capitale de Ja Nouvelle Angleterre. Il s'y 
en jetta beaucoup, dans la crainte qu'ils eu- 
rent que les Anglois ne les pillalTent & ne 
les amenafiènt en leur Païs. Mr. de Mené- 
•val, comme j'ai déjà dit , rendit cette Pla- 
ce aux Anglois , ne pouvant foûtenir ce 
porte avec le peu de François qu'il avoit, 
parce que les palilTades étoient baïlès & 
mal en ordre. Il fit fa Capitulation avec 
le Commandant du Parti qui l'attaqua; 
mais il lui manqua de parole , car il en 
fut traité avec toute forte d'ignominie & 
de dureté. Cette Ville eft fituée au 44. 
degré & 40. minutes de latitude fur le 
B 4 bord 



3i Mémoires 

bord d'un très- beau Baffin de deux lieues de 
longueur, & une de largeur, à l'entrée du- 
quel il peut y avoir feize ou dix-huit braflès 
d'eau d'un côté ; (car Yljle aux Chèvres qui 
eft au milieu , femble le partager en deux ) 
& de l'autre fix ou fept. Le mouillage eft 
très-bon en tous les endroits de ce Baffin , 
au fond duquel on voit une langue de ter- 
re , qui fait la féparation de deux Rivières , 
où la Marée monte dix ou douze lieuè's. 
Elles font bordées de très-belles Prairies où 
l'on trouve au Printems & en Automne 
toutes fortes d'Oifeaux de Rivières. Le 
Port-Royal n'eft donc qu'un petit nombre 
de maifons à deux étages , & où peu de gens 
de diftin&ion habitent. Il ne fubfifte que par 
le Commerce de Pelleteries que les Sauvages 
y viennent échanger pour des Marchandises 
à? Europe. La Compagnie des Fermiers y 
avoit autrefois des Magazins dont les Gou- 
verneurs étoient les Commis. Il me feroît 
aflèz facile d'en nommer quelques-uns, fi je 
necraignois que d'autres que vous virulent à 
lire ces Mémoires. 

JJIJle de Terre-Neuve a trois cens lieues 
de circonférence. Elle eft éloignée de 
France d'environ fix cens cinquante lieues, 
& de quarante ou cinquante du grandBanc 
de même nom. La Côte Méridionale ap- 
partient aux François , qui y ont plufieurs 
établilîèmens pour la Pêche des Morues. 
L'Orientale, eft habitée par les Anglois, 
qui occupent plufieurs poftes confidérables 
iituez en certains Ports, Bayes & Havres 
qu'ils ont eu le foin de fortifier. La Côte 

Occî- 



de l'Amérique. £3 
Occidentale eft deferte & n'a jamais eu de 
Maître jufqu'à préfent. Cette Ifle, dont la 
figure eft triangulaire, eft remplie de Mon- 
tagnes & de Bois impratiquables. On y 
trouve de grandes Prairies , ou pour mieux 
dire, de grandes Landes , plutôt couvertes 
de moufle que d'herbe. Les terres n'y va- 
lent rien du tout , car elles font mêlées de 
gravois , de fable , & de pierres ; ainfi ce n'eft 
qu'à caufe de l'utilité qu'on retire de la 
Pêche , que les Anglais & les François s'y 
font établis. La Chafle des Oifeaux de 
Rivière , des Perdrix & des Lièvres eft af- 
fez abondante ; mais pour les Cerfs il eft 
prefque impofïîble de les furprendre , à 
caufe de «l'élévation des Montagnes & de 
l'épaiftèur des Bois. On trouve en cette 
Ifle, comme en celle du Cap Breton , du 
Porphyre de diverfes couleurs. On a pris 
foin d'en envoyer en France quelques blocs 
d'échantillon qu'on a trouvé fort beaux, 
quoi que durs à tailler. J'en ai vu de rou- 
ge tacheté de verd de Ciboulle , qui pa- 
roiflbit le plus curieux du monde , mais par 
malheur il éclate fi fort en le tirant de la 
Carrière qu'on ne peut l'employer que par 
incruftation. 

On tire auffi de l'Ifle du Cap Breton un 
Marbre noir , ou efpéce de Brèche vené 
de gris , qui eft dur & reçoit mal le poli. 
Cette pierre eft fujette à s'éclater , à caufe 
des fils -qui s'y rencontrent, & même elle 
eft difficile à tailler, par l'inégalité de fa du- 
reté & des doux qui s'y trouvent. Il n'y 
a point de Sauvages" fédentaires en l'Ifle de 
B f J'erre- 



34 Mémoires 

Terre-Neuve. Il eft vrai que les Eskimaux 
y traverfent quelquefois par le Détroit de 
BelUJle avec de grandes Chaloupes , pour 
furprendre les équipages des VaifTeaux Pê- 
cheurs au petit Nord. Nos établiiTemeris 
font à Plaifance, à V IJle St. Pierre , &dans 
la 'Baye des Trépajfez. Du Cap de Raze 
jufqu'au Chapeau Rouge la Côte eflfort fat- 
ne , mais du Chapeau Rouge au Cap de Raze 
les rochers la rendent afïèz dangereufe. Il 
y a deux obftacles afîèz grands pour abor- 
der cette Ifle. La première, que les brouil- 
lards y font fi épais jufqu'à vingt lieues au 
large durant l'Eté qu'il n'y a point de Na- 
vigateur , quelque habile ou expert qu'il 
puifïè être , aflèz hardi pour porter le Cap 
à terre pendant qu'ils durent. Ainfi l'on eft 
toujours obligé d'attendre quelques jours 
fcrains pour atterrer. Le fécond obitacle 
& le plus fâcheux, ce font les Courants qui 
portent de côté & d'autre , fans qu'on s'ap- 
perçoive de cette variation , ce qui fait que 
les VaifTeaux donnent à la Côte dans le 
tems qu'on fe croit à dix lieues au large ; 
mais ce qu'il y a de plus mauvais, c'eftque 
* Reffac, le * Refrac les jette infenfiblement fur les 
Z'rSiT* roc ' i ers , fans qu'on puille l'éviter ; parce 
**>, yJucMer, que n'y ayant point de fonds , il eft impoP 
w» vagmu fible de mouiller l'ancre : C'eft ainfi que 

d u-TTe»t périt le Vaiflèau ^ u R° J ^ J° l * en ,6 92- 

}*r Ta}™- comme quantité d'autres en différentes oc- 

fauàtia cafions. 

AÙTk Plaifance eft le pofte le plus avantageux. 

& le plus utile au Roi de toute Y Amérique 
Septentrionale , par rapport à l'azile qu'y trou- 
vent 



de l'Amérique. 3? 
vent les VaiiTeaux obligez de relâcher quand 
ils vont en Canada ou quand ils en rétour- 
nent , & même pour ceux qui reviennent 
de Y Amérique Méridionale, foit qu'ils faffcnt 
de l'eau ou qu'ils manquent de vivres, 
ou qu'enfin iis ayent été dematez ou in- 
commodez par quelque coup de vent. Cet- 
te Place cft fituée au 47. degré & quelque* 
minutes de latitude , prefque au fond de la 
Baye du même nom, qui a vint & quelques 
lieues de longueur & dix ou douze de lar- 
geur. Le Fort eft placé fur le bord d'un 
Goulet ou petit détroit de foixante pas de 
largeur , & de fix bradés de profondeur. 
11 faut que les VaiiTeaux rafent, pour ainfî 
dire, l'angle des Battions pour entrer dans le 
port, qui peut avoir une lieuë de longueur 
& un demi quart de largeur. Ce port eft 
précédé d'une grande & belle Rade d'une 
lieue & demi d'étendue , mais tellement 
expofée au . vent de Nord-Oiïeft & Nord- 
Nord -Oiieft (qui font les plus terribles & 
les plus opiniâtres- de tous les vents ) & au 
furieux foufle defquels ni cables ni Ancres 
ni gros VaiiTeaux ne fauroient refifter, ce 
qui 11'arrive guère que dans l'arriere-faifon, 
Il en coûta un fécond VaifTeau au Roi de 
64. Canons nommé le Bon la même an- 
née que le Joli fe perdit ;. & fi les quatre 
ou cinq autres de cette Efquadre n'eufïènt 
eu la précaution d'entrer dans le port ils 
auroient infailliblement couru le même 
fort. Cette Rade qui n'eft donc expofee 
qu'à ces vents de Nord-Oiïeft & Oiïeft- 
Nord-Oiïeft cache quelques rochers de la 
B 6 bande 



36 Mémoires 

bande de Nord , outre ceux de la pointe 
verte , où plufieurs Habitans ont accoutu- 
mé de faire la pêche. Vous pouvez con- 
fidérer toutes ces chofes fur le plan dont 
j'accompagnai ma vingt - troisième Lettre. 
Il vient pour fordinaire trente ou quarante 
Vaiffèaux de France à Plaifance tous les 
ans , & quelquefois plus de 60. Les uns 
y viennent pour faire la pêche , & les autres 
pour faire la troque avec les Habitans, 
qui demeurent l'Eté de l'autre côté du Fort. 
Le terrain des Habitations s'appelle la Gran- 
de Grave y parce qu'en effet ce n'eft que du 
gravier fur lequel on étend les morues 
pour les faire fecher au Soleil après qu'el- 
les font falées. Les Habitans & les Vaif- 
fèaux pêcheurs envoyent tous les jours leurs 
Chaloupes à la pêche à deux lieues du port. 
Elles reviennent quelquefois iî chargées 
qu'elles paroifïènt comme enfevclies dans 
la Mer , ne reliant que les fargues. Cela 
furpaffe l'imagination. Il faut avoir vu la 
choie pour la croire. Cette pêche com- 
mence à l'entrée de Juin & finit à la mi- 
Août. On pêche la bœte dans le Port, 
c'eft-à-dire , les petits Poiïlbns dont on & fèrt 
pour garnir les Hameçons des morues. Les 
graves manquent à Plaifance , ce qui fait 
qu'il n'eft pas fi peuplé qu'il ledevroit être;: 
fi les Gouverneurs préferoient le fervice 
du Roi à l'avidité du gain on en feroit un 
pofte confiderable , & où bien des gens 
viendraient faire des graves à leurs dépens ;. 
mais pendant que les Gouverneurs pilleront 
Î6 bien des particuliers ,. fous le beau pré- 
texte 



de l'Amérique. 37 
texte du fervice du Roi qu'ils nomment 
par tout , je ne voi point d'apparence que 
cette Habitation grofïiiTe & s'étende jamais. 
N'eft-ce pas deshonorer fon Prince & fon 
Emploi , que de faire le Pêcheur , le Mar- 
chand , le Cabarétier & cent autres -mé- 
tiers de la plus baffe méchanique ? N'eft- 
ce pas une tyrannie , de forcer les Habi- 
tans d'acheter d'un tel ou tel Vaifïèau les 
marchandifes dont ils ont bcfoin , & de 
vendre les morues à d'autres Vaifîèaux 
où Meilleurs les Gouverneurs ont le prin- 
cipal intérêt ? N'eft-ce pas contrevenir aux 
Ordonnances de Louis XIV. quedes'apro- 
prier les agrêts & les apparaux des Vaif 1 
féaux qui periflènt à la côte ; de retenir les 
équipages des Navires Marchands pour fai- 
re fa pêche ; de vendre les Habitations, 
d'empêcher de haufïèr les enchères des 
effets vendus à l'encan pour fe les appro- 
prier de pure autorité ; de changer les vi- 
vres des troupes dans les Magazins , y pre- 
nant de bon bifcuit* pour y en remettre de 
mauvais , en faire autant du bœuf & du lard 
deftinez à l'entretien de la garnifon ; obli- 
ger les Habitans à donner leurs Valets & 
leurs Charpentiers pour les employer à des 
travaux où le fervice de Sa Majefté a 
moins de part que celui de la bourfe. Voi- 
la des abus qu'on devroit reformer , fi l'on 
veut que le Roi foit bien fervi. Cepen- 
dant on ne le fait pas ; j'en ignore la rai- 
fon ; qu'on la demande aux Commis de 
Monfieur de P * * *. Je fuis perfuadé que 
toutes ces pirateries ne viennent point à la 
B 7 con» 



38 Mémoires 

connoifïànce du Roi , car il eft trop jufte 
pour les fourfrir. Au refte il ne croit ni 
bled , ni feigle , ni pois à Plaifance , car la 
terre n'y vaut rien. Outre que quand elle 
feroit auffi bonne & auffi fertile qu'en Ca- 
nada , perfonne ne s'amuferoit à la cultiver, 
car un homme gagne plus à pêcher des 
Morues durant l'Eté que dix autres à tra- 
vailler à la terre. Il y a quelques autres 
petits ports dans la grande Baye de Plaifan- 
ce où les Bafques vont auffi faire la pêche. 
C'eft le petit & le grand Burin, Saint Lau- 
rent , Martyr , Chapeau rouge &c 

Table des Nations Sauvages de Canada» 

De VAcaâie. 

Les Abenakis. 1 ,-. „ . r . u 

Les Mikemac. r Ceu . x ^ *> nt ^ 

LesCanibas. | Guerriers , plus alertes 

r Ti/r , • • i& moins cruels que les 

Les Mahingans. > T • T j 1 

Les OpenaSgos. f&ffi K Ur L ™%ï 
LcsSoccokil ge diffère peu, de la 

Les Etechemins. J ^g*^fe«*«- 

Du Fleuve S-aint Laurent depuis la Mer 
jufqu'a Monrcal. 

Les Papinachois. 1 

Les Montagnois. > Langue Algonkïne, 

Les Gafpefiens. j 

Les Hurons de Loreto , Langue Iroquoife. 

Les Abenakis de Sciller 1 Langue Algon- 

Les Algonkins. f kine. 

Les 



de l'Amérique. 39 
Les Agniez du Saut S. Louis, Langue Iro- 

quoife, braves & bons Guerriers. 
Les Iroquois de la Montagne duMonreal t 

Langue Iroauoife , bons Guerriers. 

Du Lac des Hurons. 

Les Hurons, Langue Iroauoife. 
Les Outaouas. "| 

Les Attikamek. * 

Les Outehipoues , appeliez Sauteurs , bons 
Guerriers. 

Du Lac des Ilinois & des environs. 

Quelques Ilinois à Chegakou. "Y 

Les Oumamis , bons Guerriers. 1 

Les Maskoutens. 

Les Kikapous , bons Guerriers. ! Langue 

Les Outagamis, bons Guerriers. )pAlgonkine^ 

Les Malomimis. 1 alertes. 

Les Pouteouatamis. 

LesOjatinons, bons Guerriers. » 

Les Sakis. } 

Aux environs du Lac de Frontenac. 

LesTfonontouans. \ Lallgue différente 
Goyoguans. ^ àvAlgonkine. 

Onnotagues. J A 

Onnoyoutes&Agnie's, un peu éloignez. 

Aux 



4© Mémoires 

Aux environs de la Rivière des Outaouas. 

Les Tabitibi. 1 

Les Monzoni. 1 T ., 

Les Machakandibi. [ ^ngue Algon- 

LesNopemend'Achirini. ?*'**> tous P ol_ 

LesNepiiïrini. trons ' 

Les Temiskamink. J 

Au Nord du Miffifîpi , ES 5 aux environs du 
Lac Supérieur & delà BayedeHudfon. 

Les Affimpouals. "| 
Les Sonkaskitons. 
Les Ouadbatons. / 
Les Atintons. f Langue Algonkine, 

Les Cliftinos , braves i 
Guerriers & alertes, j 
Les Eskimaux. J 

Table des Animaux des Pais Méridionaux 
du Canada. 

Bœufs Sauvages. 

Cerfs petits. 

Chevreuils de trois efpeces différentes. 

Loups , comme en Europe. 

Loups cerviers , comme en Europe. 

Michibichi , efpece de Tigre poltron. 

fi 11 f pfc t 

■d , S comme en Europe. 

Ecureuils ccndrez. 
Lièvres i r 

Lapins } ™mme en Europe.. 

TaiT- 



DE I'AmeRIQU E. 4I 

Taillons , comme en Europe. 
Caflors blancs , mais rares. 
Ours rougeâtres. 
Rats mufquez. 

Renards rougeâtres, comme en Europe. 
Crocodiles au Mijfijîpi. 
Oïîà au Miffijip. 

Ceux des Pa'is Septentrionaux font : 

Orignaux ou Elans. 

Caribous. 

Renards noirs. 

Renards argentez. 

Elpeces de Chats fauvages , appeliez enfans 

du Diable. 
Carcajoux. 
Porcs épis. 
Foutereaux. 
Martres. 

Fouines, comme en Europe. 
Ours noirs. 
Ours blancs. 
Siffleurs. 

Ecureuils volants. 
Lièvres blancs. 
Caftors. 
Loutres. 
Rats mufquez. 
Ecureuils Suifïès. 
Grands Cerfs. 
Loups Marins. 



Ex- 



42 Mémoires 

Explication de ceux dont je n'ai pas fait 
mention dans mes Lettres. 

Animaux T E Michibichi eft une cfpece de 'Tigre , 
vanx."~ m£US P^ us petit. & moins marqueté, 

il s'enfuit dès qu'il aperçoit quelqu'un, & 
s'il trouve un arbre il y grimpe au plus vi- 
te. Il n'y a point d'animal qu'il n'attaque , 
& dont il ne vienne -facilement à bout, & 
ce qu'il a de fingulier par deffus tous les 
autres Animaux , c'eft qu'il court au fe- 
cours des Sauvages lorfqu'il fe rencontre 
à la pourfuite des Ours & des Bœufs Sau- 
vages , alors il femble qu'il ne craigne 
perfonne, il s'élance avec fureur fur la bê- 
te qu'on pourfuit. Les Sauvages difent que 
ce font des Manitous , c'eft-à-dire des efprits 
qui aiment les hommes , ce qui fait qu'ils 
les honorent & les confiderent à tel point 
qu'ils aimeroient mieux mourir que d'en 
tuer un feul. 

Les Cajiors blancs font forteftimeï à caufe 
de leur rareté. Quoique leur poil ne foit ni 
fi grand ni fi fin que celui des Cajiors qui 
font les ordinaires. 11 s'en trouve auffi peu 
de ces blancs que de parfaitement noirs. 

Les Ours rougeâtres font méchans, ils 
viennent effrontément attaquer les chalTeurs, 
au lieu que les noirs s'enfuyent. Ces pre- 
miers font plus petits & plus agiles que les 
derniers. 

Les Crocodiles du Mijfijipi ne différent en 
rien de ceux du Nil ou des autres endroits. 
J'ai vu celui SAngouUme qui eft de la 

même 



de l'Amérique. 43 
même figure que ceux-ci, quoique plus pe- 
tit. La manière la plus commune dont les 
Sauvages les prennent en vie , c'eft de leur 
jetter de grofîes cordes d'écorce d'arbre à 
nœud coulant fur le col , fur le milieu du 
corps , dans les pattes &c. tellement qu'après 
être bien faifï , ils . les enferment entre dix 
ou douze Piquets où ils les attachent après 
les avoir tourné le ventre en haut. En cet- 
te pofture ils les écorchent fans toucher à 
la tête ni à la queue, & leur donnent un 
habit d'écorce de fapin où ils mettent le 
feu en coupant les cordes qui les retien- 
nent. Ils font des cris & des hurlemens 
effroyables. Au refte les Sauvages font 
très-fouvent dévorez par ces animaux , foit 
en traverfant les Rivières à la nage , ou 
s'endormant fur le bord. Voyez ce que dit 
YAriofte de cet Animal dans la 68. Octave 
de fon 1 s- Chant. 

Vive su'l lito e dentro a la Rivera , 
E i Corpi Umani fon le fue vivande 
De le perfone mifere c incaute 
Di viandanti e cTinfelici naute. 

Il faut être auffi fou que je le fuis pour 
m'ériger en Poète & Traducteur. N'im- 
porte, voici comment j'explique cette demi 
Octave; 

77 vit fur le Rivage & dedans la Rivière, 
Il e'erafe les gens d^une dent meurtrière , 
Ilfe nourrit des corps des pauvres Voyageurs , 
Des malheureux Paffants , & des Naviga- 
teurs. 

Les 



44 Mémoires 

Les OJfa font de petites bêtes comme des 
Lièvres, leur refTemblant allez à la referve 
des oreilles & des pieds de derrière. Elles 
courent & ne grimpent point. Les femelles 
ont un fac fous le ventre où leurs petits 
entrent dès qu'ils font pourfuivis , afin de 
fe fauver avec leur mère qui d'abord ne man- 
que pas de prendre la fuite. 
Animaux Les Renards argentez font faits comme 
Stptentrio- ceux de Y Europe aufïi-bien que les noirs. 11 
*""'*• s'en trouve peu de ces derniers , & lorfqu'on 
en peut prendre quelqu'un on eft allure de 
le vendre au poids de l'Or. C'elt dans les 
Païs les plus froids qu'on en voit de cette 
efpece. 

Les Ours blancs font monftrueux , extraor- 
dinairement longs ; leur tête eft effroyable, 
& leur poil fort grand & très-fourni. Ils 
font fi féroces qu'ils viennent hardiment 
attaquer une Chaloupe de fëpt ou huit 
hommes à la Mer. Ils nagent , à ce qu'on 
prétend, cinq ou fîx lieues fans fe laflèr. 
Us vivent de PoifTon & de coquillages fur 
le bord de la Mer , d'où ils ne s'écartent 
gueres. Je n'en ai vu qu'un feul de ma 
vie dont j'aurois été dévoré fi je ne l'avois 
aperçu de loin , & fi je n'eufïè eu aiïèz de 
tems pour me réfugier au Fort Louis de 
Plaifance. 

Les Ecureuils volants font de la grofîèur 
d'un gros Rat, couleur de gris blanc : ils 
font auffi endormis que ceux des autres 
efpecesfont éveillez: on les appelle volants , 
parce qu'ils volent d'un arbre à l'autre par 
le moyen d'une certaine peau qui s'étend 

en- 



de l'Amérique. as 
en forme d'aile lorfqu'ils font ces petits 
Vols. 

Les Lièvres blancs ne le font que l'Hi- 
ver , car dès le Printems ils commencent 
à devenir gris ; & peu à peu , ils reprennent 
la couleur de ceux de France qu'ils con- 
fervent jufqu'à la fin de l'Automne. 

Les Ecureuils Suffis font de petits animaux 
comme de petits Rats. On les appelle 
SuiJJes, parce qu'ils ont fur le corps un poil 
rayé de noir & de blanc , qui reflèmble à 
un pourpoint de Suijfe , & que ces mêmes 
rayes faifant un rond fur chaque cuilTè 
ont beaucoup de raport à la calote d'un 
Suijfe. 

Les grands Cerfs ne font pas plus grands 
ni plus gros que ceux que nous avons en 
Europe. On ne les appelle grands que parce 
qu'il y en a de deux autres efpeces dijferen- 
tes vers le Sud. Les petits ont la chair beau- 
coup plus délicate. 

Les Loups Marins , que quelques-uns ap- 
pellent Veaux Marins , font gros comme 
des dogues. Ils fe tiennent quafï toujours 
dans l'eau, ne s'écartant jamais du Rivage 
de la Mer. Ces animaux rampent plus qu'ils 
ne marchent, cars'étant élevez de l'eau, ils 
ne font plus que glifîèr fur le fable ou fur 
la vafe ; leur tête eft faite comme celle 
d'un Loutre ; & leurs pieds, fans jambes, 
font comme la patte d'une Oye. Les fe- 
melles font leurs petits fur des rochers ou 
fur des petites Mes près de la Mer. Ges 
Animaux vivent de poiiTon, ils cherchent 
les Pais froids. La quantité en eft furpre- 

nan- 



46 Mémoires 

nante aux environs de l'embouchure du 

Fleuve de Saint Laurent. 

Je vous r ai parlé des autres animaux de 
Canada dans mes Lettres. Je ne vous dis 
point la manière dont les Sauvages les pren- 
nent , car je n'aurois jamais fini. Ce qui 
eft de certain c'eft qu'ils vont rarement à la 
Chaflè à faux , & qu'ils ne fe fervent de 
leurs Chiens que pour la Chaflè des Ori- 
gnaux , & quelquefois pour celle desCaftors , 
comme je vous l'expliquerai au Chapitre des 
Chajfes Sauvages. 

Oifeaux des Pais Méridionaux du Canada. 

Vautours. 
Huards. 
Cignes. 

Oyes noires. "\ 

Canards noirs. % \ 
Plongeons. \> tels qu'en Europe, 

Poules d'eau. I 

Rualles. - J 

Cocqs d'Inde. 
Perdrix Rouflès. 
Faifans. 
Gros aigles- 
Grues, y 

Merles. > tels qu'en Europe, 
Grives. ?. 
Pigeons ramiers. 
Perroquets. 

Plufieurs fortes d'Oifeauxde Proye, incon- 
nus en Europe. Roffi- 



de l'Amérique. 47 
Roffignols , inconnus en Europe aufïi bien 
que d'autres petits Oifeaux de différentes 
couleurs , & entr'autres celui qu'on appel- 
le if eau Mouche , & quantité de Pellicans. 

Oifeaux des Vais Septentrionaux dît 
Canada. 

Outardes. i . ., , r 

Oyes blanches. > telles <l u en Euro ï e ' 

Canards de 10. ou 12. fortes. 

Sarcelles. 

Margots ou Mauvis. 

Grelans. 

Sterlets. 

Perroquets de Mer. 

Moyaques. 

Cormorans. "\ 

Becafïès. t 

Becafïïnes. 

Plongeons. 

Pluviers. {^ comme en Europe. 

Vaneaux. 

Hérons. 

Courbejoux. 

Chevaliers. 

Bateurs de faux. 

Perdrix blanches. 

GrofTes Perdrix noires. 

Perdrix roufsâtres. 

Gelinotes de bois. 

Tourterelles. 

Ortolans blancs. 

Etourneaux. -r . 1 » 7? 

Corbeaux. ï. tels qu en £*rtf*. 

Vau- 



43 Mémoires 

Vautours. 

Eperviers. -\ 

Emerillons. £ tels qu'en Europe. 

Hirondelles. •> 

Becs de fcie , efpece de Canard. 

Jnfetles quife trouvent en Canada. 

Couleuvres. 

Afpics. 

Serpents à fonnette. 

Grenouilles meuglantes. 

Maringouins ou Coufins. 

Taons. 

Brûlots. 

Explication de ceux dont je rfai pas fait 
mention dans mes Lettres. 

Oifeauxdes T Es Huards font des Oifeaux de Rivière 
Païi Mêri- -*-' gros comme des Oyes , & durs comme 
diontux. des â n es. Leur plumage eft noir & blanc, 
leur bec eft pointu ; Us ont le coû très- 
court: Ils ne font que plonger durant l'Eté, 
ne pouvant fe fervir de leurs aîles. Les 
Sauvages fe font un divertifïèment de les 
forcer durant ce tems-là : Ils fe mettent en 
fept ou hui£ Canots qui fe difperfent pour 
obliger ces Oifeaux à replonger dès qu'ils 
veulent reprendre haleine. Les Sauvages 
m'ont donné plufîeurs fois cet agréable 
amufement pendant ks Voyages que j'ai 
faits avec eux. 

Les 



de l'Ameiiqoe, 49 

Les Perdrix roujjes font farouches , pe- 
tites , & très- différentes des Perdrix rouges 
qu'on voit en Europe, aufli-bien que les 
Faifans , dont le plumage blanc mêlé de 
taches noires , fait une bigarrure fort cu- 
rieutè. 

Les Aigles les plus gros qu'on voye ne le 
font pas plus que les Cignes. Ils ont la 
queue & la tête blanche; ils combattent fou- 
vent contre une efpéce de Vautours , dont ils 
font ordinairement vaincus ; On voit afïèfc 
fréquemment ce combat en voyageant : il 
dure autant de tems que Y Aigle conferve la 
force de fes aîles. 

Les Pigeons ramiers font plus gros qu'en 
Europe ; mais ils ne valent rien à manger. 
Us font hupeï , & leur tete eft tout à fait 
belle. 

Les Perroquets fe trouvent chez les Ilinois, 
& fur le Fleuve de MiJJifipi : Ils font très-pe- 
tits , & n'ont rien de différent de ceux qu'on 
apporte du Brezil & de Cayene. 

L'efpéce de Rojfignol que j'ai vu eft fin- 
guliére , en ce que cet Oifeau plus petit 
que ceux ^ Europe eft bleuâtre , que fort 
chant eft plus diverfîfié ; qu'il fè loge dans 
des trous d'arbre, & qu'ils le joignent ordi- 
nairement trois ou quatre fur les arbres les 
plus touffus pour y faire leur ramage cn- 
femblc. 

1J Oifeau Mouche eft un petit Oifeau gros 
comme le pouce , & fon plumage de cou- 
leur fi changeante, qu'à peine fauroit-on 
lui en fixer aucune. Tantôt il paroît rou- 
jje, doré , bleu & vert , & il n'y a propre- 
Tome II. C ment 



^o Mémoires 

ment qu'à la lueur du Soleil qu'on ne voit 
point changer l'or & le rouge dont il eft 
couvert. Son bec eft comme une aiguille, 
il vole de fleur en fleur comme les Abeilles^ 
pour en fucer la fève en voltigeant. Il fe 
perche pourtant quelquefois vers le Midi 
fur de petites branches de Pruniers ou de 
Ceriflcrs. J'en ai envoyé en France de 
morts , ( car il eft comme impoflible d'en 
garder en vie) on les a trouvez fort cu- 
rieux. 
Des r.ïi II y a des Canards de dix ou douze fortes. 
du Nord. Ceux qu'on appelle Branchus , quoi que 
petits, font les plus beaux : ils ont le plu- 
mage du coû iï éclatant par la variété & le 
vif des couleurs , qu'une fourrure de cette 
eïpéce n'auroit point de prix en Mofcovie 
ou en 'Turquie. On les appelle Branchus , 
parce qu'ils fe pofent fur les branches d'arbre. 
11 y en a d'une autre efpéce , noirs comme 
du jais , qui ont le bec & le tour des yeux 
rouges. 

Les Margot s Goelans & Sterlets , font des 
Oifeaux qui volent inceffamment fur les 
Mers , les Lacs & les Rivières , pour pren- 
dre de petits Poifïbiis : ils ne valent rien à 
manger^ outre qu'ils n'ont prefgue point de 
corps , quoi qu'ils paroiilent gros comme des 
Pigeons. 

Les Perroquets de Mer portent le nom 
de Perroquet , parce qu'ils ont le bec fait 
comme ceux de terre ; Ils ne quittent ja- 
mais la Mer, ni fes rivages ; ils volent in- 
ceftàmment fur la furface des eaux pour 
attraper de petits PoifTons : Ils font noirs 

& 



de l'Amérique. fi 
& gros comme des Poulardes ; Il y en a 
quantité fur le Banc de Terre-Neuve , & près 
des Côtes ; les Matelots les prennent avec 
des hameçons couverts de foye de Morues 
qu'ils fufpendent à la prouë du Vaiflèaû. 

Les Moyaques font des Oifeaux gros com- 
me des Oyes ; ils ont le coû court & le 
pied large ; ce qui eft furprenant , c'eft 
que leurs œufs qui font la moitié plus gros 
que ceux des Cignes , n'ont prefque que du 
jaune , qui eft lï épais qu'on eft obligé d'y 
mettre de l'eau pour en faire des ome- 
lettes. 

Les Perdrix blanches font de la grofîèur 
de nos Perdrix rouges ; leurs pieds font cou- 
verts d'un duvet fi épais , qu'ils reffemblent 
à ceux d'un Lapereau ; on n'en voit que du- 
rant l'Hiver ; il y a des années qu'il n'en 
paroît prefque point , d'autres au contraire 
en font fi fécondes , que ces Oifeaux ne va- 
lent que dix fols la douzaine. Cet animal eft 
le plusftupide du monde, il fe laiiTe aflbm- 
mer à coups de gaule fur la neige fans le 
donner aucun mouvement , je croi que ce 
grand étourdiflement vient du grand vol 
qu'il fait de Groenland en Canada. Cette 
conjecture n'eft point fans fondement , car 
on remarque que ces Oifeaux ne viennent 
en troupes qu'après une longue durée des 
vents de Nord ou de Nord-Eft. 

Les Perdrix noires font tout à fait belles ; 
elles font plus groflès que les nôtres ; elles 
ont le bec , le tour des yeux & les pieds 
rouges ; leur plumage eft d'un noir très- 
bien luftrét D'ailleurs ces Oifeaux font 
C i fiers 



fi Mémoires 

Mers , & femblent fentir en marchant leur 
beauté. Il eft vrai qu'ils font allez rares , 
auflî bien que les Perdrix roujjatres , qui 
reflèmblent aux Cailles en groflèur & en vi- 
vacité. 

Les Ortolans ne paroiflènt en Canada que 
l'Hiver ; mais je ne crois pas que ce foit la 
couleur naturelle de leur plumage. 11 y a 
de l'apparence qu'ils la reprennent en quel- 
ques lieux qu'ils aillent. Pendant l'Eté, on 
en prend quantité aux environs des gran- 
ges avec des filets qu'on tend fur de la paille ; 
ils font allez bons quand ils font gras, ce qui 
& trouve rarement. 



Infettes. 

Les Couleuvres en Canada ne font point de 
mal. Les Afpics font dangereux , lorfqu'on 
fe baigne dans les eaux croupies vers les Pais 
Méridionaux. Les Serpents à Sonnette s'ap- 
pellent ainfi , parce qu'ils ont au bout de la 
queue une efpece d'étui où font enfermez 
certains ofièlets qui font un bruit, loxfquc 
ces infectes rampent , qu'on entend de tren- 
te pas. Ils fuyent dès qu'ils entendent 
marcher , & dorment pour l'ordinaire au 
Soleil , dans les prez ou dans les bois clairs : 
ils ne piquent que lorfqu'on met le pied 
fur eux. 

Les Grenouilles meuglantes font ainfi ap- 
pelles , parce qu'elles imitent le meugle- 
ment d'un bœuf : elles font deux fois plus 
grollès qu'en Europe. Les Tams font des 

M«u~ 



DE i'Ameriqui. f * 

Mouches une fois plus grofïcs que les Abeil- 
les, mais de la figure d'une Mouche ordi- 
naire. Elles ne piquent que depuis le Midi 
jufqu'à trois heures ; mais li violemment 
que le fang en coule. Il eft vrai que ce 
n'eft qu'en certaines Rivières qu'oiv en 
trouve. 

Les Brûlots font des efpéces de Cirons 
qui s'attachent û fort à la peau qu'il femble 
que leur piqueûre foit un charbon ou une 
étincelle de feu. Ces petits animaux fon& 
imperceptibles & pourtant en an%s grand 
nombre. 

Toijfons du Fleuve Saint Laurent , d+- 

puis fin embouchure jufqii aux Lacs 

de Canada. 

Balenots. 

Souffleurs. 

Marfouïns blancs. 

Saumons, comme en Europe* 

Anguilles. 

Maquereaux, comme en Europe. 

Harangs. 

Gafparots. 

AloVes. f» commc cn Euro P e ' 

Morues. 

Plies. 

Eperlans. •> 

Turbots. > comme en Europe, 

Brochets. ^ 

Poiflons dorez* 

G 3 ftou« 



54 Mémoires 

Rougets. 1 

Lamproyes. ! 

Merlans. \> comme en Europe. 

Rayes. : 

Congres. J 

Vaches marines. 

Coquillage, 

Houmars. 
Ecreviïïès. 
Pétoncles. 
Moules. 

Toiffons des Lacs & des Rivières qui fi 
déchargent dedans. 

Eturgeons. 

Poiflbns armez. 

Truites. 

Poiflbns blancs. 

Efpece de Harangs. 

Anguilles. 

Barbues. 

Mulets. 

Carpes.* y 

Cabot. £ comme en Europe. 

Goujons. J 



Voijfons 






de l'Amérique. fç 

PoiJJbns du Fleuve Millifipi. 

Brochets, comme en Europe. 
Carpes. 

Tanches. -» t-, 

Perches. > comme en Euro P c - 
Barbues & plusieurs autres inconnus en Eu- 
rope. 

Explication de ceux dont je n'ai Pis fa:t 
mention dans mes Lettres. 

T E Balenot eft une efpece de Baleine , Ceux <ia 
-*-' mais plus petit & plus charnu , ne ren- ?ff.*™ 
dant point d'huile à proportion des Balei- lIû*.' 
nés du Nord. Ces poilTons entrent dans le 
Fleuve jufqu'à cinquante ou foixante lieues 
en avant. 

Les Souffleurs font à peu près de la même 
grollèur , mais plus courts & plus noirs ; ils 
jettent l'eau de même que les Baleines par 
un trou qu'ils ont derrière la tête, lorfqu'ils 
veulent reprendre haleine après avoir plon- 
gé ; ceux-ci fuivent ordinairement les Vaif- 
feaux dans le Fleuve Saint Laurent. 

Les Marfoutns blancs font gros comme 
des Bœufs. Ils fuivent toujours le cours 
de l'eau. Ils montent avec la marée jufqu'à 
ce qu'ils trouvent l'eau douce , après quoi 
ils s'en retournent avec' le reflus. Ils font 
fort hideux : on en prend fouvent devant 
Québec. 

C 4 Les 



j6 Mémoires 

Les Gafparots font de petits Poiffons à peu 
près de la figure d'un Harang. Ils s'aprochent 
de la côte pendant l'Eté en fi grand nombre 
que les pêcheurs de Morues en prennent au- 
tant qu'il leur en faut pour fervir d'appas à 
leur pêche. Ils fe fervent aufiî de Harangs 
lorfque la faifon oblige les Gafparots de don- 
ner à la côte pour frayer. Aurefte, tous les. 
PouTons qui font d'ufage pour l'hameçon, 
ou pour faire mordre les morues , s'appellent 
Boëte en terme de pêche. 

Les Poiffons dorez, font délicats. Ils ont 
environ i j pouces de longueur. Leur écaillc- 
cft jaune, & ils font fort efh'met. 

Les Vaches Marines font des efpéces de 
Marfouïns ; elles furpafïènt en grofîèur des*. 
Bœufs de Normandie. Elles ont des efpéces 
de pattes feuilleues comme des Oyes , la tête 
comme un Loutre , & les dents de neuf pou- 
ces de longueur , & deux d'épaiflèur. C'eft 
l'y voire le plus eftimé : on prétend qu'elle* 
s'écartent du Rivage vers les endroits fablon- 
neux & marécageux. 

Il y a aufiî des Houmars dont l'efpéce ne 
me paroît différer en rien de ceux que nous 
avons en Europe. 

Les Pétoncles font comme on les voit fur 
les côtes de France, excepte qu'ils font plus 
gros, d'un goût plus agréable , mais d'une 
chair pins indigefte. 

Les Moules y font d'une grofîèur extra- 
ordinaire & d'un bon goût , mais il eft com- 
me impoflible d'en pouvoir manger fans 
fe cafTcr les- dents, à caufe des Perles dont 
elles font remplies : je dis perles , mais 

ce 



D E t'A MERIQUE. ?> 

ce font plutôt des graviers par raport à leur 
peu de valeur , car j'en aportai à Paris cin- 
quante ou foixante des plus groflès & des 
plus belles qu'on n'eftima qu'un fol la pièce. 
Cependant on avoit caiTé plus de deux mille 
Moules pour les trouver. 

Les Eturgeons des Lacs ont communé- 
ment cinq ou fix pieds de longueur. J'en 
aivûunded+x, & un autre dedouze. On les 
prend avec les filets durant l'hiver & avec le 
harpon durant l'été. On prétend qu'il a cer- 
taines chairs dans la tête , qui ont le goût du 
bœuf, du mouton & du veau ; mais après en 
avoir goûté plufieurs fois , je n'ai jamais ren- 
contré ces raports prétendus, & j'ai traité cela 
de pure chimère. 

Le Poijfon arme' & de trois pieds & demi 
de longueur ou environ ; il a des écailles fî 
fortes & fi dures qu'il efl impoffible qu'au- 
cun autre Poiiibn puiiTe l'offenfer ; fes enne- 
mis font les Truites & les Brochets, mais il 
fait très-bien fe défendre contre leur attaque 
par le moyen de fon bec pointu qui a un pied 
de longueur, &qui eitauffi dur que fa peau, 
Ilefl délicat, & fa chair cft auffi ferme que 
blanche. 

Les Barbues des Lacs ont un pied de lon- 
gueur , mais elles font tout à fait groflès : 
on les appelle Barbues à caufe de certaines 
barbes pendantes le long du mufeau qui 
font groflès comme des grains de bled» 
Celles de Mijfifift font monflrueufes , les 
unes & les autres fc prennent auffi bien à 
l'hameçon qu'au filet > & la chair en efl aifez, 
bonne 

G p tm i 



5"8 Mémoires 

Les Carpes du Fleuve de MiJJifipi font 
aufîi d'une grofîèur extraordinaire , «Se d'un 
fort bon goût. Elles font faites comme 
les nôtres. Elles s'aprochent du Rivage! 
en Automne , & fe laiffent prendre facile- 
ment au filet. 

Les plus groflès 'fruités des Lacs ont cinq 
pieds & demi de longueur , & un pied de 
diamètre , elles ont la chair rouge. On les 
prend avec de gros hameçons attachez à des 
branches de fil d'archal. 

Les Poiffons des Lacs font meilleurs que 
ceux de la Mer & des Rivières , fur tout 
les Poijfons blancs , qui furpafTent toutes les 
autres efpeces en bonté & en délicateiîè. 
Les Sauvages qui habitent fur les bords de 
ces petites Mers douces , prêtèrent le bouil- 
lon de Poifton à celui de viande lorfqu'ifs 
font malades. Ils fe fondent fur l'expé- 
rience. Les François , au contraire, trou- 
vent que les bouillons de Chevreuil ou de 
Cerfs , ont plus de fubftance & font plus 
reftaurants. 

Il y a une infinité d'autres petits Poifîbns 
dans les Rivières de Canada , qu'on ne con- 
noit point en Europe : ceux des eaux du 
Septentrion font differens de ceux du côté 
du Midi; ceux qu'on pêche dans la Rivière 
longue , laquelle fe décharge dans le Fleuve 
de MiJJiJipi fentent fi fort la vafe & la bour- 
be qu'il eft impoflible d'en manger. Il en 
faut excepter certaines petites truites que 
les Sauvages pèchent dans quelques Lacs 
aux environs , qui font un mets aflèz paya- 
ble. 

Les 



de l'Amérique, fg 
Les Rivières des Otentats & des MiJJouris 
produifent des Poiiïbns lî extraordinaires 
par leur figure qu'on ne fauroit en faire 
au jufte la defcription , il faudroit les voir 
deflînez fur le papier. Ces PoiïTons font 
d'afîèz mauvais goût ; cependant les Sau- 
vages en font grand cas ; mais cela vient , je 
crois , de ce qu'ils n'en connoifTent pas de 
meilleurs. 

Arbres & Fruits des Paîs Méridionaux 
du Canada. 

Heftres. i r 

Chênes rouges. > comme en Eur f* 

Meriliers. 

Erables. 

Frênes. -| 

Ormeaux. j r ., 

Fouteaux. )> comme en Europe. 

Tilleaux. J 

Noyers de deux fortes. 

Châtaigniers. 

Pommiers. 

Poiriers. 

Pruniers. 

Cerifiers. 

Noifetiers , comme en Europe. 

Ceps de Vigne. 

Efpéce de Citron. 

Melon d'eau. 

Citrouilles douces. 

Grofeilles fauvages. 

Pignons de Pin , comme en Europe, 

Tabac , comme en Espagne. 

C 6 Arbres 



60 M E M O I R E S 

Jtrbres & Fruits des Pais Septentrionaux ^ 
rfe Canada. 

Chênes blancs. I r 

Chênes rouges. }> comme en £*n^ 

Bouleau. 

Merifiers. 

Erables. 

Pins. 

Epinetes. 

Sapins de trois fortes*. 

Peruflë. 

Cèdres. 

Trembles. 

Bois blancs. 

Aulnes. 

Capillaire. 

Fraifes. 

FramboifèSc 

Grofèilles, 

Bluets. 

Explication. 

IL faut remarquer que tous les bois de CW 
nada font d'une bonne nature. Ceux qui 
ibntexpofez aux vents de Nord, font fuj ets 
à geler; comme il paroît par une efpéce de 
roulure que la gelée fait gerfer. 

Le Merifier eft un bois dur , fon écorce 
cft grife , le bois en eft blanchâtre. Il y 
en a de gros comme des Barriques & de 
la hauteur des Chênes les plus élevez. Cet 
arbre eft droit, il a la feuille ovale, on 

s'en 



D E V A MER1QCE. 6t- 

s'en fert à faire des poutres , des foliveauï 
& autres ouvrages de charpente. 

Les Erables font à peu près de la même 
hauteur & groflèur, avec cette différence 
que leur écorce eft brune & le bois rouf 1 
sâtre. Ils n'ont aucun rapport à ceux $ Eu- 
rope. Ceux dont je parle ont une fève ad- 
mirable , & telle qu'il n'y a point de li- 
monade, ni d'eau de cerife qui ait fi bon 
goût, ni de breuvage au monde qui foit 
plus falutaire. Pour en tirer cette liqueur 
on taille l'arbre deux pouces en avant- dans 
le bois , & cette taille qui a dix ou douze 
pouces de longueur eft faite de biais ; au 
bas de cette coupe on enchaffe un couteau 
dans l'arbre auftï de biais , tellement que 
l'eau coulant le long.de cette taille com- 
me dans une gouttière , & rencontrant- le 
couteau qui la traverfc , elle coule le long 
de ce couteau fous lequel on a le foin de 
mettre des vafes pour la contenir. Tel 
arbre en peut rendre cinq ou fix bouteilles 
par jour, & tel habitant en Canada en pour- 
roit ramalTer vingt Barriques du matin au 
foir, s'il vouloit entailler tous les Erables 
de ion Habitation. Cette coupe ne porte- 
aucun dommage à l'arbre. On fait de 
cette fève du Sucre & du Sirop fi précieux 
qu'on n'a jamais trouvé de remède plus 
propre à fortifier la poitrine. Peu de gens 
ont la patience d'en faire , car comme on 
n'eftime jamais les chofes communes & 
ordinaires , il n'y a guéres que les enfans 
qui fe donnent la peine d'entailler ces ar- 
bres. Au refte , les Erables des Pais Sep- 
G 7 ten. 



62 Mémoires 

trionaux ont plus de fève que ceux des Parties 
Méridionales , mais cette fève n'a pas tant de 
douceur. 

Il y a des Noyers de deux fortes, les uns 
donnent des noix rondes , les autres longues, 
mais ces fruits ne valent rien, non plus que 
les Châtaignes fauvages qu'on trouve du côté 
des Ilinois. 

Les Pommes qui croiiTent fur certains 
Pommiers font bonnes cuites, & ne valent 
rien crues. Il eft vrai que dans le MiJJifipi 
on en trouve d'une efpéce à peu près du goût 
des Pommes d'api. Les Poires font bonnes, 
mais rares. 

Les Cerifes ne font pas de bon goût ; elles 
font petites & rouges au dernier point. Les 
Chevreuils s'en accommodent pourtant , & 
ils ne manquent guéres de fe trouver toutes 
les nuits durant l'Eté fous les Cerifiers , & fur 
tout lors qu'il vente fort. 

Il y a de trois efpéces de Prunes admi- 
rables. Elles n'ont rien d'approchant des 
nôtres à l'égard de la figure & de la cou- 
leur. Il y en a de longues & menues , de 
rondes & grofles , & d'autres tout à fait 
petites. 

Les Ceps de Vigne embrafïènt les arbres 
jufques au fommet ; fi bien qu'il femble 
que les grapes foient la véritable produc- 
tion de ces arbres , tant les branches en 
font couvertes. En certains Pais le grain 
eft petit & d'un très - bon goût , mais vers 
le MiJJifipi la grape eft longue & groilè, 
& le grain de même ; On en a fait du vin 
qui après avoir long-tems cuvé s'eft trou- 
ve 



de l'Amérique. 63, 

vé de la même douceur que celui des Ca- 
naries, & noir comme de l'ancre. 

Les Citrons font des fruits ainfî appel- 
iez, parce qu'ils en ont feulement la figu- 
re. Ils n'ont qu'une peau, au lieu d'écor- 
ce. Ils croiffent d'une plante qui s'élève 
jufqu'à trois pieds de hauteur, & tout ce 
qu'elle produit fe peut réduire à trois ou 
quatre de ces prétendus Citrons. Ce fruit 
eft auffi falutaire que fa racine eft dange- 
reule ; & autant l'un eft fain , autant l'au- 
tre eft un fubtil & mortel poifon lors qu'on 
en boit le fuc. Etant au Fort de Fronte- 
nac dans l'année 1684. j'y V1S une Iroquoife 
qui réfoluë de fuivre fon Mari , que la mort 
venoit de lui enlever , prit de ce funefte 
bruvage, après avoir, félon la formalité or- 
dinaire de ces pauvres aveugles , dit adieu 
à fes amis & chanté la chanfon de mort. 
Le poifon ne tarda gucres à produire fon 
effet , car cette Veuve qu'on regarderoit 
avec juftice en Europe comme un mira- 
cle de confiance & de fidélité, n'eût pas 
plutôt avalé le jus meurtrier , qu'elle eût 
deux ou trois frilfonnemens & mourut. 

Les Melons d'eau que les Espagnols ap- 
pellent Melons d'Alger , font ronds & gros 
comme une boule , il y en a de rouges & 
de blancs ; les pépins font larges , noirs 
ou rouges. Ils ne différent en rien pour 
le goût de ceux d'Efpagne & de Portugal. 

Les Citrouilles de ce Païs-ci font douces 
& d'une autre nature que celles de V Euro- 
pe , où plufieurs perfonnes m'ont affuré, 
que celles-ci ne fauroient croître. Elles 

font 



6$ Me m o ii e- s 

font de la groflèur de nos Melons; la chahr 
en eft jaune comme àxt-Saffran'. Onlesfait- 
cuire ordinairement dans le four, mais elles 
font meilleures fous les cendres , à la manie- 
redes Sauvages ; elles ont prefque le mê- 
me- goût que la marmelade de Sommes ; mais- 
elles font plus douces. On peut en manger 
tant que l'appétit le peut permettre, fans 
craindre d'en être incommodé. 

Les Groseilles fauvages ne valent rien que- 
confites ; mais on ne s'amufe guéres à fai- 
re ces fortes de confitures ; car le fucre 
eft trop cher en Canada pour ne le pas mieux 
employer. 

Des Pais Septentrionaux. 

LEs Bouleaux de Canada font très-diffé- 
rens de ceux qu'on trouve en quelques 
Provinces de France, tant en qualité qu'en 
groflèur. Les Sauvages fe fervent de leur- 
écorce pour faire des Canots. Il y en a de 
blanche & de rouge. Uune & l'autre font 
également propres à cela. Celle qui a le- 
moins de veines & de crevafïès, eft la meil- 
leure ; mais la rouge eft la plus belle & de 
plus d'apparence. On fait de petites Cor- 
beilles de jeunes Bouleaux qui font recher- 
chées en France ; On en peut faire aufli des 
Livres dont lesfeuilles font auffi fines que 
du papier. Je le lai par expérience , m'en* 
étant fervi très-fouvent pour écrire des Jour- 
naux de mes Voyages , faute de papier. Au 
refte, je me fouviens d'avoir vu en certaine 
Bibliothèque de France un Manufcrit de 

l'Evan» 



de l'Amérique. 6$ 
l'Evangile de Saint Matthieu en Langue 
Gréque fur ces mêmes écorces , & ce qui 
me parut furprenant , c'eft qu'on me dit 
qu'il étoit écrit depuis mille & tant d'années : 
Cependant , j'oferois jurer que c'eft de l'é- 
corce véritable des Bouleaux de la Nouvel- 
le France , qui , félon toutes les apparen- 
ces , n'étoit pas encore découverte. 

Les Pins font extrêmement hauts , droits 
& gros : on s'en fert à faire des mâtures. 
Les flûtes du Roi en tranfportent fouvent 
en France. On prétend qu'il y en a d'af- 
fez grands pour mater d'une feule pièce les 
Vaillèaux du premier rang. 

Les Epinetes font des efpeces de Pin 
dont la feuille eft plus pointue & plusgrof- 
fe ; on s'en iert pour la charpente ; la ma- 
tière qui en découle eft d'une odeur qui é- 
gale celle de V encens. 

Il y a trois fortes de Sapins dont on fè 
fert à faire des planches , par le moyen de 
certains moulins que les Marchands de 
Québec ont fait conftruire en quelques en- 
droits. 

La Perujfe feroit tout-à-fait propre à bâ- 
tir des Vaiifcaux. Cet arbre eft le plus pro- 
pre de tous les bois verds pour cet ufage ;. 
parce qu'il eft plus ferré , que fes pores 
font plus condenfez , & qu'il s'imbibe moins 
que les autres. 

Il y a deux fortes de Cèdres, des blancs 
& des rouges ; Il faut en être bien près 
pour diftinguer l'un d'avec l'autre , parce 
que l'écorce en eft prefque femblable. Ces 
arbres font bas , toufus , pleins de bran* 

ches , 



66 Mémoires 

ches , & a de petites feuilles femblables à 
des fers de lacet. Le bois en eft prefque 
aufli léger que le Liège. Les Sauvages s'en 
fervent à faire les cliflés & les varangues de 
leurs Canots. Le rouge eft tout-à-fait cu- 
rieux , on en peut faire de très-beaux meu- 
bles qui confervent toujours une odeur 
agréable. 

Les Trembles font de petits arbrilTeaux 
qui croiflent fur le bord des étangs , & des 
rivières & des Pais aquatiques & maréca- 
geux. Ce bois eft le mets ordinaire des 
Caftors qui , à l'exemple des fourmis , ont 
le foin d'en faire un amas durant l'Autom- 
ne aux environs de leurs cabanes, pour vi- 
vre lorfque la glace les retient en prifon du- 
rant l'hiver. 

- Le Bois blanc eft un arbre moyen qui n'eft 
ni trop gros ni trop petit. Il eft prefque 
auffi léger que le Cèdre , & aufli facile à met- 
tre en œuvre : les habitans de Canada s'en 
fervent à faire de petits Canots pour pêcher 
& pour traverfer les rivières. :-' 

Le Capillaire eft auffi commun dans les 
bois de Canada que la fougère dans ceux 
de France. Il eft eftimé meilleur que celui 
des autres Pais. On en fait quantité de Si • 
rop à Québec pour envoyer à Paris , à Nan- 
tes , à Rouen &en plufieurs autres Villes du 
Royaume. 

Les Fraifes & les Framboifes font en gran- 
de abondance. Elles font d'un fort bon 
goût: On y trouve auffi des Grozeilles blan- 
ches , mais elle ne valent rien que pour fai- 
re une efpéce de vinaigre qui eft très-fort. 

Les 



de l'Amérique. 67 
Les Bluets font de certains petits grains 
comme de petites cerifes , mais noirs & 
tout à fait ronds. La plante qui les produit 
eft de la grandeur des Framboifiers. On 
s'en fert à plulîeurs ufages lorfqu'on les a 
fait fecher au Soleil ou dans le four. On 
en fait des confitures, on en met dans les 
tourtes & dans de l'eau de vie. Les Sau- 
vages du Nord en font une moilîbn du- 
rant l'été , qui leur eft d'un grand fecours , 
& fur tout lorfque la chaffe leur manque. 

Commerce au Canada en général. 

VOici en peu de mots & en général ce 
que c'eft que le Commerce de Cana- 
da dont il me fouvient vous avoir déjà 
mandé quelque chofe dans mes Lettres. 
Les Normans font les premiers qui ayent 
entrepris ce commerce ; & les embarque- 
ments s'en faifoient au Havre de Grâce ou 
à Dieppe ; mais les Rochelois leur ont fucce- 
dé , car les VaifTeaux de la Roehelle four- 
niilènt les marchandifes nccefïàires aux ha- 
bitans de ce Continent. Il y en a cepen- 
dant quelques uns de Bordeaux & de Baron- 
ne qui y portent des vins , des eaux de vie , 
du Tabac & du fer. 

Les VaifTeaux qui partent de France pour 
ce païs-là ne" payent aucun droit de fortie 
pour leur Cargaifon , non plus que d'en- 
trée lorfqu'ils arrivent à Québec, à la refer- 
ve du Tabac de BrezÀl qui paye cinq fols 
par Livre , c'eft à dire qu'un rouleau de 

quatre 



6% Mémoires 

quatre cens livres péfant doit 100. Francs 
d'entrée au bureau des Fermiers. Les autres 
Marchandifes ne payent rien. 

La plupart des VailTeaux qui vont char- 
gez en Canada s'en retournent à vuide à 
la Rochelle ou ailleurs. Quelques uns char- 
gent des pois lorfqu'ils font à bon mar- 
ché dans la Colonie'; d'autres prennent des 
planches & des madriers. Il y en a qui 
vont charger du Gharbon de terre à l'Ifle 
du Cap Breton pour le porter enfuite aux* 
Iles de la Martinique & de Guadeloupe , où 
il s'en confume beaucoup aux rafineries 
des fucres. Mais ceux qui font recom- 
mandez aux principaux Marchans du Païs 
ou qui leur apartiennent , trouvent un bon 
fret de peleteries , fur quoi ils profitent 
beaucoup. J'ai vu quelques Navires , lef- 
quels après avoir déchargé leurs marchan- 
difes à Québec alloient à Plaifance charger 
des morues qu'on y achetoit argent comp- 
tant. Il y a quelquefois à gagner , mais le 
plus fbuvent à perdre. Le Sieur Samuel Ber- 
non de la Rochelle eft celui qui fait le plus 
grand Commerce de ce Païs-là. Il a des 
magafins à Québec d'où les Marchands des 
autres Villes tirent les marchandifes qui 
leur conviennent. Ce n'eft pas qu'il n'y 
ait des Marchands allez riches & qui équi- 
pent en leur propre des Vaifièaux qui vont 
& viennent de Canada en France. Ceux- 
ci ont leurs Correfpondants à la Rochelle qui 
envoyent& reçoivent tous les ans les cargai- 
fons de ces Navires. 

Il n'y a d'autre différence entre lesCorfai- 

res 



D E l'A MEK! ÇtJ e. 69 

tes qui courent les Mers , & les Marchands 
de Canada, fi ce n'eft que les premiers s'en- 
richiflènt quelquefois tout d'un coup par 
une bonne prifè , & que les derniers ne 
font leur fortune qu'en cinq ou fïx ans de 
Commerce fans expofer leurs vies. J'ai 
connu vint petits Merciers qui n'avoient 
que mille écus de Capital, lorïque j'arri- 
vai à Québec en 1683. qui > lorsque j'en fuis 
parti, avoient profité de plus de doufce mil- 
le écus. II eft fur qu'ils gagnent cinquan- 
te pour cent fur toutes les marchandifès 
en général, foit qu'ils les achètent à l'ar- 
rivée des Vaiffeaux ou qu'ils les faflènt ve- 
nir de France par commiflion , & il y a 
de certaines galanteries , comme des ru- 
bans, des dentelles, des dorures, des taba- 
tières, des montres, & mille autres bijoux 
ou quinquailleries fur lefquelles ils profitent 
jufqu'à cent ou cent cinquante pour cent, 
tous frais faits. 

La Barrique de vin de Bordeaux conte- 
nant 25*0. bouteilles y vaut en tems de paix 
40. livres monnoye de France ou environ, 
& 60. en tems de guerre ; celle d'eau de vie 
de Nantes ou de Bayonne 80. ou 100. livres. 
La bouteille de vin dans les Cabarets vaut 
6. fous fe France, & celle d'eau de vie 20. 
fous. A l'égard des marchandifès feches, 
elles valent tantôt plus & tantôt moins. 
Le Tabac de Brezil vaut 40. fous la Li- 
vre en détail , & 3f. en gros , & le fucre 
vingt fous pour le moins , & quelquefois 
%$. ou 30. 

Les premiers Vaiflèaux partent ordinai- 
re- 



70 Mémoires 

rement de France à la fin d'Avril ou au 
commencement de Mai ; mais il me fern- 
ble qu'ils feroient des traverfées une fois 
plus courtes, s'ils partoient à la mi-Mars 
& qu'ils rangeaient enfuite les Mes des 
Açores du côte' du Nord , car les vents de 
Sud & de Sud-Eft: régnent ordinairement en 
ces parages depuis le commencement d'A- 
vril jufqu'à la fin de Mai. J'en ai parlé 
fouvent aux meilleurs Pilotes , mais ils 
difent que la crainte de certains rochers, 
ne permet pas qu'on fuive cette route. 
Cependant ces prétendus rochers ne pa- 
roiflènt que fur les Cartes. J'ai lu- quelques 
Defcriptions des Ports , des Rades & des 
Côtes de ces Ifles & des Mers circonvoifî- 
nes , faites par des Portugais qui ne font 
aucune mention des écueils qu'on remar- 
que fur toutes ces Cartes; au contraire, ils 
difent que les côtes de ces Ifles font fort fai- 
nes , & qu'à plus de vint lieues au large on 
n'a jamais eu de connohTance de ces rochers 
imaginaires. 

Dès que les VaifTeaux de France font ar- 
river à Québec , les Marchands de cette 
Ville qui ont leur Commis dans les autres 
Villes, font charger leurs Barques de Mar- 
chandifes pour les y tranfporter. Ceux qui 
font pour leur propre compte aux Trois 
Rivières ou à Monreal defeendent eux-mê- 
mes à Québec pour y faire leur emplette , 
enfuite ils frètent des Barques pour trans- 
porter ces effets chez eux. S'ils font les pa- 
yements en peleteries; ils ont meilleur mar- 
che de ce qu'ils achètent que s'ils payoient 

en 



DE L'A M E R I Q U E. Jl 

£R argent ou en lettres de change , parce 
que le vendeur Çaït un profit confiderable 
fur les peaux à fon retour en France. Or 
il faut remarquer que toutes ces peaux leur 
viennent des habitans ou des Sauvages, 
fur lefquelles ils gagnent confîderablement. 
Par exemple qu'un habitant des environs 
de Québec porte une douzaine de Martres, 
cinq ou iix Renards , & autant de Chats Sau- 
vages à vendre chez un Marchand, pour 
avoir du drap , de la toile , des armes, 
des munitions &c. en échange de ces peaux, 
voila un double profit pour le Marchand ; 
l'un parce qu'il ne paye ces peaux que la 
moitié de ce qu'il les vend enfuite en gros 
aux Commis des VaiiTeaux de la Rochelle : 
l'autre par l'évaluation exorbitante des 
marchandifes qu'il donne [çn payement à 
ce pauvre habitant; après cela faut-il s'éton- 
ner que la profeffion de ces Négotiants foit 
meilleure que tant d'autres qu'on voit 
dans le monde ? Je vous ai parlé dans mes 
feptiéme & huitième Lettres du Commerce 
particulier de ce païs-là , & fur tout de ce- 
lui qu'on fait avec les Sauvages, dont on 
tire les Caftors & les autres Pelleteries ; 
ainfi il ne me refte plus qu'à marquer les 
marchandifes qui leur font propres , & les 
peaux qu'ils donnent en échange avec leur 
jufte Valeur. 

Des fufils courts & légers. 
De la poudre. . 
Des baies & du menu plomb. 
Des haches , grandes & petites. 

Des 



7i Mémoires 

Des couteaux à gaine. 

Des lames d'épée pour faire des dards. \ 

Des chaudières , de toutes grandeurs. 

Des alefnes de Cordonnier. 

Des hameçons , de toutes grandeurs. 

Des batefeu , & pierres à fufils. 

Des Capots, de petite Serge bleue. ' 

Des chemifes de toile commune de Bretagne, 

Des bas d'eftame courts & gros. 

Du Tabac de Brefil. 

Du gros fil blanc pour des filets. 

Du fil à coudre de diverfes couleurs. 

De la ficelle ou fil à rets. 

Vermillon , couleur de tuile. 

Des aiguilles grandes & petites. 

De la Conterie de Venife ou vafade. 

Quelques fers de flèches, mais peu. 

Quelque peu de favon. 

Quelques fabres. 

Mais l'eau de vie eft de bonne vente. 

Noms des Peaux qu'ils donnent en échan- 
ge , avec leur valeur. 

Des Caftors d'Hiver , appelles 
Mofcovie , qui valent la livre 
au Magafin des Fermiers Gé- 
néraux 4. 1. io.f 

Caftor gras , qui eft celui à qui le 
long poil eft tombé pendant que 
les Sauvages s'en font fervis S- I- 

Caftor veule , c'eft à dire , pris 

en Automne. 3. 1. 10. C 

Caftor fec, ou ordinaire. 3. fi 

Caftor 



de l'Amérique. 73 
Caftor d'Eté , c'cft à dire , pris 

en Eté. 3. I. 

Caltor blanc n'a point de prix, 

non plus que les Renards 

bien noirs. 
Les Renards argentcz. 4. I. 

Les Renards ordinaires , bien 

conditionnez. 2. I. 

Les Martres ordinaires. 1. I. 

Les plus belles. 4. 1. 

Les peaux de Loutres roufïès 

& rafes. 2. 1. 

Les Loutres d'Hiver & brunes 4. 1. 10. f. 

ou plus. 
Les Ours noirs, les plus beaux. 7- 1- 
Les peaux d'Elan fans étrepaf- 

fécs, c'eft à dire , en vert , va- 
lent la livre environ 12. £ 
Celles de Cerfs , la livre envi- 
ron 8. f. 
Les Peckans , Chats fauvages, 

ou enfans du Diable. 1. 1. 1?. f. 

Les Loups Marins. 1.1. 15-. f. 

ou plus. 
Les Foutercaux, Fouïnes & 

Belettes. 10. f 

Les Rats mufquez. 6. f. 

Leurs Tefticules. 5. f. 

Les Loups. 2. 1. 10. f. 

Les peaux blanches d'Orignaux, 

c'eft à dire , paffées par les 

Sauvages , valent 8.1. ou plus. 

Celles de Cerf. 5". 1. ou plus. 

Celles de Caribou. 6.1. 

Celles de Chevreuil. 3.1. 

T'orne IL D Au 



74 Mémoires 

Au refte ," il fthit remarquer que ces peaux 
font quelquefois chères , & d'autres fois au 
prix où je les mets ; cependant cela ne dif- 
fère qu'à quelque bagatelle de plus ou 4e 
moins. 

Du Gouvernement ^Canada en général, 

•T Es Gouvernemens Politique , Civil 3 
: *- / Ecclefiaftique & Militaire , ne font , 
pour ainfî dire , qu'une même chofe en Ca- 
nada, puis que les Gouverneurs Généraux 
les plus rufez ont fournis leur autorité à 
celle des Eccléfiaftiques. Ceux qui n'ont 
pas voulu prendre ce parti , s'en font trou- 
vez fi mal qu'on les a rappeliez honteu- 
.fement. J'en pourrois citer plufieurs qui 
pour n'avoir pas voulu adhérer aux fenti- 
jnens de l'Evêque & des Jefuites , & n'a- 
voir pas remis leur pouvoir entre les mains 
de ces infaillibles perfonnages ont été desti- 
tuez de leurs emplois , & traitez enfuite 
à la Cour comme des étourdis & comme 
des brouillons. Mr. de Frontenac eft un 
des derniers qui a eu ce fâcheux fort , il 
fe brouilla avec Mr. Duchefoau Intendant 
de ce Pais -là, qui fe voyant protégé du 
Clergé, infulta de guet à pend cet illuftre 
.Général , lequel eut le malheur de fuccom- 
ber fous le faix d'une Ligue Ecclefiaftique, 
par les refïbrts , qu'elle fit mouvoir con- 
.tre tout principe d'honneur & de confeien- 
ce. 

Les Gouverneurs Généraux qui veulent 
.profiter de l'occafion de s'avancer ou de 

thefau- 






DE l'AmERI QU E. Jf 

thefaurifer, entendent deux Méfies par jour 
& font obligez de fe confefTer une fois en 
vingt -quatre heures. Ils ont des Eccle- 
fîaftiques à leurs troufTes qui les accom- 
pagnent par tout , & qui font à proprement 
parler leurs Confeillers. Alors les Inten- 
dans , les Gouverneurs particuliers , & le 
Confeil Souverain n'oferoient mordre fur 
leur conduite ; quoi qu'ils en euflènt aller 
de fujet , par rapport aux malverfations 
qu'ils font fous la protection des Eccle- 
fiaftiques , qui les mettent à l'abri de toutes 
les aceufations qu'on pourroit faire contre 
eux. 

Le Gouverneur Général de Québec a 
vingt mille écus d'appointement annuel, 
y comprenant la paye de la Compagnie de 
fes Gardes & le Gouvernement particulier 
du Fort : outre cela les Fermiers du Caftor 
lui font encore mille écus de préfent. 
D'ailleurs fes vins & toutes les autres pro- 
vifions qu'on lui porte de France ne payent 
aucun fret ; fans compter qu'il retire pour 
le moins autant d'argent du Païs par fort 
favoir faire. L'Intendant en a dix -huit 
mille ; & Dieu fait ce qu'il peut aque- 
rîr par d'autres voyes : mais je ne 
veux pas toucher cette corde - là , de peur 
qu'on ne me mette au nombre de ces mé- 
difans , qui difent trop fincérement la Vé- 
rité. L'Evêque tire fi peu de revenu de 
fon F.véché , que fi le Roi n'avoit eu la 
bonté d'y joindre quelques autres Bénéfi- 
ces fitnez en France , ce Prélat feroit aufli 
maigre chère que cent autres de fon cara&é- 
D i rc 



•jô Mémoires 

rc dans le Royaume de Naples. Le Major 
de Québec a lix cens écus par an. Le Gou- 
verneur des trois Rivières en a mille, & ce- 
lui du Monreal deux mille. Les Capitaines 
des Troupes cent vingt livres par mois. Les 
Lieutenans quatre-vingt-dix livres, lesLieu- 
tenans Réformez cinquante, les Sous- Lieu- 
tenans quarante , & les Soldats fïx fols par 
jour, monnoye du Pais. 

Le Peuple a beaucoup de confiance aux 
Gens d'Eglife en ce Païs-là , comme ail- 
leurs. On y eft dévot en apparence ; car 
on n'oferoit avoir manqué aux grandes 
Mefïês , ni aux Sermons , fans exeufe lé- 
gitime. C'eft pourtant durant ce tems-là, 
que les Femmes & les Filles fe donnent 
carrière , dans l'afTurance que les Mères 
ou les Maris font occupez dans les Eglifcs. 
On nomme les gens par leur nom à la pré- 
dication : on défend fous peine d'excom- 
munication la lecture des Romans & des 
Comédies, aufïi-bien que les mafques, les 
jeux d'Ombre & de Lanfquenet. Les Je- 
fuïtes & les Recolets s'accordent aufli peu 
que les Moliniftcs & les Janfenifles. Les 
premiers prétendent que les derniers n'ont 
aucun droit de confefïèr. Relifez ma huitiè- 
me Lettre , & vous verrez le zèle indiferet 
des Ecclefîaftiques. Le Gouverneur Gé- 
néral a la difpofîtion des Emplois mili- 
taires. Il donne les Compagnies ,. les Lieu- 
tenançes & les Sous - Lieutenances , à qui 
bon lui femble , fous le bon plaillr de & 
Majefté ; mais il ne lui eft pas permis de 
difpofer des Gouvernemens particuliers , des 

Lieu- 



de l'Amérique. 77 
Lieutenances de Roi , ni des Majoritez de 
Places. 11 a de même le pouvoir d'accor- 
der aux Nobles , comme aux Habitans, 
des terres & des établilTemens dans toute 
l'étendue du Canada ; mais ces concernons 
fe font conjointement avec l'Intendant. Il 
peut aufli donner vingt -cinq congez ou 
perrnifïions par an , à ceux qu'il juge à pro- 
pos pour aller en trafte chez les Nations 
Sauvages de ce grand Pais. Il a le droit 
de fufpendre l'exécution des Sentences en- 
vers les Criminels ; & par ce retardement 
il peut aifément obtenir. Meur grâce , s'il 
veut s'intéreiTer en faveur de ces malheu- 
reux : mais il ne fauroir- difpofèr de l'ar- 
gent du Roi , fans le confentement de l'In- 
tendant , qui feul a le pouvoir de le faire 
fortir des coffres du Thréforier de la Ma- 
rine. 

Le Gouverneur Général ne peut fe difpen- 
fer de fe fervir des Jefuïtes pour faire des 
Traitez avec les Gouverneurs de la Nou- 
velle Angleterre & de la Nouvelle Tork , non 
plus qu'avec les Iroquois. Je ne fai fi c'efi: 
par rapport au confeil judicieux de ces bons 
Pérès, qui connoiiîènt parfaitement le Pais 
& les véritables intérêts du Roi , ou fî c'eft 
à caufe qu'ils parlent & entendent à mer- 
veille les Langues de tant de Peuples diffé- 
rens , dont les intérêts font tout à fait op- 
pofez ; ou fi ce n'eft point par la condefeen- 
dance & la foûmiifion qu'on eft obligé 
d'avoir pour ces dignes Compagnons du Sau- 
veur. 

Les Confeillers qui compofent le Con- 
D 3 feil 



78 Mémoires 

feil Souverain du Canada, ne peuvent ven- 
dre , donner , ni laifïèr leurs Charges à leurs 
Héritiers ou autres, fans le consentement du 
Roi, quoi qu'elles vaillent moins qu'une fîm- 
ple Lieutenance d'Infanterie- . Ils ont cou- 
tume de confulter les Prêtres ou les Jefuï- 
tes lors qu'il s'agit de rendre des Jugemens 
fur des affaires délicates ; mais lors qu'il 
s'agit de quelque caufe qui concerne les 
intérêts de ces bons Pérès , s'ils la perdent, 
il faut que leur droit foit fi mauvais ,.. que 
le plus fubtîl & le plus rufé Jurifconfulte 
ïie puiflfe lui donner un bon tour. Pluiieurs 
personnes m'ont afTuré que les Jefuïtes fai- 
foient un grand Commerce de Marchandises 
tf Europe & de Pelleteries du Canada; mais 
j'ai de la peine à le croire , ou fi cela eft, 
il faut qu'ils ayent des Correfpondants , des 
Commis & des Facteurs auffi fècrets & 
auffi fins qu'eux-mêmes , ce qui ne fauroit 
être. 

Les Gentilshommes de ce Païs-là ont 
bien des mefures à garder avec les Eccle- 
fïaftiques , pour le bien & le mal qu'ils en 
peuvent recevoir indirectement,. L'Evê- 
que & les Jefuftes ont allez d'afeendant fur 
l'efprit de la plupart des Gouverneurs Gé- 
néraux pour procurer des emplois aux en- 
fans des Nobles qui font dévouez à leur 
très - humble fervice , ou pour leur obtenir 
de ces Congez , dont je vous ai parlé dans 
ma huitième Lettre. Ils peuvent aufli 
fortement s'intéreficr à rétablifiement des 
filles de ces mêmes Nobles , en leur faî- 
fent trouver des partis avantageux. Un 

fiin- 



de l'A m erique. 79 

fîmple Curé doit être ménagé , car il peut 
faire du bien & du mal aux Gentilshommes, 
dans les Seigneuries defqucls ils ne font, 
pour ainiî dire , que Millionnaires , n'y 
ayant point de Cures fixes en Canada , ce 
qui eft un abus qu'on devroit réformer. Les 
Officiers doivent auifi tâcher d'entretenir 
une bonne correfpondance avec les Eccle- 
rîafh'ques , fans quoi il cft impoffible qu'ils 
puiffent fe foûtenir. Il faut non-feulement 
que leur conduite foit régulière , mais en- 
core celle de leurs Soldats , en empêchant 
les defordres qu'ils pourvoient faire dans 
leurs Quartiers. 

Les Troupes font ordinairement en quar- 
tier chez les Habitans des Côtes ou Seigneu- 
ries de Canada , depuis le mois d'Oclo- 
bre jufqu'à celui de Mai. L'Habitant qui 
ne fournit fimplement que l'utencile à fou 
Soldat , l'employé ordinairement à cou- 
per du bois , à déraciner des fouches , à 
défricher des terres , ou à battre du bled 
dans les granges durant tout ce tems-là, 
moyennant dix fols par jour outre fa nour- 
riture. Le Capitaine y trouve auffi fou 
compte , car pour obliger fes Soldats à lui 
céder la moitié de leur paye , il les con- 
traint de venir trois fois la femaine chez 
lui pour faire l'exercice. Or comme les ' 
Habitations font éloignées de quatre ou 
cinq arpens les unes des autres , & qu'une 
Côte occupe deux ou trois lieues de ter- 
rain de front , ils aiment bien mieux s'ac- 
corder avec lui , que de faire fi fouyent 
tant de chemin dans les neiges & dans les 
D 4 boues. 



go Mémoires 

boues. Alors volenti non fit injuria , voilà 
le prétexte du Capitaine. A l'égard des 
Soldats qui ont de bons métiers, il eftaiTu- 
ré de profiter de leur paye entière en vertu 
d'un Congé qu'il leur donne pour aller tra- 
vailler dans les Villes ou ailleurs. Aurefte, 
prefque tous les Officiers en général fe ma- 
rient en ce Païs-là, mais Dieu fait les beaux 
Mariages qu'ils font, en prenant des Filles 
qui portent en dot onze écus , un Cocq , 
une Poule, un Bœuf, une Vache, & quel- 
quefois auffi le Veau , comme j'en ai vu 
plufieurs de qui les Amans , après avoir 
nié le fait , & après avoir prouvé devant 
les Juges la mauvaife conduite deleurMaî- 
trefîè, ont été forcez malgré toute leur ré- 
fiftance, moitié figue moitié raifïn , par la 
perfuafion des Ecclefïaftiques d'avaler la 
pilule, en époufant les Filles en queftion. 
11 y en a quelques-uns à la vérité qui ont 
trouvé de bons Partis , mais ils font rares. 
Or ce qui fait qu'on fe marie facilement 
en ce Païs - là , c'eft la difficulté de pou- 
voir converfer avec les perfonnes de l'au- 
tre Sexe. Il faut fe déclarer aux Pères & 
Mères au bout de quatre vifîtes qu'on fait 
à leurs Filles ; il faut parler dé mariage ou 
cefïèr tout commerce , finon la médifance 
attaque les uns & les autres comme il faut. 
On ne fauroit voir les Femmes , fans 
qu'on n'en parle defavantageufement , & 
qu'on ne traite les Maris de commodes : 
enfin , il faut lire , boire ou dormir , pour 
pailèr le tems en ce Païs-là. Cependant il 
s'y fait des intrigues , mais c'eft avec autant 

de 



D E L'A MEXIQUE. 8ï 

de circonfpcâion qu'en Efpagne, où h ver- 
tu des Dames ne confiftequ'à favoir bien ca- 
cher leur jeu. 

A propos de Mariage , il faut que je vous 
conte l'avanture plaifante d'un jeune Capi- 
taine qu'on vouloit marier malgré lui, parce 
que tous fes camarades l'ctoient. 11 arriva 
que cet Officier ayant rendu quelques vifï- 
tes à la Fille d'un Confeiller, on voulut le 
faire expliquer , & même Mr. de Frontenac , 
comme parrain de la Demoifelle, qui cft apu- 
rement la plus acomplie de fon iîecle , fit 
tout ce qu'il pût au Monde pour engager 
l'Officier à l'époufer. Celui-ci trouvant la 
table de ce Gouverneur autant à fon goût 
que la compagnie de celle qui s'y trouvoit 
allez fouvent , refoluttpour fe tirer d'affai- 
res, de demander dû fems pour y penfer. 
On lui accorda deux mois , après quoi vou- 
lant allonger la courroye il en fouhaita en- 
core deux , que l'Evêque lui fit donner. 
Cependant le dernier étant expiré au grand 
regret du Cavalier , qui jouïïïbit duplaiiïrde 
la bonne chère & de la vue' de ia Demoi- 
felle , fut obligé de fe trouver à un grand 
feftin que Mr. de Nelfon , Gentilhomme 
Anglais (dont j'ai parlé en ma 23. Lettre) 
voulut donner aux futurs Epoux , au Gou- 
verneur, à l'Intendant, à Mr. l'Evêque, & 
à quelques perfonnes de considération ; & 
comme ce généreux Anglais étoit ami du 
Père & des Frères de la Demoifelle par 
des raifous de commerce , il ofFroit mille 
écus le jour des noces, qui joints à mille 
que l'Evêque donnoit, & mille autres qu'el- 
T) s te 



8z Mémoire s 

le avoit de fon patrimoine avec feptouhuit 
mille que Mr. de Frontenac offroit en con- 
gez , fans compter un avancement infailli- 
ble , faifoient un mariage allez avantageux 
pour le Cavalier. Le repas étant fini , on 
le preflà de ligner le contraft , mais il ré- 
pondit qu'ayant bû quelques rafades d'un 
vin fumeux , fon efprit n'étoit pas allez li- 
bre pour juger des conditions qui y étoient 
4nferées, de forte qu'on fut obligé de remet- 
tre la partie au lendemain. Ce retarde- 
ment fut caufe qu'il garda la chambre 
jufqu'à ce que Mr. de Frontenac , chez qui il 
avoit accoutumé de manger , l'envoya qué- 
rir, afin de s'expliquer avec lui fur le champ. 
Or il n'y avoit point d'apparence de trouver 
aucun prétexte legitirne , il s'agiflbit de répon- 
dre définitivement à ce Gouverneur , qui 
lui parla en termes précis , lui faifant con- 
noître la bonté qu'on avoit eu de lui don- 
ner tant de tems pour y penfer ; mais l'Of- 
ficier lui répondit en propres termes , que 
tout homme qui peut être capable de fe 
marier après y avoir fongé quatre mois , 
étoit un fou à lien Je voi , dit-il, que je 
le. fuis , l'emprefïèment que j'ai d'aller à 
l'Eglife avec Mademoifelle /)*** mecon- 
vainc de ma folie : fi vous avez de l'eftime 
pour elle , ne permettez pas qu'elle épou^ 
fe un Cavalier fi prompt à faire des extra- 
vagances, pour moi je vous déclare, Mon- 
teur,, que le peu de raifon.& de jugement 
libre qui me relient encore me ferviront à 
me confoler de la perte que je fais d'elle , 
le. à me repenrir de l'avoir voulu rendre 

auffi 



de l'Amérique. 83 
aufîl malheureufe que moi. Ce difcours fur- 
prit l'Evêque, le Gouverneur l'entendant, 
& généralement tous les autres Officiers ma- 
riez , lefquels cufïènt été ravis que celui-ci eût 
donné dans le paneau à leur exemple , tant il 
eft vrai que Solamen Miferis focios habitijfe 
doloris. On ne s'atendoit à rien moins qu'à 
ce dédit , aufll mal en prit à ce pauvre Ca- 
pitaine reformé ; Mr. de Frontenac lui fit 
une injuftice aflèz grande quelque tems après, 
en donnant une Compagnie vacante au ne- 
veu de Madame de Pont char train , à fbn 
préjudice, malgré les ordres de la Cour, ce 
qui l'obligea de palTer en France avec moi 
en 1692. 

Pour réprendre le fil de ma narration, 
vous faurez que les Canadiens ou Créoles 
font bien faits , robuftes , grands , forts , vi- 
goureux , entreprenans , braves & infatiga- 
bles, il ne leur manque que la connoiilànce 
des belles Lettres. Ils font prefomptueux & 
remplis d'eux-mêmes , s'eftimant au deiTus 
de toutes les Nations de la Terre , & par mal- 
heur ils n'ont pas toute la vénération qu'ils 
devroient avoir pour leurs parens. Le fang 
de Canada eft fort beau , les femmes y font 
généralement belles , les brunes y font ra- 
res , les fagcs y font communes ; & les 
pareûeufes y font en allez grand nombre; 
elles aiment le luxe au dernier point, & c'eft 
à qui mieux mieux prendra des maris au 
piège. 

11 y auroit de grands abus à reformer en 

Canada. Il faudroit commencer par celui 

d'empêcher les Ecckliaftiques de faire des 

D 6 vifî- 



S4 Mémoires 

vifites fi fréquentes chez les Habitans, dont 
ils exigent mal à propos la connoiiTance des 
affaires de leurs familles jufqu'au moindre 
détail , ce qui peut être allez fouvcnt con- 
traire au bien de la Société par des raifons 
que vous n'ignorez pas. Secondement , dé- 
fendre à l'Officier de ne pas retenir la paye 
de fes Soldats; & d'avoir le foin de leur 
faire faire le maniement des armes les 
Fêtes & les Dimanches. Troisièmement , 
taxer les Marchandifes à un prix afTez rai- 
fonnable, pour que le Marchand y trou- 
vât fon compte & fon profit, fansécorcher 
les Habitans & les Sauvages. Quatrième- 
ment , défendre le tranfport de France en 
Canada , des brocards, des galons, & ru- 
bans d'or ou d'argent , & des dentelles de 
haut prix. Cinquièmement , ordonner aux 
Gouverneurs Généraux de ne pas vendre 
de congez pour aller en traite chez les Sau- 
vages des grands Lacs. Sixièmement, éta- 
blir des Cures fixes. Septièmement , for- 
mer & difeipliner les milices , pour s'en fèr- 
vir dans l'occafion aufli utilement que des 
troupes. Huitièmement, établir les Manu- 
factures de toiles, d'étofes, &c. Mais la 
principale chofe feroit d'empêcher que les 
Gouverneurs , les Intendans , le Confeil 
Souverain , l'Evêque & les Jefuïtes ne fc 
partageaient en factions, & ne cabalafTent les 
uns contre les autres ; car les fuites ne peu- 
vent être que préjudiciables au fèrvice du 
Roi , & au repos public. Après cela ce 
Païs vaudrait la moitié plus que ce qu'il 
vaut à prefent» 

Je 



de l'Amérique. $f 

Je fuis furpris qu'au lieu de faire fortir 
de France les Protejlans qui pafTànt chez nos 
ennemis , ont caufé tant de dommage au 
Royaume par l'argent qu'ils ont aporté dans 
leurs Pais , & par les Manufactures qu'ils 
y ont c'tabli , on ne les ait pas envoyez en 
Canada. Je fuis perfuadé que fî on leur 
avoit donné de bonnes afiurances pour la 
liberté de confeience , il y en a quantité 
qui n'auroient pas fait difficulté de s'y éta- 
blir. Quelques perfonnes m'ont répondu à 
ce fujet que le remède eût été pire que le 
mal , puifqu'ils n'auroient pas manqué tôt 
ou tard d'en chaflèr les Catholiques par le 
fecours des Anglais \ mais je leur ai fait en- 
tendre que les Grecs & les Arméniens fujets 
du Grand Seigneur , quoique de Nation & 
de Religion différente de celles des Turcs, 
n'ayant prefque jamais imploré l'affiftance 
des Puiflànces étrangères pour fe rebeller & 
fecouë'r le joug, on avoit plus de raifonde 
croire que les Huguenots auraient toujours 
confervé la fidélité dûë à leur Souverain. 
Quoiqu'il en foit, je parle à peu près com- 
me ce Roi ti Aragon qui fè vantoit d'avoir 
pu donner de bons confeils à Dieu pour la 
fymmetrie & le cours des Aftres s'il eût 
daigné le confulter. Je dis auffi que fi le 
Confeil d'Etat eut fuivi les miens, \a Nou- 
velle France auroit été dans trente ou qua- 
rante ans un Royaume plus beau & plus rlo- 
riifant que plufieurs autres de. l'Europe* 



D 7 & 



86 Mémoires 

Intérêts des François & des Anglois de 
/'Amérique Septentrionale. 

COmme la Nouvelle France & la Nouvel- 
le Angleterre ne fubfiftent que par les 
pêches de Morues , & par le Commerce de 
toutes fortes de Pelleteries , il eft de l'inté- 
rêt de ces deux Colonies , de tâcher d'aug- 
menter le nombre des VaiiTeaux qui fervent 
à cette pêche , & d'encourager les Sauvages 
à chalTer des Caftors , en leur fourniffant les 
armes & les munitions dont ils ont befoin. 
Tout le monde fait que la Morue eft d'une 
grande confomption dans tous les pais Mé- 
ridionaux de V Europe , & qu'il y a peu de 
marchandife de plus prompt ni de meilleur 
débit, fur tout lorfqu'ellc eft bonne & bien 
conditionnée. 

Ceux qui prétendent que la deftrudion 
des Iroquoïs feroit avantageufe aux Colonies 
de la Nouvelle France , ne connoifïènt pas 
les véritables intérêts de ce païs-là, puis- 
que fi cela étoit les Sauvages qui font au- 
jourd'hui les amis des François feraient alors 
leurs plus grands ennemis , n'en ayant plus 
à craindre d'autres. Ils ne manqueraient 
pes d'appeller les Anglois , à caufe du bon 
marché de leurs Marchandifes , dont ils font 
plus d'état que des nôtres : enfuite tout le 
Commerce de ce grand Pais feroit perdu 
pour nous. 

Il feroit donc de l'intérêt des François 
que les Iroquois fulfënt aifoiblis , mais non 

pas 



de l'Amérique. 87" 

pas totalement défaits ; il eft vrai qu'ils font 
aujourd'hui trop puiilàns , ils égorgent tous 
les jours nos Sauvages alliez. Leur but eft 
de faire périr toutes les Nations qu'ils con- 
noiflènt , quelque éloignées qu'elles puif- 
fent être de leur pais. Il faudroit tâcher 
de les réduire à la moitié de ce qu'ils font, 
s'il étoit poffible, mais on ne s'y prend pas 
comme il faut : il y a plus de trente ans 
que leurs anciens ne ceflent de remontrer 
aux Guerriers des cinq Nations, qu'il eft 
expédient de fe défaire de tous les peuples 
fauvages de Canada , afin de ruiner le Com- 
merce des François, & de les chafîcr en- 
fuite de ce Continent ; c'eft la raifon qui 
leur fait porter la guerre jufqu'à quatre ou 
cinq cens lieues de leur Païs , après avoir 
détruit plufieurs Nations différentes en di- 
vers lieux , comme je vous l'ai déjà expli- 
qué. 

Il feroit allez facile aux François d'atti- 
rer les Iroquois dans leur parti , de les em- 
pêcher de tourmenter leurs Alliez , & de 
faire en même tems avec quatre Nations 
Iroquoifes , tout le commerce qu'elles font 
avec les Anglois de la Nouvelle Tork. Cela 
fe pourroit aifément exécuter, moyennant dix 
mille écus par an qu'il en coûteroit au Roi : 
voici comment. Il faudroit premièrement 
rétablir au Fort Frontenac les Barques qui y 
étaient autrefois , afin de tranfporter aux 
Rivières des Tfonontoiians & des Onnontagues 
les Marchandifes qui leur font propres , & 
ne les leur vendre que ce qu'elles auroient 
coûté en France ; cela n'iroit tout au plus 

qu'à 



8? Mémoires" 

qu'à dix mille écus de tranfport. Sur ce 
pied-là , je fuis perfuadé que les Iroquois 
ne feroient pas fi fous de porter un feul 
Caftor chez les Anglais par quatre raifons : 
la première , parce qu'au lieu de foixante 
ou quatre-vint lieues qu'ils feroient obligez 
de les tranfporter fur leur dos à la Nouvel- 
le Tork , ils n'en auroient que fept ou huit 
à faire de leurs Villages jufqu'aux Rives du 
Lac de Frontenac ; la deuxième qu'étant im- 
poffible aux Anglais de leur donner des 
Marchandifcs à ii bon marché , fans y per- 
dre considérablement, il n'y a point de Né- 
gociant qui ne renonçât à ce commerce. 
La troifiéme conlifte en la difficulté de fub- 
fifter dans le chemin de leurs Villages à la 
Nouvelle Tork , y allant en grand nombre 
crainte de furprife 7 eût j'ai déjà dit en plu- 
sieurs endroits que les bêtes fauves man- 
quent en leurs Païs. La quatrième c'eft 
qu'en s'écartant de leurs Villages pour al- 
ler fi loin , ils expofent leurs femmes , leurs 
enfans & leurs vieillards en proye à leurs 
ennemis , qui pendant ce tems-là peuvent 
les tuer ou les enlever comme il eft arri- 
vé déjà deux fois. Il faudroit outre cela 
leur faire des préfens toutes les années , en 
les exhortant à laiïïèr vivre paiiiblement nos 
Sauvages Alliez , lefquels font allez fotsdc 
fe faire la guerre entre eux , au lieu de fè 
liguer contre les Iroquois qui font les Enne- 
mis les plus redoutables qu'ils ayent à crain- 
dre ; en un mot il faudroit mettre en exé- 
cution. le projet d'entreprife dont je vous ai 
parlé en ma 1$. Lettre. 

C'efi 



de l'Amérique. 89 
C'eft une fottife de dire que ces Barbares 
dépendent des Anglais ; cela eft fi peu vrai 
que quand ils vont troquer leurs péleteries 
à IzNouvelleTork, ils ont l'audace de taxer 
eux-mêmes les Marchnndifes dont ils ont 
befoin , lorfque les Marchands les veu- 
lent vendre trop cher. J'ai déjà dit plu- 
sieurs fois qu'ils ne les confîdércnt que par 
raport au befoin qu'ils en ont, qu'ils ne les 
traitent de frères & d'amis que par cette 
feule raifon , & que fi les François leur 
donnoient à meilleur marche les nécefïitez 
de la vie , les armes & la munition &c. ils 
n'iroient pas fouvent aux Colonies Angki- 
fes. Voilà une des principales affaires à 
quoi l'on devroit fonger ; car fi cela étoit 
ils fe donneroîent bien garde d'infulter nos 
Sauvages amis & Alliez non plus que nous. 
Les Gouverneurs Généraux de Canada dé- 
vroient employer les habiles gens du Païs 
qui connoifTent nos Peuples conféderez, 
pour les obliger à vivre en bonne intelli- 
gence , fans fe faire la guerre les uns aux 
autres ; car la plupart des Nations du Sud 
fe détruifent infenliblement, ce qui fait un 
vrai plaifir aux Iroquois. Jl feroit facile d'y 
mettre ordre en les menaçant de ne plus 
porter de Marchandifes à leurs Villages. Il 
faudroit outre cela tâcher d'engager deux 
ou trois Nations de demeurer enfemble, 
comme font les Outaouàs & les Hurons ou 
les Sakis & les Pouteouatarnis (appeliez 
Puants. ) Si tous ces Peuples nos confe- 
derez étoient d'accord & que leurs démê- 
lez celfafrent , ils ne s'ocuperoient plus fi ce 

n'eft 



ço ,. Me m ô ir es 
' n'eft à chaiTcr des Caftors , ce qui rendroiï 
le Commerce plus abondant '; & d'ailleurs 
ils feroient en état de fc liguer enfemble , 
lors que les Iroquok fe mettraient en devoir 
d'attaquer les uns oU les autres. - 

L'intérêt des Angloi s eft de leur perfua- 
der que les François ne tendent qu'à les 
perdre, qu'ils n'ont autre choie en vue" que 
de les détruire lors qu'ils en trouveront 
Poccafîon ; que plus le Canada fe peuplera 
& plus ils auront iujet de craindre ; qu'ils 
doivent bien fe garder de faire aucun 
Commerce avec eux , de peur d'être trahis 
par toutes fortes de voyes ; <5u'il eft de la 
dernière importance de ne pas fouffrir que 
le Fort de Frontenac fe rétabliffè, non plus 
que les Barques, puis qu'en vingt-quatre 
heures on pourroit faire des defcentes au 
pied de leurs Villages , pour enlever leurs 
Vieillards, leurs femmes & leurs enfans 
pendant qu'ils feroient occupez à faire leurs 
ChalTes de Caftors durant l'Hiver ; qu'rt 
eft de leur intérêt de leur faire la guerre 
de tems en tems, ravageant les Côtes & 
les Habitations de la tête du Païs -, afin 
d'obliger les Habitans d'abandonner le Païs, 
& dégoûter en même tems ceux qui au* 
raient envie de quitter la France pour s'é- 
tablir en Canada , & qu'en tems' de Paix il 
leur eft de conféquence d'arrêter les Cou- 
reurs de bois aux Cataracles de la Rivière 
des Outaouas pour confifquer les armes & 
munitions de guerre qu'ils portent aux Sau- 
vages des Lacs. 

Il faudrait aufîi que les Anglais engageai 

fent 




cntrcpriiès Dien concertées , & q „_ cvua uv i« 

N&x- 



90 Me moires 

i^eft à chaflcr des Caftors , ce qui rendroît 
le Commerce plus abondant '; & d'ailleurs 
ils feroient en état de fc liguer cnfemble , 
lors que les Iroquois fe mettraient en devoir 
d'attaquer les uns ou les autres. - 

L'intérêt des Anglois eft de leur perfua- 
der que les François ne tendent qu'à les 
perdre , qu'ils n'ont autre choie en vue que 
de les détruire lors qu'ils en trouveront 
Poccafïon ; que plus le Canada fe peuplera 
& plus ils auront fujet de craindre ; qu'ils 
doivent bien fe garder de faire aucun 
Commerce avec eux , de peur d'être trahis 
par toutes fortes de voyes ; <ju'il eft de la 
dernière importance de ne pas foufftir que 
le Fort de Frontenac fe rétablifïè, non plus 
que les Barques, puis qu'en vingt-quatre 
heures on pourrait faire des defeentes au 
pied de leurs Villages , pour enlever leurs 
Vieillards, leurs rémmes & leurs enfans 
pendant qu'ils feroient occupez à faire leurs 
Ghaflès de Caftors durant l'Hiver ; qu'il 
eft de leur intérêt de leur faire la guerre 
de tems en tems , ravageant les Côtes & 
les Habitations de la tête du Païs -, afin 
d'obliger les Habitans d'abandonner le Païs, 
& dégoûter en même tems ceux qui au* 
roient envie de quitter la France pour s'é- 
tablir en Canada , & qu r en tems" de Paix il 
leur eft de conféquence d'arrêter les Cou- 
reurs de bois aux Cataraéles de la Rivière 
des Outaouas pour confifquer les armes & 
munitions de guerre qu'ils portent aux Sau- 
vages des Lacs. 

Il faudrait aufll que les Anglois engageaf- 

fent 



^otti 2, ■ J>ay ys 



'azuvtyc a//anr a la cÀu/fè 



Sauuaye marte .-« yielSrdJi 
promenant dans le rt/lag* 



liunc Saui'aae Je promenarzr 
dans le fi/Zaye 





yiGaae des Jauj-aaes Je CanaJa. 



fauuage jpereant- San enfant- entre jês iras 









««mai** „ûffi que les Anglais engageai 

fent 



de l'Amérique. $x 
ibnt les Tfonontouans ou les Goyogoans à s'al- 
ler établir vers l'embouchure de la Rivière 
de Condéîvx le bord du Lac Errié, & qu'en 
même tems ils y conftruifillènt un Fort & 
des Barques longues ou Brigantins , ce pofte 
feroit le plus avantageux & le plus propre 
de tous ces Pais- là, par une infinité de rai- 
fons que je fuis obligé de taire. Outre ce 
Fort, ils en devroient faire un autre à l'em- 
bouchure de la Rivière des François , alors 
il eft confiant qu'il feroit de toute impofïi- 
bilité aux Coureurs de bois de jamais remet- 
tre le pied dans les Lacs. 

Il eft encore de leur intérêt d'attirer à 
leur parti les Sauvages de VAcadie ; ils le 
peuvent faire avec peu de dépenfe ; ceux de 
la Nouvelle Angleterre devroient y fonger, 
aulïi-bien que de fortifier les Ports où ils pè- 
chent les Morues. A l'égard des équipe- 
rons de Flores pour enlever des Colonies, 
je ne leur confeillerois pas d'en faire ; car 
fuppofé qu'ils fulTent aiîùreï- du fuccès de 
leurs entreprifes , il n'y a que quelques Pla- 
ces , dont on pourroit dire que le jeu vau- 
droit la chandelle. 

Je conclus & finis en difant que les An- 
glois de ces Colonies ne fe donnent pas af- 
lèz de mouvement, ils font un peu trop 
indolents ; les Coureurs de bois François 
font plus entreprenants qu'eux , & les Ca- 
nadiens font affurément plus aclifs & plus 
vigilants. Il faudroit donc que ceux de la 
Nouvelle Tork tâchafïènt d'augmenter leur 
Commerce de Pelleteries -, en faifant des 
entreprifes bien concertées , & que ceux de la 

Nm- 



<H Mémoires 

Nouvelle Angleterre s'cfforçaiTent à rendre 
la Pêche des Morues plus profitable à cette 
Colonie, en s'y prenant de la manière que 
bien d'autres gens feroient , s'ils étoient 
auffi bien fituez qu'eux. Je ne parle point 
des Limites de la Nouvelle France & de la 
Nouvelle Angleterre, puis que jufqu'à pré- 
fent elles n'ont jamais été bien réglées , 
quoi qu'il femble qu'en plufîeurs Traitez 
de Paix entre ces deux Roy. urnes, les bor- 
nes ayent été comme marquées en certains 
Lieux. Quoi qu'il en foit, la déciiîon en 
eft délicate pour un homme qui n'en fau- 
roit parler , fans s'attirer de méchantes af- 
faires. 



Habits 5 Logemens , Comptexion & tem- 
pérament des Sauvages. 

T Es Chronologies Grecs , qui ont di- 
-*-' vifé les tems en «<Mer , ce qui eft 
caché ; nvèiw & vpa>w* , ce qui eft fa- 
buleux ; i^esHè* , ce qu'ils ont eu pour vé- 
ritable ; fe feroient bien pu pafTer d'écrire 
cent rêveries fur l'Origine des Peuples de 
la Terre , puis que l'ufage de l'Ecriture 
leur étant inconnu devant le Siège de 
Troye\ il faut qu'ils s'en foient rapportez 
aux Manufcrits fabuleux des Egyptiens & 
des Chaldéens , gens visionnaires & fuper- 
ftiticux. Or fuppofons que ceux-ci foient 
les Inventeurs' de cette Ecriture, comment 
pourra- 1- on ajouter foi à tout ce qu'ils 

difent 



4 d e l'Amérique. 5>3 

difent être arrivé avant qu'ils euifent trou- 
vé cette invention. Apparemment ils n'é- 
taient ni plus éclaire* , ni plus favans 
Chronologies que les Amenquains , de 
forte que fur ce pied-là ils auraient été 
fort embarrafîèz à raconter fidèlement les 
Avanturcs & les Faits de leurs Ancê- 
tres. Je fuis maintenant convaincu que 
la Tradition eft trop fufpe&e, inconftan- 
te, obfcure, incertaine, trompeufe & va- 
gue , pour fe fier à elle ; J'ai obligation 
de cette idée aux Sauvages de Canada. 
qui ignorant ce qui s'eft patte dans leur 
Pais il y a deux cens ans, me font révo- 
quer en doute la pureté & l'incorruptibi- 
lité de la Tradition. Il eft aifé de juger, 
fur ce Principe, que ces pauvres Peuples 
feyent suffi peu leur Hitfoire & leur Ori- 
gine , que les Grecs & les Chaldéens ont 
lu la leur. Contentons-nous donc, Mon- 
sieur, de croire qu'ils font defeendus com- 
me vous & moi , du bon homme Adam; 
Jgnaras Hominum fafpendunt Numina 
mentes. 
J'ai lu quelques Hilîoires de Canada que 
des Religieux ont écrit en divers tems. Ils 
ont fait quelques deferiptions aiTez (impies 
& exactes des Païs qui leur étoient con- 
nus. Mais ils fe font groffiérement trom- 
pez dans le récit qu'ils font des mœurs, 
des manières, &c. des Sauvages. Les Re- 
colcts les traitent de gens (tupides , grof- 
(lers, rufliqucs , incapables de penfer &de 
réfléchir à quoi que ce foit. Les Jefuites 
tiennent un langage très-différent , car ils 

foû- 



^4 Mémoires 

foûtiennent qu'ils ont du bon fens, de la 
mémoire , de la vivacité d'efprit , mêlée 
d'un bon jugement. -Les premiers difent 
qu'il eft inutile de palier fon tems à prê- 
cher l'Evangile à des gens moins éclairez 
que les Animaux. Les féconds prétendent 
au contraire, que ces Sauvages fe font un 
plaifir d'écouter la Parole de Dieu , & 
qu'ils entendent l'Ecriture avec beaucoup 
de facilité. Je fai les raifons qui font par- 
ler àinfî les uns & les autres ; elles font 
allez connues aux perfonnes qui favent 
que ces deux Ordres de Religieux ne s'ac- 
cordent pas trop bien en Canada. J'ai déjà 
vu* tant de Relations pleines d'abfurditez , 
quoi que les Auteurs paflàffent pour des 
Saints, qu'à préfent je commence à croire 
-que toute Hiftoire eft un Pyrrhonifme per- 
pétuel. Si je n'avois pas entendu la Langue 
des Sauvages , j'aurois pu croire tout ce 
qu'on a écrk à leur égard , mais depuis que 
j'ai raifonné avec ces Peuples , je me fuis 
entièrement defabufé , connoifTant que les 
Recolets & les Jefuïtes fe font contentez 
d'effleurer certaines chofes , fans parler de 
la grande oppofition qu'ils ont trouvé de 
la part de ces Sauvages à leur faire enten- 
dre les véritez du Chriftianifme. Les uns 
& les autres fe font bien gardez de toucher à 
cette corde-là par de bonnes raifbns. Je vous 
avertis que je ne parle feulement que des 
Sauvages de Canada , fans y comprendre 
ceux qui habitent au delà du Fleuve de 
MiJJifipi , dont je n'ai pu œnnoître les 
mœurs & les manières comme il faut, 

parée 



de l'A m e r i q u e. 95 

parce que leurs Langues me font incon- 
nues, & que d'ailleurs, le tems ne m'a pas 
permis de faire un aiTez long féjour dans 
leur Pais, j'ai dit dans mon Journal du 
Voyage de la Rivière Longue , qu'ils étaient 
extrêmement polis , il eft facile d'en juger 
par les circonftances que vous avez pu re- 
marquer. 

Ceux qui ont dépeint les Sauvages velus 
comme des Ours, n'en avoient jamais vu , 
car il ne leur paroît ni poil , ni barbe , en 
nul endroit du corps , non plus qu'aux 
femmes , qui n'en ont pas même fous les 
aiflelles , s'il en faut croire les gens qui 
doivent le favoir mieux que moi. Ils font 
généralement droits , bien faits , de belle 
taille , & mieux proportionnez pour les 
Amériquaines , que pour les Européens; 
les Iroquois font plus grands , plus vaillans 
& plus rufez que les autres Peuples ; mais 
moins agiles & moins adroits, tant à la 
guerre qu'à la chaflè , où ils ne vont ja- 
mais qu'en grand nombre. Les Ilinois 
les Onwiamis , les Outagamis & quelques 
autres Nations font d'une taille médiocre 
courant comme des lévriers, s'il m'efl per- 
mis de faire cette comparaifon. Les Ou- 
taouas & la plupart des autres Sauvages du 
Nord (à la réferve des Sauteurs & des Cli- 
fitnos) font des poltrons, laids & malfaits. 
Les Hurons font braves , entreprenans & 
fpirituels , ils reiîemblent aux Iroquois de 
taille & de vifage. 

Les Sauvages font tous ianguins, &de 
couleur prefque olivâtre , & leurs vifages 

fout 



96 Mémoires 

font beaux en général , aufli-bien que leur 
taille. 11 eft très-rare d'en voir de boiteux, 
de borgnes , de bofTus , d'aveugles , de 
muets , &c. Us ont les yeux gros & noirs 
de même que les cheveux, les dents blan- 
ches comme l'yvoire , & l'air qui fort de 
leur bouche eft aum* pur que celui qu'ils 
refpirent , quoi qu'ils ne mangent prefque 
jamais de pain , ce qui prouve qu'on fe 
trompe en Europe , lors qu'on croit que la 
viande fans pain rend l'haleine forte. Ils ne 
font ni fi forts, ni fi vigoureux que la plu- 
part de nos François , en ce qui regarde la 
force du Corps pour porter de grofles char- 
ges , ni celles des bras pour lever un far- 
deau & le charger fur le dos. Mais en ré- 
compenfe, ils font infatigables, endurcis au 
mal , bravant le froid & le chaud fans en 
être incommodez ; étant toujours en exer- 
cice, courant deçà &ddà, foit à laChailè, 
ou à la Pêche, toujours danfant, & jouant 
à. de certains jeux de Pelotes, où les jambes 
font aflèz néceflàires. 

Les femmes font de la taille qui paiîè 
la médiocre , belles autant qu'on le puifïè 
imaginer, mais fi mal faites, i\ graftès & iî 
pefantes , qu'elles ne peuvent tenter que 
des Sauvages. Elles portent leurs cheveux 
roulez derrière le dos avec une efpéce de 
ruban , & ce rouleau leur pend jufqu'à la 
ceinture ; elles ne les coupent jamais , les 
lailfant croître pendant toute leur vie fans 
y toucher, au lieu que les hommes les cou- 
pent tous les mois. Il feroit à fouhaiter 
qu'ils fuiviflènt les autres avis de St PW 

par 



de l'Amérique. 97 
par le même hazard qu'ils fuivent celui-là. 
Elles font couvertes depuis le coû jufqu'au 
defïbus du genouil , croifant leurs jambes 
lors qu'elles s'afieyent. Les Filles le font 
pareillement dès le berceau : je me fers de 
ce terme de berceau mal à propos , car il 
n'eft pas connu parmi les Sauvages. Les 
Mères fe fervent de certaines petites plan- 
ches rembourrées de coton , fur lefquel- 
les il femble que leurs Enfans ayent le 
dos colé ; d'ailleurs ils font emmailloter 
à nôtre manière , avec des langes foûtenus 
par de petites bandes paiTées dans les trous 
qu'on fait à côté de ces planches. Elles y 
attachent aum" des cordes pour fufpendrc 
leurs enfans à des branches d'arbres , lors 
qu'elles ont quelque chofe à faire, dans le 
tems qu'elles font au bois. Les Vieillards 
& les hommes mariez ont une pièce d'é- 
toffe qui leur couvre le derrière & la moi- 
tié des cuiflès par devant , au lieu que les 
jeunes gens font nuds comme la main. 
Ils difent que la nudité ne choque la bien- 
féance que par l'ufage , & par l'idée que 
les Européens ont attaché à cet état. Ce- 
pendant, les uns & les autres portent né- 
gligemment une couverture de peau ou 
d'écarlate fur leur dos , lors qu'ils fortent 
de leurs Cabanes pour fe promener dans le 
Village , ou faire des vifites. Us portent 
des Capots , félon la faifon , lors" qu'ils 
vont à la guerre ou à la chafïè , tant pour 
le parer du froid durant l'Hiver , que des 
moucherons pendant l'Eté. Ils fe fervent 
alors de certains Bonnets de la figure ou de 
Tome IL E U 



o8 Mémoires 

la forme d'un Chapeau , & des Souliers de 
peau d'Elan ou de Cerf, qui leur montent 
jufqu'à mi-jambe. Leurs Villages font for- 
tifier de doubles paliffades d'un bois très-dur , 
groflès comme la cuiflè , de 15-. pieds de 
hauteur , avec de petits quarrez au milieu 
des Courtines. Leurs Cabanes ont ordinai- 
rement 80. pieds de longueur, if. ou 30. 
de largeur , & 20. de hauteur. Elles font 
couvertes d'écorce d'Ormeau , ou de bois 
blanc. On voit deux eftrades l'une à droit 
& l'autre à gauche , de neuf pieds de largeur, 
& d'un pied d'élévation. Ils font leurs feux 
entre ces deux eftrades , & la fumée fort 
par des ouvertures faites fur le fommet de 
ces Cabanes. On voit de petits Cabinets 
ménagez le long de ces eftrades , dans 
lefquels les filles ou les gens mariez ont 
coutume de coucher fur de petits lits éle- 
vez d'un pied tout au plus. Au refte, trois 
ou quatre familles demeurent dans une mê- 
me Cabane. 

Les Sauvages font fort fains & exemts 
de quantité de maladies dont nous fom- 
mes attaquez en Europe , comme de pa- 
ralyfie , d'hydropifie , de goûte, dephtilîe, 
d'afthme , de gravelle & de pierre. Ils font 
fujets à la petite vérole & aux pleureiies. 
Quand un homme meurt à l'âge de foixan- 1 
te ans, ils difent qu'il eft mort jeune, par- 
ce qu'ils vivent ordinairement quatre-vingt 
jufqu'à cent ans, & même j'en ai vu deux 
qui alloient beaucoup au delà. Cependant, 
il s'en trouve qui ne pouffent pas (î loin par 
leur propre faute , car ils s'empoifbnnent 

quel- 



de l'Amérique. 99 
quelquefois , comme je vous l'expliquerai 
ailleurs ; il femble qu'ils fuivent allez bien 
€11 cette occafion les maximes de Zenon & 
des Stoïciens , qui foûtiennent qu'il eft per- 
mis de fe donner la mort ; d'où je conclus 
qu'ils font aufiî fous que ces grands Philo- 
fophes. 

Mœurs & Manières des Sauvâtes. 

Es Sauvages ne connoifîènt ni le tien , ni 
— le mien, car on peut dire que ce qui eft 
à l'un eft à l'autre. Lors qu'un Sauvage 
n^a pas réuffi à la.Chaflê des Caprs, fcs 
Confrères le fecourent fans en être priez. 
Si fon fufil fe crevé ou fe cafîè, chacun 
d'eux s'cmprefie à lui en offrir un autre. 
Si fes enfans font pris ou tuez par les en- 
nemis , on lui donne autant d'efclaves 
qu'il en a befoin pour le faire fubfifter. Il 
n'y a que ceux qui font Chrétiens , & qui 
demeurent aux portes de nos Villes , chez 
qui l'argent foit en ufage. Les autres 
ne veulent ni le manier, ni même le voir, 
ils l'appellent le Serpent des François. Ils 
difent qu'on fe tue , qu'on fe pille , qu'on 
fe diffame , qu'on fe vend , & qu'on fe 
trahit parmi nous pour de l'argent ; que 
les Maris vendent leurs Femmes , & les 
Mères leurs Filles pour ce métal. Ils trou- 
vent étrange que les uns ayent plus de bien 
que les autres , & que ceux qui en ont le 
plus foient eftimez davantage que ceux qui 
en ont le moins. Enfin , ils difent que le 
titre de Sauvages, dont nous les qualifions , 
E 2, nous 



«oo Mémoires 

nous conviendroit mieux que celui d'hom- 
mes , puis qu'il n'y a rien moins que de 
l'homme fage dans toutes nos actions. 
Ceux qui ont été en France m'ont fouvent 
tourmenté fur tous les maux qu'ils y ont 
vu faire , & fur les defordres qui fe com- 
mettent dans nos Villes , pour de l'argent. 
On a beau leur donner des raifons pour 
leur faire connoître que la propriété des 
biens eft utile au maintien de la Société; 
ils fe moquent de tout ce qu'on peut dire 
fur cela. Au refte , ils ne fe querellent, 
ni ne fe battent , ni ne fe volent , & ne 
médifent jamais les uns des autres. Us fe 
moquent des Sciences & des Arts , ils fè 
raillent de la grande fubordination qu'ils 
remarquent parmi nous. Us nous traitent 
d'efclaves, ils difent que nous fommes des 
miférables dont la vie ne tient à rien , que 
nous nous dégradons de nôtre condition , 
en nous réduifant à la fervitude d'un feul 
homme qui peut tout , & qui n'a d'autre 
loi que fa volonté ; que nous nous battons 
& nous querellons incefïàmment , que les 
enfans fe moquent de leurs pères , que nous 
ne fommes jamais d'accord ; que nous 
nous emprifonnons les uns les autres ; 
& que même nous nous détruifons en pu- 
blic. Us s'eftiment au delà de tout ce qu'on 
peut s'imaginer , & allèguent pour toute 
raifon qu'ils font auffi grands maîtres les 
uns que les autres , parce que les hommes 
étant pétris d'un même .. limon , il ne doit 
point y avoir de diftinéhon , ni de fubor- 
dination entre eux. Us prétendent que leur 

con- 



DE L'AMERIQOE. 10* 

contentement d'efprit furpafTc de beaucoup 
nos richefiès ; que toutes nos Sciences ne 
valent pas celle de favoïr pafler la vie dans 
une tranquillité parfaite ; qu'un homme 
n'eft homme chez nous qu'autant qu'il eft 
riche. Mais que parmi eux, il faut pour 
être homme avoir le talent de bien courir, 
chafTer , pêcher , tîrer un coup de flèche & 
de fufil , conduire un Canot , favoir faire 
la guerre , connoitre les Forêts , vivre de 
peu, conftruire des Cabanes , couper des 
arbres , & favoir faire cent lieues dans les 
Bois fans autre guide ni provision que 
fon arc & fès flèches. Ils difent encore 
que nous fbmmes des trompeurs qui leur 
vendons de très - mauvaifes Marchandifes 
quatre fois plus qu'elles ne valent , en 
échange de leurs Cajlors ; Que nos fufils 
crèvent à tout moment & les eftropient, 
après les avoir bien payez. Je voudrois 
avoir le tems de vous raconter toutes les 
fottifes qu'ils difent touchant nos maniè- 
res , il y auroit dequoi m'occuper dix ou; 
douze jours. 

Ils ne mangent que du rôti & du bouil- 
li , avalant quantité de bouillons de vian- 
de & de poifïbn Us ne peuvent fbuffrir 
le goût du fel , ni des épiceries : ils font 
furpris que nous puiffions vivre trente ans, 
à caufe de nos vins, de nos épiceries, &de 
l'ufage immodéré des femmes. Ils dînent 
ordinairement quarante ou cinquante de 
compagnie, & quelquefois ils font plus de 
trois cens. Le prélude eft une danfe de 
deux heures avant le repas , chacun y chan- 
E 3 tant 



loa Mémoires 

tant fes exploits & ceux de fes Ancêtres, 
Celui qui danfe eft feul en cette occafion , 
& les autres font aflîs fur le derrière , qui 
marquent la cadence par un ton de voix , 
hé, hé, hé, hé, & chacun fe levé à fon tour 
pour faire fa danfe. 

Les Guerriers n'entreprennent jamais rien 
fans la délibération du Confeil, qui eft com^ 
pofé de tous les Anciens de la Nation, c'eft 
à dire, des Vieillards au deflus de foixante 
ans. Avant que ce Confeil s'afièmble , le 
Çrieur avertit par les cris qu'il fait dans tou- 
tes les rués du Village : alors ces vieilles 
gens accourent à certaine Cabane deftinée 
exprès pour cela , où ils s'affeyent fur le 
derrière en forme de lozange , & après qu'on 
3 délibéré fur ce qu'il eft à propos de fai- 
re pour le bien de la Nation, l'Orateur fort 
de la Cabane & les jeunes gens le renfer- 
ment au centre d'un Cercle qu'ils compo- 
fent ; enfuite ils écoutent avec beaucoup 
d'attention les délibérations âcs Vieillards, 
en criant à la fin de toutes les périodes, 

'voilà qui eft bien. 
Twtet cet \\ s ont piufieurs fortes de danfès , la 

veltênT principale eft celle du Calumet, les autres 
comparées à font la danfe du Chef , la danfè de Guerre , 
la Pyrrhi- } a danfe de Mariage , & la danfe du Sacri- 
Tcîve M c a ~rfî ce - Elles font différentes les unes des au- 
les Salva- très , tant pour la cadence que pour les 
£'' s 'f er - fauts : mais il me feroit impolîible d'en 
"tenant ^ re la defeription , par le peu de rapport 

d'une gra* qUC 

vite f.Hgttli ère, les Cadences de certaines Chanftns , qnt les Milices Grec- 
ques d'Achille , appelaient Hyporchtma;iques. // ri efi pas facile de fa- 
•unir fi les Sauvages les ont apprifa sks G recs , tu fi Us Grecs les tntaf* 
j-rijes des Sauvages, 



de l'Amérique. 103 
que ces danfes ont avec les nôtres. Celle 
du Calumet eft la plus belle & la plus gra- 
ve. Il efl: vrai qu'on ne la danfe qu'en 
certaines occafîons , c'eft à dire, lors que 
les Etrangers paflènt dans leur Païs , ou 
que leurs ennemis envoyent des Ambailà- 
deurs pour faire des propositions de Paix. 
Si c'eft par terre que les uns ou les autres 
s'approchent du Village , lors qu'ils font 
prêts d'y entrer, ils députent un des leurs, 
qui s'avance en criant , qu'il porte le Ca- 
lumet de Paix ; cependant les autres s'ar- 
rêtent jufqu'à ce qu'on leur crie de venir. 
Alors quelques'jeunes gens fortent du Vil- 
lage , à la porte duquel ils forment un 
ovale , & les Etrangers s'approchant jufques- 
là , ils danfent tous à la fois en formant 
un fécond ovale à l'entour du porteur 
de ce Calumet. Cette danfe dure une de- 
mi-heure. Enfuite on vient recevoir en cé- 
rémonie les Voyageurs pour les con- 
duire au Feftin. Les mêmes cérémonies 
s'obfervent envers les étrangers qui vien- 
nent par eau ; avec cette différence qu'ils 
envoyent un Canot jufqu'au pied du Vil- 
lage , portant le Calumet de Paix à la proue 
en forme de mât , & qu'il en part un du 
Village pour aller au devant. La danfe 
de Guerre fe fait en rond , pendant laquel- 
le les Sauvages font affis fur le derrière. 
Celui qui danfe fe promené en danfant à 
droit & à gauche , il chante en même tems 
fes Exploits, & coux de fes Ayeuls. A la 
fin de chaque Exploit, il donne un coup 
de maiîuc fur un poteau planté au centre 
E 4 du 



ic>4 Mémoires 

du Cercle , près de certains Joueurs qui 
battent la mefure fur une efpece de timba- 
le. Chacun fe levé à fon tour pour chan- 
ter la chanfon , c'eft ordinairement lors- 
qu'ils vont à la guerre, ou lorfqu'ils en re- 
viennent. 

La plus grande paffion des Sauvages, 
eft la haine implacable qu'ils portent à leurs 
ennemis , c'eft-à-dire , à toutes les Nations 
avec lefquelles ils font en guerre ouverte. 
Ils fe piquent auffi beaucoup de valeur, 
mais à cela près ils font de la dernière in- 
dolence fur toutes chofes. L'on peut di- 
re qu'ils s'abandonnent tout-à-fait à leur 
tempérament , & que leur Société eft toute 
machinale. Us n'ont ni Loix , ni Juges, 
ni Prêtres, ils ont naturellement du pen- 
chant pour la gravité , ce qui les rend fort 
circonfpecls dans leurs paroles & dans leurs 
actions. Ils gardent un certain milieu en- 
tre la gayeté & la mélancolie. Nôtre vi- 
vacité leur paroit infuportable , & il n'y a 
que les jeunes gens qui aprouvent nos ma- 
nières. 

J'ai vu fouvent des Sauvages qui reve- 
nant de fort loin difoient à la famille 
pour tout compliment , j'arrive , je vous 
fozthaite à tous beaucoup d'honneur. En fuite 
ils fument leur pipe tranquillement fans in- 
terroger, & lorsqu'elle eft finie, ils difent, 
écoutez Parens , je viens d'un tel endroit , j'ai 
va telle chofe , &c. Quand on les interro- 
ge , leur réponfe eft concife & prefque mo- 
nofyllabique, à moins qu'ils ne foientdans 
le Confeil , autrement vous les entendez 

dire , 



"^f lrme g 'T'as?- ±#4 










de l'Amérique. -iof 

dire, Voilà qui ejl bien , ff/rf ne "vaut rien , rc- 
/rf f/? admirable , ^Wtf *y2 raisonnable , «■/<« <r/2 
<& valeur. 

Qu'on vienne annoncer à un Père de fa- 
mille , que fes enfans fe font fîgnalez con- 
tre les ennemis , & qu'ils ont fait plusieurs 
efclaves , il ne répondra que par un , voilà 
qui ejl bien, fans s'informer du refte. Qu'on 
lui dife que fes enfans ont été tuez , il dit 
d'abord cela ne vaut rien , fans demander 
comment la chofe eft arrivée. Qu'un Jefuite 
leur prêche les véritez de la Religion Chré- 
tienne , les Prophéties , les Miracles, &c. ils le 
payeront d'un cela ejl admirable , & rien plus. 
Qu'un François leur parle des Loix du 
Royaume, de la juftice, des mœurs & des 
manières des Européens, ils répéteront cent 
fois , cela ejl. raisonnable ; qu'on leur parle 
de quelque entreprife qui foit d'importance 
ou difficile à exécuter , ou qui demande 
que l'on y faiTe quelques réflexions , ils di- 
ront que cela eji de valeur,, fans s'expliquer 
plus clairement , & ils écouteront jufqu'à 
La fin avec une grande attention. Cepen- 
pendant il faut remarquer que lors qu'ils, 
font avec des Amis fans témoins , & fur 
tout dans le tête à tête , ils raifonnent avec 
autant de hardielTe que lors qu'ils font dans- 
le Confeil. Ce qui paraîtra extraordinai- 
re , c'efl que n'ayant pas d'étude , & fui- 
vant les pures lumières de la Nature, ils. 
foient capables malgré leur rufticité , de 
fournir à des conversations qui durent fou- 
vent plus de trois heures , lefquelles rou- 
lent fur toutes fortes de matières , & dont 
E | ils. 



io6 Mémoires 

ils fe tirent ii bien , que Ton ne regrette ja- 
mais le tems qu'on a paffé avec ces Philoso- 
phes ruftiques. 

Lorfqu'on va vifîter un Sauvage , on dit 
en entrant dans fa Cabane , je viens voir 
un tel. Alors Pérès , Mères , Femmes & 
Enfans fortent ou fe tirent à quartier vers 
Tune des extrémitez de la Cabane, qui que 
ce foit ne vient interrompre la conven- 
tion ; la coutume de celui qui eft vifité, 
eft d'offrir à boire, à manger, ou à fumer, 
& comme les compliments ne font pas de 
mife chez ces Peuples , l'on agit chez eux 
avec une entière liberté. S'il arrive qu'on 
vifîte la Femme ou les Filles du même 
Sauvage, on dit en entrant^ viens voir une 
telle , chacun fe retire de même , & on de- 
meure feul avec celle qu'on vient voir; 
aurefte, on ne leur parle jamais d'amouret- 
tes durant le jour , comme je l'expliquerai 
ailleurs. 

Rien ne m'a tant furprisquedevoirl'ifTuë 
des difputes qui furviennent au jeu entre les 
enfans : ils fe difent l'un à l'autre de trois 
ou quatre pas après s'être un peu échaufez , 
tu n'as point d'efprit,tu es méchant , tu as le 
cœur gâté. Cependant leurs Camarades qui 
les renferment comme dans un cercle, écou- 
tent tout fans prendre aucun parti jufqu'à ce 
qu'ils reprennent le jeu; que fi par hafard ils 
veulent en venir aux mains , ils fe divifent 
en deux troupes , & les ramènent à leurs 
Cabanes. 

Quoi que les Sauvages n'ayent aucune 
connoifïànce de la Géographie non plus que 

ces 



v de l'Amérique. 107 
des autres Sciences , ils font les Cartes du 
Monde les plus correctes des Pais qu'ils 
connoifîènt , auxquelles il ne manque que 
les Latitudes & les Longitudes des lieux. 
Ils y marquent le vrai Nord félon VEtoile 
Polaire , les Ports , les Havres , les Riviè- 
res, les Anfes & les Côtes des Lacs, les 
Chemins , les Montagnes , les Bois , les 
Marais , les Prairies , &c. en comptant les 
diiïances par journées , demi -journées de 
Guerriers , chaque journée valant cinq 
lieues. Ils font ces Cartes Chorographi- 
ques particulières fur des écorces de Bou- 
leau , & toutes les fois que les Anciens 
tiennent des Confeils de Guerre & de Chaf- 
fe , ils ne manquent pas de les conful- 
ter. 

L'Année des Outaouas , des Outagamis , 
des Hurons, des Sauteurs, des Ilinois, des 
Ournamis, & de quelques autres Sauvages, 
eft compofée de douze mois Lunaires Sy- 
nodiques , avec cette différence qu'au bout 
de trente Lunes ils en laiffent toujours paf- 
fer une fumumeraire , qu'ils appellent la 
Lune perdue , enfuite ils continuent leur 
compte à l'ordinaire. Au refte, tous ces 
mois Lunaires ont des noms qui leur con- 
viennent. Ils appellent celui que nous 
nommons Mars, la Lune aux Vers , par- 
ce que ces animaux ont accoutumé de for- 
tir dans ce tems-là des creux d'arbre , où 
ils fe renferment durant l'Hiver. Celui 
$ Avril , la Lune aux Plantes , Mai la Lune 
aux Hirondeles , ainlï des autres. Je dis donc 
qu'au bout de trente mois Lunaires , le 
E 6* pre- 



108 Mémoires 

premier qui fuit eft furnumeraire & ils ne 
le comptent pas ; par exemple : nous fom- 
mes à prefent dans la Lune de Mars , que 
je fuppofe être le trentième mois Lunaire, 
& par conféquent le dernier de cette épO" 
que , fur ce pfcd-là celle d'Avril devroit 
la fuivre immédiatement ; cependant ce 
ïèra la Lune perdue qui pafTera la premiè- 
re, parce qu'elle eft la trente-unième. En- 
fuite celle d'Avril entrera & on com- 
mencera en même tems le période de 
ces trente mois Lunaires Synodiques , qui 
font environ deux ans & demi. Comme 
ils n'ont point de femaines , ils font obli- 
gez de compter depuis le premier jufqu'au 
vingt- fïxiéme de ces fortes de mois ; ce qui 
contient juftement cet efpace de tems qui 
court depuis l'inftant que la Lune com- 
mence à faire voir le fil de fon croifïànt fur 
le foir , jufqu'à ce qu'après avoir fini fon 
période elle devient prefque imperceptible 
au matin , ce qu'on appelle mois d'illumi- 
nation. Par exemple un Sauvage dira, je 
partis le premier du mois des Eturgcons 
(qui eft celui d'Août) & je revins le 29. 
du mois au bled d'Inde , qui eft celui de 
Septembre,, enfuite le jour fuivant quiétoit 
le dernier je me repofai. Cependant com- 
me il refte encore trois jours & demi de 
Lune morte , pendant lefquels il eft impof- 
fïble de la voir , ils leur ont donné le nom 
de jours nuds. 

Ils ont auffi peu d'ufage des heures que 
des femaines, n'ayant jamais eu l'induftrie 
4e faire des Horloges ou des fabliers pour 

divî- 



DE L'A M E R I Q U E. 109 

divifer le jour naturel en parties égales, 
par le moyen de ces petites machines ; de 
forte qu'ils font obligez de régler le jour 
artiliciel de même que la nuit par quart, 
demi quart, moitié, trois quarts, Soleil le- 
vant & couchant , Aurore & Vêpre. Mais 
comme ils ont une idée merveilleufe de tout 
ce qui eft de la portée de leur efprit, ayant 
acquis la connoiflànce de certaines chofes 
par une longue expérience & par habitude, 
comme de traverfer des forêts de cent lieues 
en droiture fans s'égarer ; de fuivre des pi- 
lles d'un homme ou d'une bête fur l'herbe 
& fur les feuilles ; ils connoilïènt exacte- 
ment l'heure du jour & de la nuit, quoique 
le tems étant couvert, le Soleil & les autres 
Aftres ne puiffent paroître. J'attribue ce ta- 
lent à une extrême attention qui ne peut être 
naturel qu' à des gens auifi peu diftraits qu'ils 
le font. 

Ils font plus étonnez de voir réduire en 
pratique quelques petits problêmes de Géo- 
métrie, que nous ne le ferions de voir chan- 
ger l'eau, en vin. Ils prenoient mon Gra- 
phometre pour un * Efprit , ne concevant * Efprit, 
pas qu'on pût connoître fans magie les di- c '^"£ cDi ~ 
ftances des lieux , fans les mefurer méca- 
niquement avec des cordes ou des verges. 
La Longimetrie leur plaît incomparable- 
ment davantage que l'Altimetrie , parce 
qu'ils croyent plus nécefïàire de connoître 
la largeur d'une Rivière que la hauteur 
d'un arbre, &c. Je me fouviens qu'étant un 
jour dans le Village des Outaouas à Mijfi- 
Ixmakwac , un efclave porta dans la Ca.- 
E 7 banc 



uo Mémoires 

bane où je me trouvai , une efpéce de 
muid , fait d'une groflè pièce de bois mol 
qu'il avoit artiftement percée , dont il 
"prétendoit fe fervir pour conferver de 
l'eau d'érable. Tous les Sauvages qui vi- 
rent ce VailTeau fe prirent à raifonner fur fa 
capacité , tenant un pot à la main & vou- 
lant pour terminer leur différent faire 
porter de l'eau pour le mefurer. Il n'en 
falut pas davantage , pour m'oblîger de 
gager contr'eux pour un feftin, quejetrou- 
verois mieux qu'ils ne le pourroient faire, 
la quantité d'eau que ce VailTeau pouvoit 
contenir ; de forte que trouvant enfuite fé- 
lon ma fupputation qu'il en contenoit 248. 
pots ou environ , j'en fis faire aufTi-tôt l'é- 
preuve. Ce qui les furprit davantage fut, 
qu'il ne s'en faloit qu'un ou deux pots que 
je n'euïlè rencontré jufte , & je leur fou- 
tins que ces deux pots qui manquoient s'é- 
toient imbibez dans ce bois neuf. Mais ce 
qui eft de plus plaifant , c'eft qu'ils me 
prièrent tous de leur aprendre la Stéréo- 
métrie , afin de pouvoir s'en fervir dans le 
belbin. J'eus beau leur dire qu'il me fe- 
toit impoflïble de pouvoir la leur faire 
comprendre, leur allegant plufieurs raifbns 
qui auraient convaincu tout autre que des 
Sauvages, lis perfifkrent fi fort à me tour- 
menter , que je fus obligé de les perfuader 
que les Jefuites feuls étoient capables d'en 
venir à bout. 

Les Sauvages préfèrent les petits Miroirs 
convexes de deux pouces de Diamètre à 
toute autre forte , parce qu'on y découvre 

moins 






de l'Amérique. m 

moins diftinclement que fur les grands, les 
boutons & les tannes qui croiffent au vifage. 
Je me fouviens qu'étant à MiJJilimakinac 
un Coureur de bois y porta un Miroir con- 
cave aifez grand , lequel par conféquent 
faitbit paroître les vifages difformes. Tous 
les Sauvages qui virent cette pièce de Ca- 
toptrique , la trouvèrent auffi miraculeufe 
que les montres à réveil , les lanternes ma- 
giques , & les pagodes à relTort. Ce qui eft 
de plus plaifant , c'cft qu'il fe trouva dans 
la foule des Spectateurs une jeune Hurone 
qui dit en fouriant à ce Coureur de bois, 
que li fon Miroir avoit afïèz de vertu pour 
rendre les objets réellement aufîi gros qu'il 
les rcpréfentoit , toutes fes camarades lui 
donneroient en échange plus de peaux de 
Caftors qu'il n'en faudrait pour faire fa for- 
tune. 

Les Sauvages ont la mémoire du mon- 
de la plus heureufe. Ils fè refïbuviennent 
de fî loin que lorfque nos Gouverneurs , ou 
leurs Subftituts tiennent Confeil avec eux 
pour des affaires de Guerre, de Paix ou de 
Commerce , & qu'ils leur propoïent des 
chofes contraires à ce qu'on leur a propo- 
fé il y a trente ou quarante ans ; ils ré- 
pondent que les François fe démentent , 
qu'ils changent de fentiment à toute heu- 
re , qu'il y a tant d'années qu'ils leur ont 
dit ceci & cela ; & pour mieux aiïurer 
leur réponfe ils font apporter les Coliers de 
Porcelaines qu'on leur a donné dans ce 
tems-là. Car ce font des efpéces de con- 
trats (comme je l'ai expliqué dans ma 

fep- 



IIX MEMO'IJl£S> 

feptieme Lettre ) fans lefquels il eft impof- 
fible de conclurre aucune affaire d'impor- 
tance avec les Sauvages. 

Ils honorent extrêmement la Vieillefïc, 
tel fils fe rit des Confeils de fon Père qui 
tremble devant fon ayeuL Ils écoutent les 
Vieillards comme des Oracles. S'il arrive 
qu'un Père dife à fon fils qu'il eft tems qu'il 
fe marie , ou qu'il aille à la Guerre, à la 
Chaffe ou à la Pêche , il lui répondra quel- 
quefois c'eft de valeur, j'y penferai , mais fi 
l'ayeul lui parle , il dira d'abord , voilà qui 
eft bien , je le ferai. Si par lmard quelque 
Sauvage tué des Perdrix , des Oyes , des 
Canards, ou prend quelque PoilTon délicat,, 
il ne manque pas d'en faire préfent à fe$ 
plus vieux pareils* 

Les Sauvages font des gens fans fbucî, 
qui ne font que boire, manger, dormir, 
& courir la nuit , dans le tems qu'ils font 
à leurs Villages. Ils n'ont point d'heures 
réglées pour leur repas \ Us mangent quand 
ils ont faim , & le font ordinairement en 
bonne compagnie à des feftins deçà & de- 
là. Les filles & les femmes en font de mê- 
me entr'elles, fans que les hommes puiffent 
être de leur partie. Les femmes efclave* 
ont le foin de cultiver les Bleds d'Inde &. 
d'en faire la récolte ; & les hommes efcla- 
ves , ont le foin des Chaflcs & des Pêches 
de fatigue , quoique leurs Maîtres fe don- 
nent aflèz fouvent la peine de les aider. Us 
ont trois fortes de jeux ; celui des Failles 
eft un jeu dénombres, où celui qui fait, 
compter, divifer , fouftraire ou multiplier 

le 



de l'Amérique. "113 
le mieux par ces pailles , eft afsûré de ga- 
gner, c'eft purement un jeu d'efprit. Celui 
des Noyaux eft un jeu de hazard , ils font 
noirs d'un côté & blancs de l'autre , on n'y 
joue qu'avec huit feulement. On les met 
dans un plat , qu'on pofe à terre , après avoir 
fait fauter ces Noyaux en l'air. Le côte 
noir eft le bon ; le nombre impair gagne , 
& les 8 blancs ou noirs gagnent double , 
ce qui n'arrive pas fouvent. Le jeu de la 
Pelote eft un jeu d'exercice , elle eft groiïè 
comme les deux points , & les raquettes 
dont ils fe fervent font à peu près faites 
comme les nôtres , à la referve que le man- 
che a trois pieds de longueur. Les Sauva- 
ges qui y jouent ordinairement trois ou qua- 
tre cens à la fois , plantent deux piquets à 
cinq ou fîx cens pas l'un de l'autre, enfui- 
te ils fe partagent également en deux troupes, 
ils jettent la Pelote en l'air à moitié che- 
min des deux piques. Alors chaque bande 
tâche de la pouflèr jufqu'à fon piquet , les 
uns courent à la bâle & les autres fe tien- 
nent à droit & à gauche à l'écat t , pour être 
à portée d'accourir où elle retombera ; en- 
fin ce jeu eft tellement d'exercice, qu'ils s'é- 
corchent & fe meurtriflènt les jambes très- 
fouvent avec leurs raquettes pour tâcher d'en- 
lever cette bâle. Au refte tous ces jeux fe 
font pour des feftins & pour quelques au- 
tres bagatelles ; car il faut remarquer , que 
comme ils haïilènt l'argent , ils ne le met- 
tent jamais de leurs parties , auiîi peut-on 
dire que l'intérêt n'a jamais caufé de divilîon 
eatr'eux. 

On 



ii4 Mémoires 

On ne fauroit difconvenir que les Sauva- 
ges n'ayent beaucoup d'efprit , & qu'ils 
n'entendent parfaitement bien les intérêts 
de leurs Nations. Ils font grands Mora- 
lises , fur tout lorfqu'il s'agit de critiquer 
les aérions des Européens, ce qu'ils fe gar- 
dent bien de faire en leur prcfence , à moins 
que ce ne foit avec quelques François de 
leurs intimes Amis. D'ailleurs ils ïont in- 
crédules & obftinez au dernier point , in- 
capables de distinguer une fuppofition chi- 
mérique d'un principe allure , ni une con- 
féquence bien tirée d'une fauile, comme je 
vai vous l'expliquer dans le chapitre fui- 
vant, qui eft celui de leur croyance , dans 
lequel vous trouverez, je m'aiîure, des cho- 
ies qui vous furprendront. 

Croyance des Sauvages & les obftacles à 
leur converjîon. 

TOus les Sauvages foutiennent qu'il 
faut qu'il y ait- un Dieu, puifqu'on 
ne voit rien parmi les chofes matérielles 
qui fubfifte nécefTairement & par fa pro- 
pre Nature. Ils prouvent fon Exiftence 
par la compofition de l'Univers qui fait re- 
monter à un Etre fuperieur & tout puifîànt; 
d'où il s'enfuit (difent-ils) que l'homme 
n'a pas été fait par hazard , & qu'il eft l'ou- 
vrage d'un Principe fuperieur 'en fagelTe & 
en connoiffance, qu'ils appellent le G R a n d 
Esprit ou le Maître de la vie , & qu'ils 
adorent de la manière du monde la plus 

abftrai- 



t>e l'Amérique. ii? 
abftraite. Voici comment ils s'expliquent 
fans définition qui puiflè contenter. L'E- 
xiftence de Dieu étant inféparablement 
unie avec fon Efîènce , il contient tout , il 
paroît en tout, il agit en tout, & il don- 
ne le mouvement à toutes chofes. Enfin 
tout ce qu'on voit , & tout ce qu'on con- 
çoit eft ce Dieu , qui fubfiftant fans bor- 
nes , fans limites , & fans corps , ne doit 
point être repréfenté fous la figure d'un 
Vieillard, ni de quelque autre que ce puif- 
fè être , quelque belle , vafre ou étendue* 
qu'elle foit. Ce qui fait qu'ils l'adorent 
en tout ce qui paroît au Monde. Cela eft 
fi vrai que dès qu'ils voyent quelque choie 
de beau, de curieux ou de furprenant, fur 
tout le Soleil & les autres Aftres , ils s'é- 
crient ainfi ; Grand Efprit , nous te voyons 
par tout. C'eft de cette manière qu'en ré- 
flechifïànt fur les moindres bagatelles , ils 
reconnoiflènt un Etre Créateur fous ce 
nom de Grand Efprit , ou de Maître de la 
Vie. 

J'oubliois de vous avertir , que les Sau- 
vages écoutent tout ce que les Jcfuites leur 
prêchent fans les contredire, ils fe conten- 
tent de fe railler entr'eux des Sermons que 
ces Pérès leur font à PEglife ; & s'il arrive 
qu'un Sauvage parle à cœur ouvert à quel- 
que François , il faut qu'il foit bien per- 
fnadé de fa diferétion & de fon amitié. 
Je me fuis trouvé cinquante fois avec eux , 
très-embarraifë à répondre à leurs objec- 
tions impertinentes , car ils n'en fauroient 
faire d'autres, par rapport à la Religion: 

Je 



n6 Mémoires 

Je me fuis toujours tiré d'affaires en les in- 
vitant à prêter l'oreille aux paroles des Je- 
fuites. 

Venons à leur raifonnement fur l'immor- 
talité de l'ame. Ils croyent tous l'immor- 
talité de l'ame ; non pas parce qu'elle eft 
une & fimplc , & que la deftruétion d'un 
Etre dans la nature, ne fe peut faire fans la. 
féparation de fes parties : Ils ne connohTent 
point ce raifonnement. Ilsdifent feulement 
que fi l'ame étoit mortelle , tous les hom- 
mes feroient également heureux dans cette 
vie , puis que Dieu étant tout parfait & tout 
fage , n'auroit pu créer les uns pour les ren- 
dre heureux & les autres malheureux. Ils 
prouvent donc l'immortalité de l'ame par 
les fâcheux accidens où la plupart des hom-: 
mes font expofez durant cette vie, fur tout 
les plus honnêtes gens , lors qu'ils font 
tuez, efîropiez, captifs &c. car ils prétert- 
dent que Dieu veut par une conduite qui 
ne s'accorde pas avec nos lumières , qu'un 
certain nombre de Créatures fouffrent en ce- 
monde pour les en dédommager en l'au- 
tre, ce qui fait qu'ils ne peuvent fouffrir 
que les Chrétiens difent qu'un tel a été bien 
malheureux d'être tué, brûlé ou fait efcla- 
ve ; prétendant que ce que nous croyons 
malheur, n'eft malheur que dans nos idées, 
puis que rien ne fe fait par les Décrets de 
cet Etre infiniment parfait, dont la conduite 
n'efl: ni bizarre ni capricieufe, comme ils 
prétendent fauiTement que les Chrétiens le 
publient, & qu'au contraire c'efl: un bon- 
heur qui arrive à ces gens qui font tuez,. 

brûlez * 



de l'Amérique. 117 
brûlez , captifs , &c, C'eft dommage que 
ces pauvres aveugles ne veuillent point fe 
laifïèr inftruire ; leur fentiment n'eft pas 
tout à fait contraire à la clarté de l'Evan- 
gile : Ils croyent que Dieu pour des rai- 
fons impénétrables , fè fert de la foufFran- 
ce de quelques honnêtes gens pour mani- 
fefter fa juftice. Nous ne fau rions les 
contredire en cela , puis que c'eft un des 
points du Syftême de nôtre Religion ; mais 
lors qu'ils concluent que nous faifons paf- 
fer la Divinité pour un Etre fantafque & 
capricieux , n'ont-ils pas le plus grand tort 
du monde ? La première Caufe doit être 
auflî la plus fage pour le choix des moyens 
qui conduisent à une fin ; s'il eft donc 
vrai , comme c'eft un principe incontesta- 
ble de nôtre Culte , que Dieu permet la 
fourfrance des innocens , c'eft à nous d'a- 
dorer fa Sageflè , & non pas de nous in- 
gérer de la contredire. L'un de ces Sau- 
vages raifonnant groffiérement , me di- 
foit , que nous nous failions une idée de 
Dieu comme d'un homme qui n'ayant 
qu'un petit trajet de Mer à palier prendroit 
un détour de cinq ou fix cens lieues. Cet- 
te faillie ne laifla pas de m'embarraflèr. 
Pourquoi , difoit-il , Dieu qui peut con- 
duire aifément les hommes à la félicité 
éternelle , en récompenfant le Mérite 6c 
la Vertu , ne prend-il pas cette voye abré- 
gée ; pourquoi méne-t-il un Jufte par le 
chemin de la douleur au but de fa béatitu- 
de éternelle. C'eft ainfi que ces Sauvages 
fe contredifent eux-mêmes ; & c'eû ce qui 

fait 



ii8 Mémoires 

fait voir que Jefus-Chrift nôtre Maître , nous 
enfeigne lui feul des Véritez qui fe foûtien- 
ncnt , & qui ne reçoivent aucune atteinte de 
contradiction. 

Voici maintenant une manie fînguliere de 
ces malheureux , qui fè réduit à ne croire 
abfblument que les chofes vifibles & proba- 
bles. C'eft-là le point principal de leur Re- 
ligion abftraite. Cependant quand on leur 
demande comment ils peuvent prouver qu'ils 
ont plus de raifon d'adorer Dieu dans le So- 
leil , que dans un arbre ou une Montagne ; 
ils répondent qu'ils choififïènt la plus belle 
chofe qui foit dans la Nature , pour admi- 
rer ce Dieu publiquement. 

Les Jefuites employent toutes fortes de 
moyens pour leur faire concevoir la con- 
féquence du Salut. Us leur expliquent in- 
ceflàmment l'Ecriture Sainte , & la ma- 
nière dont la Loi de Jefus-Chrift s'eft éta- 
blie dans le Monde ; le changement qu'el- 
le y a apporté ; les Prophéties ; les Révé- 
lations & les Miracles ; ces miférables font 
fort éloignez de répondre précifément aux 
caractères de Vérité , de Sincérité , & de 
Divinité qui fe remarquent dans l'Ecritu- 
re ; ils font incrédules au dernier point ; 
& tout ce que ces bons Pérès en peuvent 
tirer, fe réduit à quelques acquieicemens 
Sauvages, contraires à ce qu'ils penfent; 
par exemple : Quand ils leur prêchent l'in- 
carnation de Jefus-Chrift , ils répondent 
que cela eft admirable; lors qu'ils leur de- 
mandent s'ils veulent fe faire Chrétiens, 
ils répondent que fejl.de valeur, c'eït à di- 
re, 



d e l'A m e r i q u e. 119 

te, qu'ils penferont à cela. Et fi nous au- 
tres Européens , les exhortons d'accourir 
en foule à l'Eglife pour y entendre la Pa- 
role de Dieu , ils difent que cela eji raifoft~ 
nable , c'eft à dire , qu'ils y viendront ; mais 
au bout du compte, ce n'eft que pour at- 
traper quelque pipe de Tabac qu'ils s'ap- 
prochent de ce lieu faint , ou pour fe mo- 
quer de ces Pérès , comme je vous l'ai dé- 
jà dit ; car ils ont la mémoire fi heureufe 
que j'en connois plus de dix, qui favent 
l'Ecriture Sainte par cœur. Mais voyons 
ce qu'ils difent de la Raifon, eux qui paflènt 
pour des bêtes chez nous. 

Ils foûtiennent que l'homme ne doit ja- 
mais fe dépouiller des privilèges de la Rai- 
fon, puis que c'eft la plus noble Faculté 
dont Dieu l'ait enrichi, & que puis que la 
Religion des Chrétiens n'eft: pas foûmifè 
au jugement de cette Raifon , il faut abfo- 
lument que Dieu fe foit moqué d'eux en 
leur enjoignant de la confulter pour dif- 
cerner ce qui eft bon d'avec ce qui ne l'eft 
pas. De là ils foûtiennent qu'on ne lui 
doit impofer aucune Loi , ni la mettre 
dans la néceffité d'approuver ce qu'elle ne 
comprend pas ; & qu'enfin ce que nous 
appelions article de foi eft; un bruvage que 
la Raifon ne doit pas avaler, de peur de 
s'enyvrer & de s'écarter enfuite de fon che- 
min , d'autant que par cette prétendue foi 
on peut établir le Menfonge aufli-bien que 
la Vérité. Si l'on entend par là une facilité 
à croire fans rien approfondir , ils préten- 
dent en fe fervant de nôtre Langage Chré- 
tien, 



j20 Mémoires 

tien , qu'ils peuvent avoir le même droit de 
foûtenir, en excluant la Raifon, que leurs 
opinions font des myftéres incompréhenfi- 
blés , & que ce n'eft point à nous à fonder 
les fecrets de Dieu , qui font trop au deifus 
de nôtre foible portée. 

On a beau leur remontrer que la Raifon 
n'a que des lueurs & une lumière trom- 
peufe , qui mène au précipice ceux qui 
marchent à la faveur de cette faufïè clar- 
té , & qui s'abandonnent à la conduite de 
cette infidèle , laquelle étant efclave de la 
foi doit lui obéir aveuglément & fans ré- 
plique , comme un Iroquois captif à fou 
Maître. On a beau , dis-je , leur repré- 
senter que l'Ecriture Sainte ne peut rien 
contenir qui répugne directement à la droi- 
te Raifon : Ils fe moquent de toutes ces dé- 
monftratîons , parce qu'ils fuppofent une fi 
grande contradiction entre l'Ecriture & la 
Raifon , qu'il leur femble impoflïble ( n'é- 
tant pas convaincus de l'infaillibilité de l'u- 
ne par les lumières de l'autre) qu'on ne 
prenne des opinions très-douteufes pour 
des vcrirez certaines & évidentes. Ce mot 
de foi les étourdit , ils s'en moquent , ils 
difent que les écrits des Siècles pafïèz font 
faux , fuppofez , changez ou altérez , puis 
que lesHiftoires de nos jours ont le même 
fort. Qu'il faut être fou pour croire qu'un 
Etre tout-puifiânt foit demeuré dans l'in- 
action pendant toute une éternité , & qu'il 
ne fe foit avîfe de produire des Créatures 
que depuis cinq ou fix mille ans , qu'il ait 
créé Aâam pour le faire tenter par un 

méchant 



de l'Amérique. ru 
méchant Efprit à manger d'une Pomme, 
qui a caufé tous les malheurs de fa Porte- 
rite, par la tranfmirïion prétendue de fon 
péché. Ils tournent en ridicule le Dialo- 
gue entre Eve & le Serpent , prétendant 
que c'eft faire une injure à Dieu, de fup- 
pofer qu'il ait fait le miracle de donner 
l'ufage de la parole à cet Animal dans le 
delTein de perdre tout le Genre Humain. 
Qu'enfuite pour l'expiation de ce péché, 
Dieu pour fatisfaire Dieu , ait fait mourir 
Dieu ; que fon Incarnation , la honte de 
fon fupplice , la crainte de la mort & 
l'ignorance de fes Difciples , pour porter la 
Paix au Monde , font des chofes inouïes. 
D'autant plus que le péché de ce premier 
Père a plus fait de mal , que la mort de ce 
Dieu n'a fait de bien , puis que fa Pomme 
a perdu tous les Hommes , & que le Sang 
de Jefus-Chriji n'en a pas fauve la moitié. 
Que fur l'humanité de ce Dieu les Chré- 
tiens ont bâti une Religion fans principes, 
& fujette au changement des chofes hu- 
maines ; qu'enfin cette Religion étant di- 
vifée & fubdivifée en tant de Sectes , com- 
me celle des François , des Anglois & des 
autres Peuples , il faut que ce foit un Ou- 
vrage humain , puis que fi elle avoit Dieu 
pour Auteur , fa prévoyance auroit préve- 
nu cette diverfité de fentimens par des dé- 
cifions fans ambiguïté ; c'eft à dire , que fi 
cette Loi Evangelique étoit defeenduë du 
Ciel , l'on n'y trouverait point les obfcu- 
ritez, qui font le fujet de la difiènfîon , & 
que Dieu prévoyant les chofes futures au- 
Tomc IL F rok 



122 Mémoires 

roit parlé en termes fi claies & fi précis, 
qu'il n'auroit point laiflè de matière à la 
chicane: mais fuppofé , difent-ils, que 
cette Loi foit un ouvrage divin ; à laquelle 
de ces Sectes Chrétiennes nous détermi- 
nera-t-on , puis qu'après avoir bien choifî 
entr'elles , on court encore rifque de fon 
falut par le fuffrage d'un nombre infini de 
Chrétiens» Le grand article , & qu'ils ont 
le plus de peine à concevoir , c'eft celui 
de l'incarnation d'un Dieu, ils fe récrient 
fur ce que le Verbe Divin a été renfermé 
neuf mois dans les entrailles d'une Femme ; 
enfuite ils tournent en extravagance, que 
ce même Dieu foit venu prendre un Corps 
de terre en ce monde, pour le porter dans 
fon Ciel; ils vont encore plus loin, quand 
ils raillent de l'inégalité de la Volonté de 
Jefus-Chrifi: ils diîent qu'étant venu pour 
mourir , il paroît enfuite qu'il ne le veuille 
pas , & qu'il craigne la mort ; que fî Dieu 
& l'homme n'avoient été en lui qu'une 
même Perfonne , il n'auroit pas eu befoin 
de prier , ni de rien demander ; que quand 
même la Nature Divine n'auroit pas été 
la Dominante , il n'auroit pas dû craindre 
la mort , puis que la perte de la vie tem- 
porelle n'eft rien lors qu'on eft allure de 
revivre éternellement , & qu'ainfi Jefus- 
Chrifi auroit dû courir à la mort avec plus 
de plaifir qu'eux , { lors qu'ils s'empoifon- 
nent pour aller tenir .compagnie à leurs 
Parens dans le Pais des âmes , ) puis qu'il 
étoit allure du lieu où il alloit. Ils trai- 
tent Saint Paul de Vifionnaire, foûtenant 

qu'il 



de l'Amérique. 123 
qu'il fe contredit fans cefîè , & qu'il raifon- 
ne pitoyablement ; & de plus , ils fe mo- 
quent de la crédulité des premiers Chré- 
tiens , qu'ils regardent comme des gens (im- 
pies & fuperftitieux ; d'où ils prennent occa- 
fion de dire que cet Apôtre auroit eu bien 
de la peine à perfuader les Peuples de Ca- 
nada qu'il avoit été ravi jufqu'au troifiéme 
Ciel. Voici un paifage de l'Ecriture qui 
les choque , multi vocati , pauci vero elecîi , 
c'eft ainfï qu'ils s'expliquent : „ Dieu a dit 
„ qu'il y en avoit beaucoup d'appellez, 
„ mais peu d'élus ; fi Dieu l'a dit , il faut 
„ que cela foit, car rien ne peut l'empêcher. 
„ Or ii de trois hommes il n'y en a qu'un 
„ de fauve , & que les deux autres foient 
„ damnez , la condition d'un cerf eft pré- 
„ férable à celle de l'homme , quand même 
„ le parti feroit égal, c'eft à dire, qu'il n'y 
„ en auroit qu'un de damné. C'eft l'ob- 
jeâion que le Rat, ce fin & politique Chef 
des Sauvages, dont je vous ai tant parlé, 
me fit un jour étant à la chaïïè avec lui. 
Je lui répondis , qu'/V falloit tâcher d'être 
ce bienheureux élu en fuivant la Loi & les 
Préceptes de J efus-ChriJl ; mais ne fe payant 
pas de cette raifon , eu égard au grand 
rifque de deux perdus pour un de fauve, 
par un Décret immuable , je le renvoyai 
aux Jefuites , n'ofant pas l'aifurer qu'il ne 
tenoit qu'à lui d'être élu , car il m'auroit 
fait moins de quartier qu'à Saint Paul: 
fur tout à l'égard de la Religion ( où ils 
demandent de la probabilité ) celui dont 
je viens de parler n'étoit pas fi dépourvu 
Fa de 



l r / 



1*4 Mémoires 

de bon feus qu'il ne pût être capable de bien 
penfer , & de faire de bonnes réflexions 
fur la Religion , mais il étoit fi prévenu 
que la foi des Chrétiens eft contraire à la 
Raifon, que je n'ai pu le convaincre après 
avoir tâché plusieurs fois de le délivrer 
de fes préjugez. Quand je lui mettois de- 
vant les yeux , les Révélations de Motfe 
& des autres Prophètes , ce confentement 
prefque univerfel de toutes les Nations à 
reconnoître Jcfns - Chrifi , le martyre des 
Difciples & des premiers Fidèles, la fuc- 
ceflîon perpétuelle de nos facrez Oracles, 
la ruïne entière de la République des 'Juifs ', 
la deftruc~Hon de Jérufalem prédite par Nô- 
tre Sauveur ; il me demandoit „ fi moi) 
„ Père ou mon Ayeul avoient vu tous ces/ 
„ événemens , & fi j'étois afïèz créduKe 
„ pour m'imaginer que nos Ecritures fufïcnt 
., véritables , voyant que les Relations de 
„ leurs Pais , écrites depuis quatre jours, 
„ étoient pleines de Fables ; Que la foi dont 
„ les Jefuites leur rompoient la tête n'ctoit 
„ autre chofe , que ùrerigan (c'eft à dire/^rv 
„ fuajion) qu'être perfuadé, c'eft voir de fes 
„ propres yeux une chofe , ou la reconnoître 
„ par des preuves claires & foîides ; Que 
- ces Pères & moi bien loin de leur faire 
„ voir , ou leur prouver la vérité de nos 
„ myftéres , nous ne failîons que leur répan- 
„ dre des ténèbres & des obfçuritez dans 
„ l'efprit. " Voilà jufqu'où va i'entêtement 
de ces Peuples. Delà, Monfieur, vous pou- 
vez juger de leur opiniâtreté. Je me flatte que 
ce détail vous aura diverti fans vous fcait- 

dall- 



M4 Mémoires 

de bon fcns qu'il ne pût être capable de bîea 
penfer , & de faire de bonnes réflexions 
fur la Religion , mais il étoit fi prévenu 
que la foi des Chrétiens eft contraire à la 
Raifon, que je n'ai pu le convaincre après 
avoir tâché pluiieurs fois de le délivrer 
de fes préjugez. Quand je lui mettois de- 
vant les yeux , les Révélations de Moife 
& des autres Prophètes , ce confentement 
prefque univerfel de toutes les Nations à 
reconnoître Jcfus - Chrijî , le martyre des 
Difciples & des premiers Fidèles, la fuc- 
ceflîon perpétuelle de nos facrez Oracles, 
la ruine entière de la République des Juifs ', 
la deftruétion de Jérufalem prédite par Nô- 
tre Sauveur ; il me demandoit „ fi moi> À 
„ Père ou mon Ayeul avoient vu tous ces/ 
„ événemens , & fi j'étois alîèz créduKe 
„ pour m'imaginer que nos Ecritures Aillent 
., véritables , voyant que les Relations de 
„ leurs Pa'ïs , écrites depuis quatre jours, 
„ étoient pleines de Fables ; Que la foi dont 
„ les Jefuitcs leur rompoient la tête n'ctoit 
„ autre chofe , que tïrerïgan (c'eft à dire /><?;> 
„ fuajion) qu'être perfuadé, c'eft voir de les 
,, propres yeux une chofe , ou la reconnoître 
„ par des preuves claires & foîides ; Que 
_ ces Pères & moi bien loin de leur faire 
„ voir , ou leur prouver la yérité de nos 
„ myftéres , nous ne failions que leur répan- 
„ dre des ténèbres & des obfçuritez dans 
„ l'efprit. " Voilà jufqu'où va l'entêtement 
de ces Peuples. Delà, Monfieur, vous pou- 
vez juger de leur opiniâtreté. Je me flatte que 
ce détail vous aura diverti fans vous feart- 

dali- 



&>£•!? ' ct~mù& ' 



trm-2' 7W? IXÇ 




DE L'AMERIQUE. I2>f 

dalifer. Je vous crois trop ferme & trop iné- 
branlable dans nôtre fainte Foi pour que tou- 
tes ces impiétcz faifent aucune dangereufe 
imprefîîon fur vous. Je m'aflure que vous 
vous joindrez à moi pour plaindre le déplo- 
rable état de ces ignorans. Admirons en- 
ïèmble les profondeurs de la Divine Provi- 
dence , qui permet que ces Nations ayent 
tant d'éloignement pour nos divines Vé- 
ritez, & profitons de l'avantage dont nous 
jouïïfons- par defïus- elles- fans l'avoir méri- 
té. Ecoutons maintenant, ce que ces mê- 
mes Sauvages nous reprocheront dès qu'ils 
fe feront retranchez dans la Morale : „ Ils 
„ diront d'abord que les Chrétiens fe mo- 
„ quent des Préceptes de ce Fils de Dieu, 
n qu'ils prennent tes défenfes pour un jeu , 
„ & qu'ils croyent qu'il n'a pas parlé fé- 
„ rieufement, puis qu'ils y contreviennent 
„ fans cefTe , qu'ils rendent l'adoration qui 
„ lui eft due à l'argent , aux Caftors & à 
„ l'intérêt , murmurant contre fon Ciel & 
„ contre lui dès que leurs affaires vont mal, 
„ qu'ils travaillent les jours confacrez à la 
„ piété, comme le relie du tems, jouant, 
„ s'enyvrant , fe battant & fe difant des in- 
,j jures; Qu'au lieu de foulager leurs Pérès , 
„ ils les lailfent mourir de faim & de mifé- 
„ re ; qu'ils fe moquent de leurs con-feils ; 
„ qu'ils vont même jufqu'àleur fouhaiterla 
,, mort qu'ils attendent avec impatience; 
„ qu'à la réferve des Jefuites tous les autres 
„ courent les nuits de Cabane en Cabane 
„ pour débaucher les Sauvagejfes ; qu'ils fc 
„ tuent tous les jours pour des larcins , pour 
F 3. „ des 



n6 Mémoires 

„ des injures, ou pour des femmes ; qu'ils 
„ fe pillent & fe volent , fans- aucun égard 
„ au fang & à l'amitié, toutes les fois qu'ils 
„ trouvent l'occafîon de le faire impuné- 
„ ment ; qu'ils- fe déchirent & fe diffament 
„ les uns les autres , par des médifances atro- 
„ ces , mentant fans fcrupule dès qu'il s'a- 
„ git de leur intérêt ; Que ne fe contentant 
j, pas du commerce de& filles libres , ils dé- 
„ bauchent les femmes mariées, & que ces 
„ femmes adultères font en l'abfence de leurs- 
,, maris , des enfans dont le père eft incon- 
„ nu ; Qu'enfin les Chrétiens, après avoir 
„ eu allez de docilité pour croire l'humani- 
„ té de ce Dieu , quoi que ce foit la chofe 
„ du monde la plus contraire à la Raifon , 
„ femblent douter de fes Commandemens 
„ & de fes Préceptes, lefquels, quoi que 
„ très-faints & fort raifonnables , ils trans- 
„ grelTent continuellement. " Je n'aurois 
jamais fini fi j'entreprenois de faire le détail 
de leurs raifonnemens fauvages ; ainfi je 
crois qu'il vaut mieux pafïèr droit aux ado- 
rations qu'ils font ordinairement au Kitchi 
Manitou , c'eft à dire , Grand Efprit ou 
Dieu , que de vous fatiguer de cette Philo- 
fophie , qui n'èft que trop vraye dans le fond , 
& qui doit faire gémir toutes les bonnes 
âmes perfuadées de la Vérité du Chriftia- 
nifme, . 



Adora- 



de l'Amérique. ïzï 

Adorations des Sauvages. 

fk Vant que d'entrer en matière il efî bon 
J " de remarquer , que les' Sauvages ' ap- 
pellent * Génie ou Efprit , tout ce qui fur- * G(nie fi 
païTe la capacité de leur entendement , & ZîtTùt*. 
dont ils ne peuvent comprendre la caufe. u &t »cc* 
Ils en croyent de bons & de mauvais. Les 
premiers font l'Efprit des Songes , le Mi- 
chibichi , dont j'ai parlé à la table des 
Animaux; un Quadran Solaire , un Réveil, 
& cent autres chofes qui leur paroiflènt in- 
concevables : Les derniers font le tonner-^ 
re , la grêle qui tombe fur leurs bleds , un 
grand orage ; en un mot , tout ce qui leur 
eft préjudiciable, &dont ils ignorent la cau- 
fe ; dès qu'un fulil eftropie un homme en 
crevant , ou parce qu'il étoit de méchant 
fer , ou pour l'avoir trop chargé , ils di- 
fent que le méchant Efprit s'y étoit renfer- 
mé ; ii par rmard une branche d'arbre 
éborgne un Chaffeur , c'eft le méchant Efprit 
qui l'a fait ; fi quelque coup de vent les 
furprend lors qu'ils font en Canot au mi- 
lieu de quelque traverfe dans les Lacs, 
c'eft le méchant Efprit qui agite l'air ; (i 
par un relié de maladie 1 violente quelqu'un 
perd l'ufage de la Raifon , c'eft le méchant 
Efprit qui le tourmente. Voilà ce qu'ils 
appellent Matchi Manitous , au nombre 
defquels ils mettent aufll l'or & l'argent, 
Il eft à remarquer néanmoins qu'ils par- 
lent de ces Efprits en plaifantant , & à peu 
près , comme nos Efprits forts fe raillent 
F 4 < des 



12,8 Mémoires 

des Sorciers & des Magiciens. Je ne fau- 
rois m'empêcher de dire encore une fois 
qu'il en cft des relations de Canada , com- 
. me des Cartes Géographiques de ce Païs- 
là ; c'eft à dire , que de bonne foi je n'en 
ai vu qu'une feule de fidèle entre les mains 
d'un Gentilhomme de Québec, dont l'im- 
preflion fut enfuite défendue à Paris. , fans 
que j'en fâche la raifon. Je dis ceci à pro- 
pos du Diable , dont on prétend que les 
Sauvages ont la connoiflànce ; j'ai lu cent 
folies fur ce fujet , écrites par des. gens 
d'Eglife , qui foûtiennent que ces Peuples 
ont des conférences avec lui , qu'ils le con- 
sultent & qu'ils lui rendent quelque forte 
d'hommage. Toutes ces fuppofitions font 
ridicules ;, car le Diable ne s'eft jamais ma- 
nifefté à ces Amériquains. Je me fuis inr 
formé d'une infinité de Sauvages , s'il étoit 
vrai qu'on l'eût jamais vu fous quelque fi- 
gure d'homme ou d'animal ; & j'ai con- 
sulté fur cela tant d'habiles Jongleurs . qui 
font des efpéces de Charlatans , qui diver- 
tilfent beaucoup , ( comme je l'expliquerai 
dans la fuite) qu'il eft à préfumer avec 
raifon , que fi le Diable leur étoit apparu, 
ils n'auroient pas manqué de me le dire. 
Ainfi après avoir fait tout ce que j'ai pu 
pour en être parfaitement éclairci ; j'ai jugé 
que ces Ecclefiaftiques n'entendoient pas 
ce grand mot de Matchi Manitou (qui veut 
dire méchant Efprit , étant compofé de Mat- 
chi, qui lignifie méchant, & de Manitou, 
qui veut dire Efprit , ) à moins que par le 
mot de Diable , on n'entende les chofes 

qui 



12,8 Mémoires 

des Sorciers & des Magiciens. Je ne fau- 
rois m'empêcher de dire encore une fois 
qu'il en cft des relations de Canada , com- 
. me des Cartes Géographiques de ce Païs- 
là ; c'eft à dire , que de bonne foi je n'en 
ai vu qu'une feule de fidèle entre les mains 
d'un Gentilhomme de Québec, dont l'im- 
preffion fut enfuite défendue à Paris. , lans 
que j'en fâche la raifon. Je dis ceci à pro- 
pos du Diable , dont on prétend que les 
Sauvages ont la connoiflànce ; j'ai lu cent 
folies fur ce fujet , écrites par des. gens 
d'Eglifc , qui foûtiennent que ces Peuples 
ont des conférences avec lui , qu'ils le con- 
fultent & qu'ils lui rendent quelque forte 
d'hommage. Toutes ces fuppofitions font 
ridicules ;, car le Diable ne s'eft jamais ma- 
nifefté à ces Amériquains. Je me fuis in- 
formé d'une infinité de Sauvages , s'il étoit 
vrai qu'on l'eût jamais vu fous quelque fi- 
gure d'homme ou d'animal ; & j'ai con- 
sulté fur cela tant d'habiles 'Jongleurs , qui 
font des efpéces de Charlatans , qui diver- 
tillènt beaucoup , ( comme je l'expliquerai 
dans la fuite) qu'il eft à préfumer avec 
raifon , que li le Diable leur étoit apparu , 
ils n'auroient pas manqué de me le dire. 
Ainfi après avoir fait tout ce que j'ai pu 
pour en être parfaitement éclairci ; j'ai jugé 
que ces Ecclefiaftiques n'entendoient pas 
ce grand mot de Matchi Manitou (qui veut 
dire méchant Efprit , étant compofé de Mat- 
chi, qui lignifie méchant, & de Manitou, 
qui veut dire Efprit ,) à moins que par le 
mot de Diable , on n'entende les chofes 

qui 




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D S L'AKfERlQtJE. r29 

qui leur font nuiiibles, ce qui félon le tour 
de nôtre Langue peut fe rapporter aux ter- 
mes de Fatalité, de Mauvais Deftin , & à? in- 
fortune ; &c. & non pas ce méchant Efprît 
qu'on repréfente en Europe fous la figure 
d'un homme à longue queue, à grandes cor- 
nes & avec des griffes. 

Les Sauvages ne font jamais- de facrifi- 
ces de Créatures vivantes au Kichi Ma- 
nitou , c'eft ordinairement des Marchandi- 
fes qu'ils trafiquent avec les François pour 
des Caftors. Plufîeur-s perfonnes dignes de 
foi m'ont raconté qu'ils en ont brûlé en un - 
feul jour pour la valeur de cinquante mil- 
le écus à MiJJilimakinac. Je n'ai jamais vu 
de cérémonie à fi haut prix : quoiqu'il en 
foit , voici le détail de ce facrifice. Il faut 
que le jour foit clair & ferain , l'Horifon net 
& le tems calme , alors chaque Sauvage por- 
te fon Oblation fur le Bûcher : enfuite le 
Soleil étant à fon plus haut degré , les en- 
fans fe rangent autour du Bûcher avec des 
ccorces allumées pour y mettre le feu j & 
les guerriers danfent & chantent à l'entour 
jufqu'à ce que tout foit brûlé & confumé, 
pendant que les vieillards font leurs Haran- 
gues au Kitchi Manitou en préfentant de 
tems en tems des pipes de tabac allumées 
au Soleil. Ces Chanfons, ces Danfes &ces 
Harangues durent jufqu'à ce que le Soleil 
foit couché , quoiqu'ils prennent pourtant 
quelque intervalle de relâche pour s'aiïèoir 
& fumer à leur aife. 

Il ne me refte plus qu'à raporter ici (avant 

que de finir ce Chapitre) les propres paroles 

F 57 de 



130 Me M'O-i-r e s 

de ces vieux Harangueurs , avec les Chan- 
fons des Guerriers. „ Grand Efprit Maî- 
„ tre de nos vies , Grand Efprit Maître des 
„ chofes vifibles & invifibles , Grand Efprit 
„ Maître des autres Efprits , bons & mau- 
„ vais , commande aux bons d'être favora- 
„ blés à tes enfans les Outaouas ou &c. 
3 , Commande aux méchants de s'éloigner 
„ d'eux. O Grand Efprit, conferve la for- 
„ ce & le courage- de nos Guerriers pour 
5 , refîfter à la fureur de nos ennemis. Con- 
3, ferve les Vieillards de qui les corps ne 
3 , font pas encore tout à fait ufex pourdon- 
„ ner des Confeils à la JeuneiTe. Confer* 
„ ve nos Enfans , augmentes-en le nom- 
3, bre , délivre-les des mauvais Efprits , & 
3, de la main des méchants hommes , afin 
„ qu'en nôtre vieilleflè ils nous fafïènt vi- 
„ vre & nous réjouïiïènt. Conferve nos 
„ moiflbns , & les Animaux , (1 tu veux 
3, que nous ne mourions pas de faim. Gar- 
„ de nos Villages , & les Chaiîèurs en leurs 
„ Chaflès. Délivre-nous de funefte furpri- 
„ fè pendant que tu cefTes de nous donner 
„ la lumière du Soleil qui nous prêche ta 
„ grandeur & ton pouvoir : averti-nous par 
„ l'Efprit des fonges de ce qu'il te plait 
„ que nous falfions , ou que nous ne raflions 
3, pas. Quand il te plaira que nos vies 
5, Unifient , envoyé- nous (dans le grand 
„ Païs des âmes) où fe trouvent celles de 
„ nos Pérès , de nos Mères , de nos Fem- 
„ mes, de nos Enfans, &de nos autres Pa- 
„ rens. O Grand Efprit , Grand Efprit, 
,j écoute la voix de la Nation, écoute tous 



?) 



tes 



de l'Amérique. 131 
„• tes cnfans , & fouvien-toi toujours d'eux, 

Voici les termes mêmes dont les Guer- 
riers fe fervent dans leurs Chanfons , qui 
durent jufqu'au coucher du Soleil. „ Cou- 
„ rage , le Grand Efprit nous donne un fî 
„ beau Soleil , mes frères, prenons coura- 
„ ge. Que fes ouvrages font grands ! ou 
„ que le jour a paru beau ! Il eft bon , ce 
„ Grand Efprit, c'eft lui qui fait tout agir. 
„ 11 eft le Maître de tout. Il fe plaît à nous 
„ entendre ; mes frères , prenons courage ; 
„ nous vaincrons nos ennemis, nos champs 
„ porteront des bleds , nous ferons de gran- 
„ des Challès , nous nous porterons tous 
„ bien, les Vieillards fe réjouiront , leurs 
„ Enfans augmenteront, la Nation profpe- 
„ rera ; mais le Grand Efprit nous aime, 
„ fon Soleil s'eft retire, il a vu les Ontaouas 
„ ou &c. C'en eft fait ; oui c'en eft fait ; le 
„ Grand Efprit eft content , mes frères , pre- 
„ nons courage. 

Il faut remarquer que les Femmes lui 
font auflî des Harangues ordinairement 
quand le Soleil fe levé, en présentant leurs 
cnfans à cet Aftre. Les Guerriers fortent 
aufli du Village lorfqu'il eft prêt à fe cou- 
cher pour danfer la aanfe du Grand Efprit. 
Cependant il n'y a ni jour , ni tems fixe 
pour les facrifkes , non plus que pour les 
danfts particulières des uns & des autres, 



F 6 dmonri 



i2t Mémoires 



Amours & Aiariages des Sauvages. 

IL y auroit mille chofes curieufes à dire 
au fujet des Amourettes & du Mariage 
de ces Peuples; mais comme cela m'empor- 
teroit trop de tems & que vous pourriez 
peut-être vous rebuter d'un détail trop par- 
ti cularifé , je me contenterai d'en raporter 
l'eïïèntiel. 

On peut dire que les hommes font auffi 
indifferens que les filles font paflïonnées. 
Ceux-là n'aiment que la Guerre & la Chaf- 
fe, c'eft où ils bornent toute leur Ambition. 
Cependant lorfqu'ils font chez eux fans oc- 
cupation ils courent Vallumete , c'eft le terme 
dont ils Te fervent pour dire courir de nuit. . 
Les jeunes gens ne fe marient qu'à- l'âge de. 
trente ans , parce qu'ils prétendent que le 
commerce des femmes les énerve de telle 
forte, qu'il n'ont plus la même force pour 
effuyer de girofles, fatigues , ou les jarrets af- 
fci forts pour faire de longues courfes , & 
pour courir après leurs ennemis ; qu'enfin 
ceux qui parmi eux ont voulu fe marier ou 
courir Falluméte un peu trop fréquemment, 
iê font fouvent laiffez, prendre par les Iroquois, 
pour avoir fenti de la foiblefîe dans leurs 
jambes & leur vigueur ralentie. . Ce n'eft 
pourtant pas à dire qu'ils gardent Ta chafte- 
té jufqu*à cet âge-là , car ils prétendent que 
comme une trop grande continence leur cau- 
fe des vapeurs, des maux de reins ,& des ré- 
tentions d'urine , il eft abfolument nécclTaire 

pour 




Va porùz/ztr la2umcîa «32/ &r de/it 



V 



F 7 jamais 



ggs Mémoires 

Amours & Mariages des Sauvages. 

TL y auroit mille chofes curieufes à dire 
■*■ au fujet des Amourettes & du Mariage 
de ces Peuples; mais comme celam'empor- 
teroit trop de tems & que vous pourriez 
peut-être vous rebuter d'un détail trop par- 
ticularifé , je me contenterai d'en raporter 
l'elTentiel. 

On peut dire que les hommes font auffi 
indifferens que les filles font paiTionntes. 
Ceux-là n'aiment que la Guerre & la Chaf- 
fe, c'eil où ils bornent toute leur Ambition. 
Cependant lorfqu'ils font chez eux fans oc- 
cupation ils courent l.alluméte , c'eft le terme 
dont ils Te fervent pour dire courir de nuit. 
Les jeunes gens ne fe marient qu'à l'âge de 
trente ans , parce qu'ils pre'tendcnt que le 
commerce des femmes les énerve de telle 
forte, qu'il n'ont plus la même force pour 
elTuyer de gcofïès- fatigues, ou les jarrets af- 
ièz forts pour faire de longues courfes , & 
pour courir après leurs ennemis ; qu'enfin 
ceux qui parmi eux ont voulu fc marier ou 
courir Pallume'te un peu trop fréquemment, 
fè font fouvent laiflèz prendre par les Iroquois, 
pour avoir fenti de la foiblcfîe dans leurs 
jambes & leur vigueur ralentie. Ce n'éft 
pourtant pas à dire qu'ils gardent l'a chafte- 
téjufqu'à cet âge-là, car ils prétendent que 
comme une trop grande continence leur cau- 
fe des vapeurs , des maux de reins , & des ré- 
tentions d'urine , il eft .absolument néecifaire 

pour 







J'crm X J?Ag ■ J 33 




mjitr-c/fc ûui ne zurufarrr- x>as 7a*Zmerfre 

auprès cStSb /e courre Zz yi/S^e ttc/a. 

Courenfurc- 



Jtiurayc jç>ûriant- Zàbmete az/ fit- de /a 
mattrc//e fut Co/i/ênt- de Zadme~&"C 
c/i .'e/tetartaiTtr- ccïtz: al/usnete 




Jœzwa^e cri „, 

matfre//ê c/tant- afîs Jur- /a j?r.-J 
de /en. //t~ 



?ïr/£z> ~ 

i'atarre Zz mœr-te'e acornpayrzc Je jes 
jrarerztrs 



poi 



de l'Amérique. i-33 
pour l'entretien de la fanté de courir Pallu- 
vnîu une fois toutes les femaincs. 

Si les Sauvages étoient capables de s'a- 
fujetir à l'empire de l'Amour , il faudroit 
qu'ils eulTcnt une force d'efprit extraordi- 
naire, pour diiîîmuler la jufte jaloulîe qu'ils 
pourroient avoir de leurs Maîtreiîès , & 
pour s'empêcher en même tems , d'inful- 
ter à leurs rivaux. Je connois mieux le 
génie desSauvages qu'une infinité de Fran- 
çois qui ont paiTé toute leur vie avec eux, 
car j'ai étudié leurs mœurs avec tant d'e- 
xactitude , que toutes leurs manières me 
font aufli parfaitement connues que iî j'a-r 
vois pafTé toute ma vie avec eux. C'en; 
ce qui me fait dire qu'ils n'ont jamais eu 
cette forte de fureur aveugle que nous 
appelions amour. Ils fe contentent d'une 
amitié tendre, & qui n'eft point fujette à 
tous les excès que cette paflîon caufe à 
ceux qui en font pofîèdez , en un mot ils 
aiment û tranquillement qu'on pourroit 
appeller leur amour une fimple bien-veiî- 
lance : ils font diferets au delà de tout ce 
qu'on peut s'imaginer , leur amitié , quoi- 
que forte , cft fans emportement , veillant 
toujours à fe conferver la liberté du cœur, 
laquelle ils regardent comme le trefor le 
plus précieux qu'il y ait au Monde. D'où 
je conclus qu'ils ne font pas tout à fait fi 
Sauvages que nous. 

Les Sauvages ne le querellent ,, ne s'in- 
jurient ni ne médifent jamais de leur pro- 
chain , ils font aufli grands Maîtres les uns 
«juc.ies autres, car tout eft égal entre eux.: 
F 7 jamais 



134 Mem'oi r e s~ 

jamais fille ni femme n'a caufé de defor- 
dre parmi ces gens-là , les femmes font fa- 
ges & leurs maris de même; les filles font 
folles & les garçons font allez fouvent des 
folies avec elles. Il leur eft permis de fai- 
re ce qu'elles veulent ; les Pérès , mares , 
frères , foeurs , &c. n'ont rien- à redire fur 
leur conduite : ils difent qu'elles font Maî- 
treffes de leurs corps, qu'elles font libres 
de faire ce qu'elles veulent par le droit de 
liberté : les femmes au contraire ayant cel- 
le de quitter les maris quand il leur plaît, 
aimeroient mieux être mortes que d'avoir 
commis un adultère. Les maris de même 
ayant ce privilège , croiroient paffer pour 
des infâmes s'ils étoient infidèles à leurs é- 
poufes. 

On ne parle jamais de galanterie aux 
Sauvagejfes durant le jour, car elles ne veu- 
lent pas l'écouter ; Elles difent que le tems 
de la nuit eft le plus propre; tellement que 
li par hazard un garçon alloit dire de jour 
à une fille, je t'aime plus que la clarté du So- 
leil ( c'eft la phrafe fauvage ) écoute que je 
te parle, &cc. elle lui diroit quelque fottife 
en fe retirant. C'eft une régie générale 
que quand on veut s'attirer l'eftime des 
filles, il faut leur parler durant le jour de 
toute autre matière. On a tant de tête à 
tête qu'on veut avec elles : on peut parler 
de mille avantures qui furviennent à tout 
moment , à quoi elles répondent joliment; 
leur gayeté & leur humeur enjoiiée font 
inconcevables , riant aïlèz aifément & de 
l'air du monde le plus engageant. Ceft 

dans 



ïït. l'A me r i q u e. ijy 
dans ces Converfations que les Sauvages 
s'aperçoivent par leurs regards de ce qu'el- 
les ont dans l'ame , &- quoique les fujets 
dont on traite foient indiffcrens on ne laifïè 
pas d'agiter une autre matière par le langa- 
ge des yeux. Dès qu'un jeone homme après 
avoir rendu deux ou trois vifîtes à fa Maî- 
treffe foupçonne qu'elle l'a regardé de bon 
œil, voici comment il s'y prend pour en 
être tout à fait perfuadé. Il faut remar- 
quer que les Sauvages n'ayant ni tien nî 
mien , ni fuperiorité , ni fubordinatiou , & 
vivant dans une efpece d'égalité conforme 
aux fèntimens de la Nature , les voleurs , 
les ennemis particuliers ne font pas à crain- 
dre parmi eux , ce qui fait que leurs 
Cabanes font toujours ouvertes de nuit & 
de jour ; de plus il faut favoir que deux 
heures après le coucher du Soleil les Vieil- 
lards ou les efclaves qui ne couchent ja- 
mais dans la Cabane de leurs Maîtres, 
ont foin de couvrir les feux avant que de 
fe retirer ; alors le jeune Sauvage entre 
bien couvert dans la Cabane de fa belle, 
bien envelopé , allume au feu une efpece 
d'alluméte , puis ouvrant la porte de fbn 
Cabinet il s'aproche auffi-tôt de fon lit , & 
ii elle foufrle ou éteint fon alluméte , il 
fe couche auprès d'elle ; mais fi elle s'en- 
fonce dans la couverture , il fe retire. Car 
c'eft une marque qu'elle ne veut pas le re- 
cevoir. Au refte, elles boivent le jus de 
certaines racines qui les empêchent de con- 
cevoir , ou qui fait périr leur fruit , car 
s'il arrivoit qu'ujie fille eût fait un enfant, 

cils 



j^6 Me moi r" e §" 

elle ne trouveroit jamais à fe marier; ce" 
qui eft de plus fingulier c'eft qu'elles per>- 
mettent à quelques uns de s'aîlèoir fur le 
pied de leur lit , fimplement pour caufer , 
& qu'une heure après un autre furvenant 
qui foit de leur goût , elles n'héfitent point 
à lui accorder les dernières faveurs. La 
raifon de ceci eft (félon le raport de 
quelques Sauvages plus rafinez) qu'elles 
ne^ veulent point dépendre de leurs Amante, 
ôtant aux uns & aux autres toute matière 
de foupçon, afin d'en agir comme il- leur 
plait. 

Les Sawvageffes aiment plus les François 
que les gens de leur propre Nation , parce que 
ces premiers fc foucient moins de conferver 
leur vigueur, & que d'ailleurs, ils font af- 
fidus auprès d'une Maîtreflè. Cependant 
les Jefuites n'épargnent - rien pour traverfer 
ce commerce ;,& pour y réiïflïr , ils ont 
de bons Vieillards dans toutes les Caba- 
nes, qui comme de fidèles efpions , leur 
raportent ce qu'ils voyent , ou ce qu'ils 
entendent. Ceux qui ont le malheur d'être 
découverts , font nommer publiquement 
en chaire, dénoncez à l'Evêque & au Gou- 
verneur Général , excommuniez & traitez 
comme des Infraéteurs- de la Loi; Mais 
malgré toute l'adreflè & toute l'opofition 
de ces bons Pérès il eft confiant qu'il fè 
pafïè dans les Villages quantité d'intrigues 
dont ils n'ont aucune connoiflànce. Au 
refte, les "Jefuites ne s'avifent jamais de trou- 
ver à redire au commerce des jeunes Sau- 
vages avec -les filles; car dès qu'ils s'inge- 

jénf- 



de l'Amérique. 137 
rent de les cenfurer & de les traiter avec la 
même liberté qu'ils traittent les François , 
on leur répond nettement qu'ils fe fâchent 
de ce qu'on veut coucher avec leur Maî- 
trefle : c'clt la réponfe qu'un Huron fît un 
jour en pleine Eglife, à unjefuite, qui s'a- 
dreflant à lui préchoit avec une liberté A- 
poftolique contre les courfes no&urnes des 
Sauvages. 

Ces Peuples ne peuvent pas concevoir , 
que les Européens qui s'attribuent beaucoup 
d'efprit &de capacité, foient aflez aveugles 
ou ignorans pour ne pas connoître que le 
Mariage cft pour eux une fource de peine 
& de chagrin. Cet engagement pour la vie 
leur caule une iurprife dont on ne peut 
les faire revenir ; ils regardent comme 
une chofe monftrueufe de fe lier l'un avec 
l'autre fans efperance de pouvoir jamais 
rompre ce nœud ; enfin de quelques bon- 
nes raifons qu'on puiflè les preiTer, ils fe 
tiennent fermes & immobiles à dire que 
nous naiffons dans l'efclavage , & que nous 
ne méritons pas d'autre fort que celui de la 
fervitude. 

Leur Mariage paflèroit chez nous à juf- 
tc titre pour un commerce criminel. Par 
exemple un Sauvage qui s'eft aquis la ré- 
putation de brave Guerrier s'étant fignalé 
plusieurs fois contre les Ennemis de la Na- 
tion , voudra fe marier par un contrat,, ou 
pour mieux dire par un bail de trente an- 
nées, dans l'efperance de fe voir pendant fa 
Vieillcffe une famille qui le fàflè fublîfter. 
Ce brave cherchera une fille ^ui lui con- 

vien- 



13$ Mémoires' 

vienne : enfuite les deux parties étant d'a- 
cord elles font part du defTein à leurs pa- 
rens. Ceux - ci n'oferoient y contredire , il 
faut qu'ils y confentent , & pour être té- 
moins de la Cérémonie , ils s'affemblent 
dans la Cabane du plus ancien parent où 
le feftin fe trouve prêt au jour fixé. La ta- 
ble eft couverte avec profufion de tout ce 
qu'il y a de plus exquis, l'Afïèmblée eft or- 
dinairement nombrcufe. On y chante , 
on y danfe & l'on s'y divertit à la maniè- 
re du Pais. Après la fin du repas & 
des divertiflèments , tous les parens du 
futur époux fe retirent , à la réferve des 
quatre plus vieux : enfuite la future épou- 
fe fe préfente à l'une des portes de cette 
Cabane accompagnée de fes quatre plus 
vieilles parentes : auiîî-tôt le plus décrépit 
la vient recevoir , & la conduit à fon pré- 
tendu dans un lieu où les deux époufez fe 
tiennent debout fur une belle natte, tenant 
une baguette chacun par un bout, pendant 
qae les Vieillards font de très-courtes Ha- 
rangues. Dans cette pofture ces mariez fe 
haranguent tour à tour & danfent enfem- 
ble en chantant , & tenant toujours la ba- 
guette , laquelle ils rompent enfuite en au- 
tant de morceaux, qu'il fe trouve de té- 
moins pour les leur diftribuer. Cela étant 
fait , on reconduit la mariée hors de la 
Cabane où les jeunes filles l'attendent pour 
la remener en cérémonie à celle de fon 
Père, où le marié eft obligé d'aller la trou- 
ver quand *l lui plait , jufqu'à ce qu'elle 
ait un enfaM ; car alors elle fait porter fes 

hardes 



de l'Amérique. 139 

hardes chez fon époux pour y demeurer 
jufqu'à ce que le Mariage foit rompu. 

Il eft permis à l'homme & à la femme 
de fe féparer quand il leur plaie. Ordinai- 
rement ils s'avertifîènt huit jours aupara- 
vant , fe donnent des raifons pour fe quit- 
ter plus honnêtement, mais ordinairement, 
ils ne fe difent autre chofe, fi cem'eft qu'é- 
tant malades le repos eft plus convenable 
à leur fanté que le Mariage ; alors les pe- 
tits morceaux de baguette qui ont été diftri- 
buez aux parens des marier, font portez 
dans la Cabane où la cérémonie s'eft faite 
pour y être brûlez en leur préfence. Il faut 
remarquer que ces féparations fe font fans 
difpute , querelle ni contradiction. Les 
femmes font auiîï libres que les hommes de 
le remarier à qui bon leur femble. Mais 
pour l'ordinaire elles attendent trois mois 
6c quelquefois fix , avant que de repafîèr à 
de fécondes noces. Lorfqu'ils fe féparent 
les enfans font partagez également , car 
les enfans font le tréfor des Sauvages :• fî'fe- 
nombre eft impair, la femme en a plus que 
le mari. 

Quoi que la liberté de changer foit en- 
tière, on voit des Sauvages qui n'ont ja- 
mais eu qu'une même femme , laquelle ils 
ont gardée pendant toute leur vie. J'ai dé- 
jà dit qu'ils fe gardent l'un à l'autre une 
fidélité inviolable pendant tout le tems du 
Mariage ; mais ce qui eft encore de plus 
édifiant , c'eft que d'abord que la femme 
s'eft déclarée groife , les deux conjoints 
s'abftiennent exactement du droit , & ob-r 

fer- 



14© Mémoires 

fervent exactement la continence jufqu'atf 
trentième jour après l'accouchement. Lors 
que la femme eft fur le point d'accoucher, 
elle fe retire dans une certaine Cabane den> 
née à cet ufàge ; fes fervantes efclaves l'ac- 
compagnent , la fervent & l'aident en tout 
ce qu'elles peuvent. Au refte , le Sexe iè 
délivre du fardeau naturel fans le fecours 
de Sages-femmes , car les Sauvagejfes met- 
tent leurs enfans au monde avec une facilité 
que nos Enropéenes auroient peine à conce- 
voir, & le temps de leurs couches ne du- 
rent pas plus de- deux ou trois jours. Elles 
obfervent une efpece de purification pen- 
dant trente jours, fi c'eft un enfant mâle , ce 
quarante fi c'eft une fille; ne retournant à la 
Cabane de leurs Maris , qu'après ce terme 
expiré. 

Dès que leurs enfans viennent au monde , 
elles- les plongent dans l'eau tiède jufqu'au 
menton ; enfuite elles les emmaillotent fur 
de petites planches rembourrées de coton, 
le long defquelles elles les couchent fur le 
dos tout du long , comme je l'ai expliqué au 
Chapitre des Habits , Logemens , Comple- 
xion, &c. des Sauvages. Elles nefe fervent 
quafi jamais de Nourrices , à moins qu'el- 
les ne foient incommodées, & elles ne fé- 
vrent jamais leurs enfans, leur donnant la 
mammelletout aufïï long-tems qu'elles ont 
du lait, dont elles font alfurément très-bien 
fournies. 

Les femmes ne trouvent plus à fe ma- 
rier après cinquante ans; car les hommes 
de même âge difent que ne pouvant plus 

avoir 






de l'Amérique. 141 
avoir d'enfans, ils feroient une folie de les 
prendre, & les jeunes gens foûtiennent de 
même que leur beauté flétrie n'a pas afTez 
de pouvoir pour les charmer dans le rems 
qu'ils trouvent tant de jeunes filles à choi- 
iu. Ainii les hommes faits, ne les vou- 
lant point pour femmes, ni les jeuaes geus 
pour MaîtrefTes , elles font obligées, lors 
qu'elles font de complexion amoureufè, 
d'adopter quelque prifonnier de guerre qu'on 
leur donne, pour s'en fervir dans le prefïànt 
befoin. 

Le Mari ou la femme venant à mourir, 
le Veuvage ne dure que fix mois ; & fi 
pendant ce tems-là , celui des deux con- 
joints qui refte, fonge à l'autre deux nuits 
de fuite pendant le fommeil , alors il s'em- 
poifonne d'un grand fens froid & avec un 
air tout à fait content , chantant même 
d'un ton qu'on peut dire venir du fond du 
cœur ; mais fi le Veuf ou la Veuve ne rê- 
ve qu'une feule fois au défunt ou à la dé- 
funte, ils difentque PEfprit des Songes n'é- 
toit pas bien allure que le mort s'ennuyât 
dans le Pais des âmes , puis qu'il n'a fait 
que palier fans ofer revenir; & qu'ainfî ils 
ne fe croyent pas obligez d'aller lui tejiir 
compagnie. 

Les Sauvages ne font pas fufceptibles de 
jaloufie , & ne connoilïènt point cette paf- 
fion. Ils fc moquent là-defifus des Euro- 
péens ; ils appellent une véritable folie la 
défiance qu'un homme a de fa femme, 
comme fi, (difent-ils) ils n'étoient pas 
afiûrez que ce fragile Animal eft dans l'im- 

pofïïbi- 



14Z Mémoires 

poflîbilité de garder la foi. Ils ajoutent par 
un faux raifonnement , que le foupçon 
n'eft qu'un doute , & qu'ainfi de douter de 
ce qu'on voit, c'eft être aveugle ou fou, 
dès que la chofe eft réelle & évidente: 
qu'enfin , il eft impolfible que la contrain- 
te & la continuité qui fe trouve dans nos 
Mariages , ou Tapas de l'or & de l'argent , 
n'obligent une femme dégoûtée d'un mê- 
me Mari , de fe ragoûter en fe divertiflànt 
avec un autre homme. Je fuis perfuadé 
qu'un Sauvage foufFriroit plutôt la mutila- 
tion , que d'avoir careffë la femme de fon 
Voifin. Les Sauvagejfes ne font pas d'une 
chafteté moins aultére. Je ne crois pas 
qu'en l'efpace de cinquante ans homme ou 
femme ait fait aucune tentative fur la cou- 
che d'autrui. Il eft vrai que les François 
ne pouvant pas distinguer les femmes d'a- 
vec les filles, les prenait quelquefois lors 
qu'ils les trouvent feules à la chafle dans 
le Bois , ou dans le tems qu'elles fe pro- 
mènent dans leur champ , mais celles qui 
font mariées leur répondent en ces termes , 
Vami qui eji devant mes yeux m } empêche de 
te voir. 

Les Sauvages portent toujours le nom 
de leur Mère. Je m'explique par un exem- 
ple : le Chef de la Nation des Hurons , qui 
s'appelle Sajlaretfi étant marié avec une fil- 
le d'une autre famille Hurone dont il aura 
plufieurs enfans , le nom de ce Chef s'é- 
teint par fa mort , parce que fes enfans ne 
s'appellent plus que du nom de leur Mè- 
re. Comment ell-ce donc que ce nom a 

fubfî- 



de l'Amérique. 143 

.(ubfifté depuis fept ou fyuit cens ans , & 
..qu'il fublïftera : c'eft que la fœur de ce Sa- 
fiaretfi venant à fe marier avec un autre 
Sauvage , que nous appellerons Adario y 
les enrans qui proviendront de ce Mariage 
s'appelleront Saftaretfi y qui eft le nom de 
la femme , & non pas Adario qui eft celui 
du Mari. Quand je leur ai demandé la 
raifon de cette coutume , ils m'ont répon- 
du que les enfans ayant reçu l'ame de la 
part de leur père , & le corps de la part de 
la mère ; il étoit raifonnable qu'ils perpé- 
tuaient le nom maternel. Je leur ai dit 
cent fois que Dieu feul eft le Créateur des 
âmes, & qu'il étoit plus vrai-femblablc de 
croire que c'étoit , parce qu'ils étoient a£ 
fûrez de la mère, &non pas du père, mais 
ils prétendent décifivement, que cette rai- 
fbn eft abfurde , fans en apporter aucune 
preuve. 

Lors qu'une femme a perdu fon Mari., 
& qu'il a d'autres frères qui ne font pas en- 
core mariez, l'un d'eux époufe la Veuve 
fix mois après. Ils en agiilènt de même 
avec les fœurs de leur femme , laquelle 
venant à mourir l'une de fes fœurs remplit 
ordinairement fa place ; mais il faut re- 
marquer que cela ne s'obferve qu'entre 
des Sauvages qui fe piquent d'une plus 
grande fageflè que les autres. Il y a des 
Sauvages qui obfervent le Célibat jufqu'à 
la mort , & qui ne vont jamais à la guer- 
re , ni à la chaflè , parce qu'ils font ou 
lunatiques , ou incommodez ; quoi qu'il 
£n foit , on a pour eux autant de confédé- 
ration 



144 Mémoires 

ration que pour les plus fains & les plus 
braves du Païs, & fi l'on en fait quelques 
railleries , ce n'cft jamais en leur ptéfence. 
L'on trouve parmi les Ilinois quantité # Her- 
maphrodites ; ils portent l'habit de femme, 
mais ils font indifféremment ufage des deux 
Sexes. Ces Ilinois ont un malheureux pen- 
chant pour la Sodomie , auffi-bien que les 
autres Sauvages qui habitent aux environs 
du Fleuve de MiJJiJipt. 

Voilà tout ce que je puis vous apprendre 
de plus particulier touchant le Mariage & 
les Amours de ces Ame'riquains , qui bien 
loin de courir à toute bride & comme des 
chevaux échapez dans le Païs de Venus, ce 
qu'on pourroit juftement reprocher à nôtre 
Europe , vont toujours bride en main , é- 
tant modérez dans le commerce des fem- 
mes, dont ils ne fe fervent que pour la pro- 
pagation de leurs familles & pour conferver 
leur faute. 

Je vous ai fait remarquer que lors qu'u-' 
ne fille a eu des enfans , elle ne trouve ja- 
mais à fe marier , mais je devois ajouter 
que d'autres filles ne veulent point enten- 
dre parler de Mari, par un principe de dé- 
bauche. Celles-ci s'apellent Ickouene Kiouffa. 
c'eft à dire, femme deChajfe, parce qu'elles 
iè divertifTent ordinairement avec desChaf- 
fèurs , alléguant pour raifon qu'elles fe (en- 
tent trop indifférentes pour s'engager dans 
le lien conjugal , trop négligentes pour 
élever des enfans, & trop impatientes pour 
paflèr tout l'Hiver dans le Village, & voi- 
là comment elles colorent leurs dérégle- 

. . . ■ mens. 



D E L V A .M E R I QXJ E. 14J 

mens. Leurs Parens n'oferoient s'ingérer 
de leur reprocher leur mauvaife condui- 
te ; au contraire , ils paroifïènt l'approu- 
ver, en difant, comme je crois vous l'avoir 
déjà marqué , que leurs Filles font Maî- 
treflès de leurs corps , qu'elles difpofent 
de leurs perfonnes , & qu'il leur eft per- 
mis de faire tout ce qu'elles jugent à pro- 
pos. Au relie, les enfans de ces publiques 
font réputez, légitimes , jouïïïànt de tous 
les privilèges des enfans de famille ; avec 
cette différence , que les Chefs de Guerre 
ou de Confeil , ne voudraient jamais les 
accepter pour Gendres , & qu'ils ne pour- 
raient entrer non plus dans certaines famil- 
les anciennes , quoi que d'ailleurs elles ne 
jouïiTent d'aucun droit , ni d'aucune pré- 
éminence qui leur foit particulière. Les 
Jefuites font tous leurs efforts pour arrêter 
le defordre de ces filles débauchées ; ils ne 
celTent de prêcher aux Parens que leur indul- 
gence eft fort defagréable au Grand Efprit, 
& qu'ils répondront devant Dieu du peu 
de foin qu'ils prennent de faire vivre leurs 
enfans dans la continence & dans la charte- 
té , qu'il y a des feux allumez dans l'autre 
monde pour les tourmenter éternellement, 
s'ils ne font pas plus foigneux de corriger 
le vice. 

Les hommes répondent cela eft admirable, 
& les femmes ont coutume de dire aux 
bons Pérès en fe moquant, que fi leur me- 
nace eft bien fondée , il faut que les Mon- 
tagnes de cet autre monde foient formées de 
la cendre des âmes. 

l'orne IL G Mata* 



S4<$ Mémoires 

Maladies & Remèdes des Sauvages. 

T Es Sauvages font robuftes & vigoureux , 
-*-' d'un tempérament fanguin , & d'une 
admirable complexion. Us ne connoiilènt 
point ce grand nombre de Maladies dont 
les Européens font accablez , comme Gout- 
te, Grave Ile, Hydropijie , &c. Us font d'u- 
ne fanté inaltérable , quoi qu'ils ne pren- 
nent aucune précaution pour la conferver, 
& quoi qu'ils devroient,ce femble, l'affoi- 
blir par les exercices violents de la Danfe, 
de la Challè , & des Courfes de Guerre , où 
ils panent dans un même jour du chaud au 
froid , & du froid au chaud , ce qui feroit 
en Europe une caufe de maladie mortelle. 
Il eft vrai pourtant que quelquefois ils 
attrapent de bonnes Pleurefies , mais cela 
eft auffi rare qu'il eft peu ordinaire qu'ils 
en guérifiènt lors qu'ils en font attaquez, 
car c'eft l'unique maladie contre laquelle 
tous leurs remèdes font inutiles. La petite 
Vérole eft auffi ordinaire au Nord du Ca- 
nada, que la grojfe l'eft vers le Midi. La 
première de ces deux maladies eft très-dan- 
gereufe en Hiver , par la difficulté de la 
tranfpiration. Cependant , quoi qu'elle foit 
mortelle , les Sauvages en font û peu de 
cas, qu'ils fe promènent dans le Village de 
Cabane en Cabane s'ils en ont la force, 
iinon ils s'y font porter par leurs efclaves. 
La maladie Vénérienne eft tout à fait com- 
mune du côté des llinois & du Fleuve de 
Mijfijipi. Je me fouviens qu'étant avec 

les 



de l'Amérique. 147 
les Akanfas que je rencontrai fur ce grand 
Fleuve à la iortie de la Rivière des Mijfou- 
ris , ( comme je vous l'ai marqué dans ma 
feiziéme Lettre,) je vis un Sauvage qui 
s'étant dépouillé devant moi me fit voir 
une partie de fon corps tombant en pour- 
riture ; il faifoit bouillir des racines , & lui 
ayant demandé à quel ufage, il me répon- 
dit par interprète , qu'il efpéroit bien être 
guéri au bout d'un mois en buvant le fuc 
de ces mêmes racines & en prenant incef- 
famment de bons bouillons de viande & de 
poiffon. 

L'eau de vie fait un terrible ravage chez 
les Peuples du Canada , car le nombre de 
ceux qui en boivent eft incomparablement 
plus grand que le nombre de ceux qui ont 
la force de s'en abftenir. Cette boilTon qui 
eft meurtrière d'elle-même , & que l'on ne 
porte pas en ce Païs-là fans l'avoir mix- 
tionnée, les confume fi fort qu'il faut en 
avoir vu les funeftes effets pour les croire. 
Elle leur éteint la chaleur naturelle & les 
fait prefque tous tomber dans cette lan- 
gueur qu'on appelle confomption. Vous 
les voyez pâles , livides & affreux comme 
des fquelettes. Leurs Feftins qui font de 
copieux repas où l'on fe fait un mérite de 
ne rien laifier , leur ruine abfolument l'efto- 
mach. Ils prétendent qu'en buvant beau- 
coup d'eaux ou de bouillons , la digefïion 
le fait plus aifément chez eux que chez 
nous autres Européens , qui chargeons nô- 
tre eftomach de vin & d'autres liqueurs 
qui nous produifent des cruditez. Les Sau- 
G z vages 



14§ Mémoires 

vages ne s'étonnent pas de leurs maladies. 
Ils craignent beaucoup moins la mort que 
la douleur du mal & fa durée. Lors qu'ils 
font malades ils ne prennent que des bouil- 
lons, mangent peu, & lorsqu'ils font allez 
heureux que de pouvoir dormir ils fecroyent 
fauvez. Ils m'ont dit vingt fois que lefom- 
meil & les fueurs étoient capables de guérir 
l'homme du monde le plus accablé d'infirmï- 
tez. Quand ils font fi fort affoiblis qu'ils ne 
peuvent fortir du lit, leurs Parens viennent 
danfer & fe réjouir devant eux , pour les di- 
vertir. Au refte , ils ne manquent jamais 
d'être vifîtez par les Jongleurs , dont il eft bon 
de dire ici deux mots en paiîànt. 

Un Jongleur eft une efpéce de Médecin , 
ou, pour mieux dire , de Charlatan, qui s'é- 
tant guéri d'une maladie dangereufe , eft 
afïez foû pour s'imaginer qu'il eft immor- 
tel, & qu'il a la vertu de pouvoir guérir 
toutes fortes de maux en parlant aux bons 
& aux mauvais Efprits. Or quoi que tout 
le monde fe raille de ces Jongleurs en leur 
abfence , & qu'on les regarde comme des 
fous qui ont perdu le bon fens par quelque 
violente maladie , on ne laifïè pas de les 
laiftèr approcher des malades , foit pour 
les divertir par leurs contes, ou pour les 
voir rêver, fauter, crier, hurler, & faire 
des grimaces & des contorfions , comme 
s'ils étoient pofledez , & tout ce tintamarre 
fe termine par demander un Feftin de Cerf 
ou de groffes Truites pour la Compagnie, 
qui a le plaifîr de la bonne chère & du di- 
vertifièment. 

Ce 




caianc Crùtnt-.ett. 




ordtwance c&t 




-parents <£u mort- 



- 



14S Mémoires 

vages ne s'étonnent pas de leurs maladies. 
Ils craignent beaucoup moins la mort que 
la douleur du mal & fa durée. Lors qu'ils 
font malades ils ne prennent que des bouil- 
lons , mangent peu, & iors qu'ils font afïèz 
heureux que de pouvoir dormir ils fecroyent 
fauvez. Ils m'ont dit vingt fois que lefom- 
meil & les fueurs étoient capables de guérir 
l'homme du monde le plus accablé d'inflrmi- 
tez. Quand ils font fi fort affoiblis qu'ils ne 
peuvent fortir du lit, leurs Parens viennent 
danfer & fe réjouïr devant eux , pour les di- 
vertir. Au refte , ils ne manquent jamais 
d'être vifitez par les Jongleurs , dont il eft bon 
de dire ici deux mots en pafTànt. 

Un Jongleur eft une efpéce de Médecin , 
ou, pour mieux dire , de Charlatan, qui s'é- 
tant guéri d'une maladie dangereufe , eft 
affez foû pour s'imaginer qu'il eft immor- 
tel, & qu'il a la vertu de pouvoir guérir 
toutes fortes de maux en parlant aux bons 
& aux mauvais Efprits. Or quoi que tout 
le monde fe raille de ces Jongleurs en leur 
abfence , & qu'on les regarde comme des 
fous qui ont perdu le bon fens par quelque 
violente maladie , on ne laiflè pas de les 
laifïèr approcher des malades , foit pour 
les divertir par leurs contes , ou pour les 
voir rêver, fauter, crier, hurler, & faire 
des grimaces & des contorfions , comme 
s'ils étoient poftedez, & tout ce tintamarre 
fe termine par demander un Feftin de Cerf 
ou de groffes Truites pour la Compagnie, 
qui a k plaifir de la bonne chère & du di- 
vertifîèment. 

Ce 



demi . d?a.tf. Jf-9 




wB&È'''- ^HËSsïV}' garent? du. rria!jtd<r fui dittt/en'C .^§sf=pfes 





fruit? ma7z/hreu/èj>Jitr /e repas 



du meJecrn et de.Jes etc 



parents du mort-gui dan/errt~ 

■M- 




eni~ererrzanr dun Sauuaa& 



IfTï 



t/cZdùêsdu 
fret jlmt/ûfZ 

*yy r 



Ctmetzere des 



Sauuaae 



mt . 

-Parentes du mort- auz dan/enf 



; 



■ 



DE l'A M E R I Q U E. 149 

Ce Jongleur vient voir le Malade, l'exa- 
mine fort foigneufement , en difant , fi le 
méchant Efprit eft ici nous le ferons bien 
vîte déloger : Après quoi il fe retire feul 
dans une petite Tente faite exprès , où il 
chante & danfc , hurlant comme un Loup- 
garou , (ce qui a donné lieu aux Jefuites 
de dire que le Diable parle avec eux. ) Après 
qu'il a fini fa charlatanerie , il vient fucer 
le Malade en quelque partie du corps , & 
il lui dit en tirant quelques olTelets de fa 
bouche , „ que ces mêmes ofielets font for- 
„ tis de fon corps , qu'il prenne courage, 
„ puifque fa maladie eft une bagatelle , & 
„ qu'afin d'être plutôt guéri il eft expé- 
„ dient qu'il envoyé fes efclaves , & ceux 
„ de fes Parens à la Chafie aux Elans , aux 
„ Cerfs , &c. pour manger de ces fortes 
„ de viandes , dont fa guérifon dépend ab- 
„ folument. 

Ces mêmes Jongleurs leur apportent or- 
dinairement certains jus de Plantes ou de 
Simples , qui font des efpéces de Purgations , 
qu'on appelle Maskikik ; mais les Malades 
les gardent par complaifance plutôt que de 
les boire, parce qu'ils croyent que les Pur- 
gatifs échauffent la malle du fang, & qu'ils 
nftbiblifient les veines & les artères , par 
leurs violentes fecouflès ; ils fe conten- 
tent de fe faire bien fuer, de prendre des 
bouillons , de fe tenir bien chaudement, 
de dormir s'ils le peuvent , & de boire de 
l'eau du Lac ou de la Fontaine, auffi-bien 
durant l'accès des fièvres que dans les autres 
maux. 

G 3 Ils 



ffô Mémoires 

Us ne peuvent comprendre comment nous 
fbmmes allez, fous pour nous fervir de vo- 
mitifs ; car toutes les fois qu'ils voyent des 
François qui ulent de ces remèdes violents , 
ils ne fauroient s'empêcher de dire que nous 
avalions un Iroqnois. Us prétendent que 
cette forte de remède ébranle toute la ma- 
chine, & qu'il fait faire des efforts terribles 
à toutes les parties internes ; mais ils font 
encore plus furpris de la faignée , parce que , 
difent-ils, le fang étant la mèche de la vie, 
il feroit plus avantageux d'en remettre dans 
les vaiilèaux que de l'en faire fortir , puis 
que la vie fe difîîpe quand on en ôte le 
principe & la caufe , d'où il fuit nécelTaire- 
ment qu'en perdant le fang la Nature n'a- 
git plus qu'avec lenteur & foibleflè, que les 
entrailles s'échauffent , que toutes les par- 
ties fe delTéchent , ce qui donne lieu à tou- 
tes les maladies dont les Européens font ac- 
cabler. 

Les Sauvages ne paflcnt jamais huit jours 
fans fuer , foit qu'ils foient malades , ou 
qu'ils fe portent bien , avec cette différence 
que quand ils jouiÏÏènt d'une fanté parfai- 
te, ils vont fe jetter l'Eté dans la Rivière 
encore tous humide de fueur , & l'Hiver 
dans la neige ; au lieu que lors qu'ils font 
incommodez , ils rentrent chaudement dans 
leur lit. Cinq ou fix Sauvages fuent ai- 
fément dans un lieu deftiné à cet ufage, 
lequel endroit eft une efpéce de four couvert 
de nattes & de peaux , &c. On y met au 
centre une écuelle pleine d'eau de vie brû- 
lante , ou de groliès pierres enflammées , 

ce 



DE L*A M E R I Q V E. Ifr 

ce qui caufe une fi grande chaleur qu'en 
moins de rien on y fuë prodigieufement. 
Au refte , ils ne fe fervent jamais de bains 
chauds, nonplusquedelavemens, à moins 
qu'ils ne fe laiflènt perfuader par les Jefui- 
tes , ou par nos Médecins d'ufer de ces Re- 
mèdes. 

Un Sauvage me difoit un jour de fort bon 
fens que le bon air , les bonnes eaux & le con- 
tentement d'efprii n'empêchoient pas à la 
vérité que l'homme ne trouvât la fin de fa 
vie , mais qu'au moins l'on ne pouvoit pas 
difeonvenir que cela ne contribuât beau- 
coup à leur faire pafîèr cette même vie fans 
refïentir aucune incommodité. Il fe mo- 
quoit en même tems de l'impatience des 
Européens , qui veulent être aufïï-tôt guéris 
que malades , prétendant que la crainte que 
nous avons de mourir, lors que nous fonv 
mes attaquez de la moindre fièvre , en re* 
double tellement les accès que cette peur 
nous tué le plusfouvent, au lieu que fi nous 
traitions le mal de bagatelle, auflî-bien que 
la mort , en gardant le lit avec bien du cou- 
rage & de la patience, fans violenter la Na- 
ture par la force de nos Remèdes & de nos 
Drogues , cette bonne Mère ne manquerait 
pas de nous fbulager & de nous rétablir peu 
à peu. 

Les Sauvages ne veulent jamais fe fervir 
de nos Chirurgiens , ni de nos Médecins. 
Us foûtiennent que tout mélange de Dro- 
gues efl: un poifon qui détruit la chaleur na- 
turelle & qui confume la poitrine. Ils pré- 
tendent que les lavemens ne font falutaires- 
G 4 qu'aux 



i?i Mémoires 

qu'aux Européens, ils en prennent pourtant 
quelquefois lors que les François- fe trou- 
vent à leurs Villages. Ils croyent que la 
diette échauffe le fang , & qu'il eft très- 
dangereux de refufer à fon appétit ce qu'il 
demande , pourvu que les aliments foient 
de' bon fuc. Us mangent les viandes un 
peu plus qu'à demi cuites , mais pour le 
poiiîbn ils le veulent extraordinairement 
cuit. Ils ne mangent jamais de falade , pré- 
tendant que toute herbe crue" fait travailler 
l'eftomach avec effort. 

II n'y a ni playe , ni diflocation , qu'ils 
ne guérifïènt avec des Simples & des Her- 
bes dont ils connoiilent la propriété ; & ce 
qui eft de fîngulier, c'eft que la cangréne 
ne fe met jamais à leurs blefîures. Il ne 
faut pourtant pas attribuer cela à ces Her- 
bes , ni à l'air du Païs , mais plutôt à leur 
bonne complexion , parce que cette can- 
gréne malgré ces mêmes Remèdes s'intro- 
duit dans les playes des François , qui fans 
contredit font plus difficiles à guérir que 
les Sauvages. Ces Peuples l'attribuent au 
fel que nous mangeons , s'imaginant qu'il 
eft la caufe de toutes nos maladies , parce 
qu'ils ne peuvent manger rien de falé fans 
être malades à mourir , & fans boire con- 
tinuellement. Us ne peuvent non plus le 
réfoudre à boire de l'eau à la glace, pré- 
tendant qu'elle affoiblit l'eftomach & qu'el- 
le retarde la digeftion. Voilà le jugement 
bizarre qu'ils font de toutes chofes par l'en- 
têtement qu'ils ont de leurs Coutumes & 
de leurs, manières. On a beau les ailes 

voir. 



db l'Amérique. i-j-g 
voir lors qu'ils font à l'extrémité pour les 
exhorter à le taire faigner , ou à prendre quel- 
que purgation , ils répondent qu'ils ne fouf- 
frent pas jufqu'au point de pouvoir fe réfou- 
dre d'avancer leur mort par les remèdes des 
François , lefquels remèdes ils croyent, di- 
fent-ils , auffi méchans que ceux qui les don- 
nent. 

Dès qu'un Sauvnge eft mort on l'habille 
le plus proprement qu'il cft polhble , & les 
efclaves de fes Parents le viennent pleu- 
rer. Ni mères , ni feeurs , ni frères , n'en 
paroiffent nullement affligez , ils dirent qu'il 
eft bienheureux de ne plus fouffrir , car 
ces bonnes gens croyent , & ce n'eit pas 
où ils fe trompent, que la mort eft un paf- 
fage à une meilleure vie. Dès que le mort 
eft habillé , on l'aflled fur une natte de la 
même manière que s'il étoit vivant ; fes 
parens s'afîeyant autour de lui, chacun 
lui fait une Harangue à fon tour où on 
lui raconte tous fes Exploits & ceux de fes 
Ancêtres ; l'Orateur qui parle le dernier 
s'explique en ces termes : Un tel , te voi- 
là ajjis avec nous , tu as la même figure que 
nous , il ne te manque ni bras y ni tête , ni 
jambes. Cependant , tu ceffes d'être , & tu 
commences à t^ évaporer comme la fumée de 
cette pipe. Qui ejl-ce qui nous par loi t il y a 
deux jours? ce n'ejl pas toi , car tu nous par- 
lerais encore , il faut donc que ce fait ton ame 
qui ejl à préfent dans le %r ~anà Pais des âmes 
avec celles de notre Nation, l'on corps que 
nous voyons ici , fera dans fix mais ce qu'il 
étoit il y a deux cens ans. "Tu ne fens rien, 
G s tfi 



1^4 Mémoires 

tu ne connois rien, & tu ne vois rien, farce 
que tu n'es rien. Cependant , par l'amitié que 
nous portions à ton corps lors que Vejprit t'ani- 
moit , nous te donnons des marques de la véné- 
ration dm a nos frères & à nos amis. 

Dès que les Harangues font finies , les 
parens forcent pour faire place aux paren- 
tes, qui lui Font les mêmes complimens, 
enfuite on l'enferme vingt heures dans la 
Cabane des Morts , & pendant ce tems-là on 
fait des danfes & des féltins qui ne paroif- 
fent rien moins que lugubres. Les vingt 
heures étant expirées, fes efclaves le por- 
tent fur leur dps jufqu'au lieu où on le 
met fur des piquets de dix pieds de hau- 
teur , enféveli dans un double cercueil d'é- 
corce, dans lequel on a eu la précaution 
de mettre fes armes , des pipes , du Tabac 
& du bled d'Inde. Pendant que ces efcla- 
ves portent le cadavre , les parens & les pa- 
rentes danfent en l'accompagnant , & d'au- 
tres efclaves fe chargent du bagage , dont 
les parens font prefent au mort , & le trans- 
portent fur fon cercueil. Les Sauvages de 
la Rivière Longue brûlent les corps , com- 
me je l'ai dit ailleurs; &même ils les con- 
fervent dans des Caveaux jufqu'à ce qu'il 
y en ait 1*1 afïèz grand nombre pour les. 
brûler tous enfemble , ce qui fe fait hors 
du Village dans un lieu deftiné pour cette 
cérémonie. Au refte , les Sauvages ne con- 
noiffent point de deuil, & ne parlent jamais 
des morts en particulier , c'eft à dire , les 
nommant par leur nom; ils fe moquent de 
nous , lois qu'ils nous entendent raconter le 

fors 



/ 






litre -flj ~" 



'Sàuj'ay. 




1^4 Mémoires 

tu ne connais rien , & tu ne vois rien , pare e 
que tu n'es rien. Cependant , par l'amitié que 
nous portions à ton corps lors que V esprit fa»i~ 
moit , nous te donnons des marques de la ve'ne'- 
ration due à nos frères & à nos amis. 

Dès que les Harangues font finies , les 
parens fortent pour faire place aux paren- 
tes, qui lui font les mêmes complimens, 
enfuite on l'enferme vingt heures dans la 
Cabane des Morts , & pendant ce tems-là on 
"fait des danfes & des feftins qui ne paroif- 
lent rien moins que lugubres. Les vingt 
heures étant expirées, fes efclaves le por- 
tent fur leur dos jufqu'au lieu où on le 
met fur des piquets de dix pieds de hau- 
teur, enféveli dans un double cercueil d'é- 
corce, dans lequel on a eu la précaution 
de mettre fes armes , des pipes , du Tabac 
& du bled d'Inde. Pendant que ces efcla- 
ves portent le cadavre , les parens & les pa- 
rentes danfent en l'accompagnant , & d'au- 
tres efclaves fe chargent du bagage , dont 
les parens font prefent au mort , & le trans- 
portent fur fon cercueil. Les Sauvages de 
la Rivière Longue brûlent les corps, com- 
me je l'ai dit ailleurs; &même ils les con- 
fervent dans des Caveaux jufqu'à ce qu'il 
y en ait 1*1 allez grand nombre pour les. 
brûler tous enfemble , ce qui fe fait hors 
du Village dans un lieu deftiné pour cette 
cérémonie. Au refte , les Sauvages ne con- 
noifTent point de deuil, & ne parlent jamais 
des morts en particulier , c'eft à dire , les 
nommant par leur nom; ils fe moquent de 
nous , lors qu'ils nous entendent raconter le 

fors 



Zemz J>*JJS?- 




I) E L' A M' E R I Q tJ E, I ff 

fort de nos Parens , de nos Rois & de nos 
Généraux, &c. 

Dès qu'un Sauvage cft mort , fes efcla- 
ves fè marient avec d'autres femmes efcla- 
ves; &ils font cabane enfemble étant alors 
libres, c'eft à dire , n'ayant plus de Maître 
à iervir. Les enfans qui proviennent de 
ces Mariages font adoptez & réputez en- 
fans de la Nation , parce qu'ils font nez 
dans le Village & dans le Païs ; & qu'ils 
ne doivent pas , difent - ils , porter le mal- 
heur de leurs pères , ni venir au monde 
dans l'efclavage, puis qu'ils n'ont certaine- 
ment contribué en rien à leur création. 
Ces mêmes efclaves ont le foin d'aller tous 
les jours en recoimoiffance de leur liberté 
au pied du cercueil de leur Maître pour 
leur offrir quelque pipe de Tabac. Mais 
puis que je fuis fur le chapitre du Tabac, 
je vous dirai que les Sauvages fument 
prefque tous, mais ils n'en prennent jamais 
ni en poudre , ni en machicatoire. Ils en 
fément & ils en recueuillent en quantité y 
mais il eft différent' de celui d'Europe , quoi 
que les premières femences foient venues de 
Y Amérique : Et comme il ne vaut prefque 
rien, ils font obligez d'acheter de celui du> 
Brez.il qu'ils mêlent avec une certaine feuil- 
le d'une odeur agréable, qu'on appelle Sa- 
gakomi. 

Je n'ai plus rien à dire fur cette matière, 
croyant vous avoir donné une connoilîàn- 
ce fuffifante de leurs Maladies & de leurs- 
Remèdes , qui font à mon gré auflî fauva- 
ges qu'eux-mêmes ; quoi qu'il en foit , ils- 
G. 6 n& 



If6 M E M O.I R £ S- 

ne meurent guéres que de pleurefïes : pous 
les autres maladies, ils en rechapent avec le 
plus grand hazard du monde , car à la re- 
ferve du courage & de la patience qu'ils ont 
au delà de tout ce qu'on peut s'imaginer , 
ils font tout ce qu'il faut faire pour le cre- 
ver, mangeant, buvant avec de groiTes fiè- 
vres , & fumant à la fin de l'accès de ce Ta- 
bac de Brezil , dont je vous ai parlé, qui 
fans contredit efî; le plus fort de tous ceux 
qui nous font connus. 

Les femmes font fujettesli, comme.ail- 
leurs, aux indifpofitions naturelles dont mê- 
me elles meurent quelquefois ; il eft vrai 
qu'elles ont un remède admirable contre les 
fuites fâcheufes de cette incommodité , c'etl 
un certain brûvage , mais qui ne peut opé- 
rer , à moins, qu'elles ne s'abûiennent de 
tout excès , à quoi elles fe réfolvent fort 
difficilement. Quelques Chirurgiens Fran- 
çois m'ont allure que les Européenes per- 
doient deux fois plus & beaucoup plus long- 
tems que les Sauvageffes , . celles-ci n'étant 
incommodées tout au plus que deux jours. 
L'autre incommodité qu'elles ont aiïèï fou- 
vent , eft la trop grande quantité de lait , 
mais pour en être foulagées elles fe font tet- 
ter par de petits Chiens . 



CbaJJi 



DE i'Am'eii.qve. IJTi 

' ChaJJe des S.anvages. 

J'Ai parlé de la ChalTe des Orignaux & de 
quelques autres Animaux de Canada dans 
mes dixième & onzième Lettres, ce qui 
fait que je ne m'arrêterai proprement qu'à 
vous faire une defeription exa&e de laChaf- 
fe des Caftors qui font des prétendus am- 
phibies , comme je vous l'almarqué dans ma 
feiziéme Lettre , en vous envoyant la figu- 
re de ces Animaux. Cependant ,.. comme 
l'adreiîè & l'admirable iniHnd de ces bêtes 
font quelque chofe de furprenant, ileftbon 
de vous faire favoir en quoi elles confident^ 
en vous envoyant le defïèin des étangs qu'ils 
favent faire beaucoup plus artiftement que 
les hommes. 

Les Caftors donnent à penfer aux Sau^ 
vages de Canada fur la qualité de leur na- 
ture , difant qu'ils ont t^>p d'efprit, de ca- 
pacité & de jugement , pour croire que 
leurs âmes meurent avec le corps ; ils ajou- 
tent que s'il leur ctoit permis de raifonner 
fur les chofes invilibles & qui ne tombent 
point fous les fens , ils oferoient iMtenir 
qu'elles font immortelles comme les nô- 
tres. Sans m'arrêter à cette opinion chimé- 
rique, il faut convenir qu'il y a une infinité 
d'hommes fnr-4a terre, (fans prétendre par- 
ler des Tartares , des Païfans Moscovites & 
Norvégiens , ou de cent autres Peuples) qui 
n'ont pas la centième partie de l'entende- 
ment de ces Animaux. 

G 7 Les 



15-8 Mémoires 

Les Caftors font paroître tant d'artifice 
dans leurs Ouvrages, qu'on ne peut fans 
fe faire violence l'attribuer au feul inftïnc"t ,. 
car il eft permis de douter de certaines 
chofes dont on n'apperçoit aucunement la 
caufe , pourvu qu'elles n'ayent point d'en- 
chaînûre avec la Religion : Il en eft qu'on 
voudroit avoir vu foi-même pour y ajou- 
ter foi , tant elles font éloignées du Bon 
Sens & de la Raifon. Quoi qu'il en foit , 
je me hazarde de vous écrire fur ce fujet 
plufîeurs particularités , qui pourront peut- 
être vous faire douter de la fmcérité de ma 
narration. Je commencerai par vous afiu- 
rer que ces Animaux font enfemble une 
fociété de cent , & qu'ils femblent fe par- 
ler , & raifonner les uns avec les autres 
par de certains tons plaintifs non articulez» 
Les Sauvages difent qu'ils ont un jargon 
intelligible , par le moyen duquel ils fe 
communiquent leurs fentimens & leurs pen- 
fées. Je n'ai jamais été témoin de ces 
fortes d'Ailèmblées , mais quantité de Sau- 
vages & de Coureurs de bois , gens dignes 
de foi , m'ont afluré qu'il n'y avoit rien de 
plus vrai ; ils ajoûtoient que les Caftors 
iè confultent entr'eux touchant ce qu'ils 
doivent faire pour entretenir leurs Caba- 
nes, leurs Digues & leurs Lacs, & pour 
tout ce qui regarde la confervation de leur 
République ? ces bonnes gens vouloient 
me perfuader que ces bêtes établiflènt des 
fcntinellcs , pendant qu'elles travaillent à 
couper des arbres gros comme des barri- 
ques, avec les dents aux environs de leurs 

petits 



i> e l'Amérique. 15*9 

petits Lacs , & que ces fentinelles criant à 
l'approche des hommes ou des bêtes , tous 
les travailleurs fe jettent à l'eau & fe fau- 
vent en plongeant jufqifà leurs Cabanes» 
J'avance ce fait fur le rapport de mille per- 
fonnes , qui n'ont aucun intérêt de vouloir 
en impofer par des fables , mais voici ce 
que j'ai obfervé moi - même fur cette ma- 
tière au Païs de Chaiîe des Outagamis , dont 
j'ai parlé au commencement de ma feizié- 
me Lettre. Les Caftors fe trouvant dans 
une prairie traverfée de quelque ruiiîèau, 
ils fe déterminent à faire des digues & des 
chauffées, lefquelles arrêtant le cours de 
l'eau, caulent une inondation fur toute cet- 
te prairie , qui fe trouve avoir quelquefois 
deux lieues de circonférence. Cette digue 
eft faîte d'arbres qu'ils coupent avec leur 
quatre greffes dents incilives , & qu'ils traî- 
nent enfuite à la nage. Ces bois étant au 
fond de cette prairie rangez de travers, 
ces Animaux fe chargent d'herbes & de 
terre gralTe , qu'ils tranfportent fur leur 
grande queue & qu'ils jettent entre ces bois 
avec tant d'art & d'induftrie , que les plus 
habiles Maçons auroient bien de la peine 
à faire des murailles à chaux & à ciment 
qui fuflènt plus fortes. On les entend du- 
rant la nuit travailler avec tant de vigueur 
& de diligence , qu'on croiroit que ce fe- 
roit des hommes, fi on n'étoit pas affuré 
que ce font des Caftors. Les queues leur 
fervent de truelles , leurs dents de haches , 
leurs pattes de mains , & leurs pieds de ra- 
mes , enfin ils font des digues de quatre 

ou 



l6o MEMOIRES 

ou cinq cens pas de longueur , de vingt 
pieds de hauteur & de fept ou huit d'épail- 
feur en cinq ou fix mois de tems , quoi 
qu'ils ne foient que cent travailleurs tout 
au plus. 11 faut remarquer en palTant que 
les Sauvages ne rompent jamais ces digues 
par fcrupule de confcience , fe contentant 
feulement d'y faire un trou , comme je 
l'expliquerai dans la fuite. Outre le talent 
qu'ils ont de couper des arbres > celui de 
les faire tomber fur l'eau me paroît tout à 
fait furprenant r car il faut du jugement & 
de l'attention pour y réiïfTir , & fur tout 
pour prendre au jufte.le tems que le vent 
peut les aider* à rendre la chute de ces am- 
bres plus facile , & à les faire tomber fur 
leurs petits Lacs. Ce n'eft pas le plus bel 
ouvrage de ces Animaux , celui de leurs 
Cabanes furpaiïè l'imagination ; car enfin 
il faut- qu'ils ayent l'adreilë & la force de 
faire des trous au fond de l'eau pour y 
planter iîx pieux , qu'ils ont le foin de pla- 
cer directement au milieu de l'étang ; c'eft 
fur ces fix pieux qu'ils font cette petite 
maifonnette conûruùe en figure de four, 
étant faite de terre graflè , d'herbe. & de 
branches d'arbres à trois étages pour mon- 
ter de l'un à l'autre quand les eaux croif- 
fent par les pluyes ou par les dégels. Les 
planchers font de joncs , & chaque Caftor 
a. fa chambre à part. Us entrent dans leur 
Gabane par defîbus l'eau où l'on voit un 
grand trou au premier plancher , environ- 
né de bois de tremble , coupé par mor- 
ceaux pour les attirer plus facilement dans 

leurs 



fcfrc j?, 
G- Jrvgtutis .n 



iZ>J 




Z^ J'a/n*, 




160 Mémoires 

ou cinq cens pas de longueur , de vingt 
pieds de hauteur & de fept ou huit d'épaif- 
feur en cinq ou fix mois de tems , quoi 
qu'ils ne foient que cent travailleurs tout 
au plus. 11 faut remarquer en pallant que 
les Sauvages ne rompent jamais ces digues 
par fcrupule de confcience , fe contentant 
feulement d'y faire un trou , comme je 
l'expliquerai dans la fuite. Outre le talent 
qu'ils ont de couper des arbres ^ celui de 
les faire tomber. fur l'eau me paraît tout à 
fait furprenant r car il faut du jugement & 
de l'attention pour y réiiiïir , & fur tout 
pour prendre au jufte le tems que le vent 
peut les aider i à rendre la chute de ces ar* 
bres plus facile , & à les faire tomber fur 
leurs petits Lacs. Ce n'eft pas le plus bel 
ouvrage de ces Animaux , celui de leurs 
Cabanes furpaffe l'imagination ; car enfin 
il faut- qu'ils ayent Padreifè & laforce.de 
faire des trous au fond de l'eau pour y 
planter fix pieux , qu'ils ont le foin de pla- 
cer directement au milieu de l'étang ; c'eft 
fur ces fix pieux qu'ils font cette petite 
maifonnette conftruue en figure de four, 
étant faite de terre graflè , d'herbe. & de 
branches d'arbres à trois étages pour mon- 
ter de l'un à l'autre quand les eaux croif- 
fent par les pluyes ou par les dégels. Les 
planchers font de joncs , & chaque Caftor 
a fa chambre à part. Us entrent dans leur 
Cabane par deflbus l'eau où l'on voit un 
grand trou au premier plancher , environ- 
ne de bois de tremble , coupé par mor- 
ceaux pour les attirer plus facilement dans 

leurs 



C'tftz/scs des Ca/tors i/o ut 
jàz"/7îZr-&e/z ma réeme 

/ett~£ _P<ty& 
- A Jrajz/ots JZurpre/zœ/ztZcs Câadêurs -atc/nù 
3î Clameurs ra^em^/es j'ena/zt a Zz rencantre 
C ^auraye Ju/prts et-/âiïrj?ri/jnier de auerre 

D ^auraye Surpris et tue en /e Jéfenaant- 
E Jnaattaù e/rtàu/yues firanf- /es Oes Canofs enemis 
G Jrj^uvzs .ïzranryûr /es Canuts tjrne yen duyentr 

H Jaui-ayes yui/ênyui'e/zt dans leurs Carats 
I Canc& décorce 

L Jaur/z^yes gi/iya/T/uf-e/zt 

M. -femmes gui/c/tfîq'-i.'7zt-j7i>r£z?z£- leurs eszyanis 

CaSanc Jz dix C&ayscur's 



3>i/tricr-j?e>ur une Cabane de 10 ctaf/feurs 
Jituee au mi/ieu 



£ £-"1/ ûujrcfrt-jac au mdieu dtyue/ 
/es Ca/tars £afr/7ent- âes £a Partes 




\Tôm . Z P a ff ■ 1&° 




d e l'A meriqoe. 161 
leurs cellules lors qu'ils ont envie de man- 
ger; car comme c'eft leur nourriture or- 
dinaire , ils ont la précaution d'en faire 
toujours de grands amas , & fur tout du- 
rant l'Automne, prévoyant que les gelées 
doivent glacer leur étang , & les tenir en- 
fermez deux ou trois mois dans leurs Ca- 
banes. 

Je n'aurois jamais fini , fi je me met- 
tois à faire la defeription des différens 
ouvrages de ces ingénieux Animaux, l'or- 
dre établi dans leur petite République, 
& les précautions qu'ils prennent pour fe 
mettre à l'abri de la pourfuite des autres 
Animaux : ce que je remarque c'eft que 
tous les autres qui font fur la terre , en 
ont d'autres à craindre, quelque forts, agi- 
les ou vigoureux qu'ils puiflènt être, mais 
ceux dont je parle n'ont uniquement que 
les hommes à appréhender , car les Loups, 
les Renards , les Ours, &c. n'ont garde 
de s'ingérer de les aller attaquer dans leurs 
Cabanes, quand même ils auroient la fa- 
culté de plonger. Il eft iûr qu'ils n'y trou- 
veraient pas leur compte , car les Caftors 
s'en déferaient fort aifément avec leurs 
dents incifives & tranchantes : Il n'y a 
donc qu'à terre où ils pourraient être in- 
fultez , & c'eft ce qui fait auflî que quoi 
qu'ils ne s'écartent jamais de vingt pas du 
bord de leur étang, ils ont des fentinelles fur 
les ailes (comme je l'ai déjà dit) qui crient 
pour les avertir lors qu'ils entendent le moin- 
dre bruit. 

1] ne me re.fte qu'à expliquer la nature 

des 



i6» Mémoires 

des Pars où fe fait la chafïè des Caftors, 
dont quelques-uns font marquez fur ma 
Carte ; il faut favoir premièrement qu'on 
ne fauroit marcher quatre ou cinq lieues 
dans les Bois de Canada, fans trouver quel- 
que petit Lac à Caftor , de forte qu'on 
pourrait dire que tout ce vafle Continent 
n'eft qu'un Pais de chajfé de Caftor ; mais 
ce n'eft pas ce que j'entens. Ces lieux de 
chaiTe dont je parle , font quantité de pe- 
tits étangs remplis de ces Animaux , & 
dont la diftance des uns aux autres eft peu 
confidérable. Par exemple , celles du Sa- 
guinan , de YOurs qui dort , de la Rivière 
des Puants , &c. font de vingt lieues de 
longueur , & de manière qu'en tout cet 
efpace de terrain , ri fe trouvera foixante 
petits Lacs de Caftors plus ou moins , où 
certain nombre de Sauvages pourront chaf- 
fer durant l'Hiver. C'cft ordinairement à 
la fin de l'Automne qu'ils partent de leurs 
Villnges en Canot pour s'aller pofter en 
ces lieux de ChafTe ; & comme ils les 
connoifïènt mieux que je ne connois les 
rues de Québec , ils conviennent entr'eux y 
chemin faifant , du diftric~t de chaque famil- 
le ; de forte qu'arrivant là, ils fe divifent 
par Tribus. Chaque Chailèur établiffant 
fon domicile au centre du terrain de fon 
diftricT:, comme vous le voyez marqué dans 
cette figure. Il y a huit ou dix Chaflèurs 
dans chaque Cabane, qui pour leur partent 
quatre ou cinq étangs. Sur chaque étang 
il y a tout au moins une loge à Caftors, 
& quelquefois deux ou trois. Ces Chaf- 
fèurs 



D e l'A m e r i q v e. 163 

leurs s'occupent, dès qu'ils fè font cabanes, 
à faire des pièges à Loutres , à Renards , à 
Ours, à Caftors terriens & à Martres, fur 
les bords de leurs étangs , enfuite ils les 
vont régulièrement vifitcr tous les jours; 
mais fur tout, ils aimeroient mieux mourir 
de faim que de fortir des bornes qu'ils fè 
font prefcrites pour aller piller les bêtes pri- 
fes aux pièges de leurs Camarades. Ils 
font très - bonne chère pendant le tems de 
cette Ghafle qui dure quatre mois, trouvant 
plus qu'ils n'ont befoin , des Truites , des 
Lièvres , des Geïinotes de bois , & des Ours 
en abondance , & quelquefois des Cerfs & 
des Chevreuils. 

Les Caftors fe prennent rarement aux 
pièges , à moins que d'y mettre certain 
bois de tremble rouge * qu'ils aiment beau- * g™ tjt 
coup , & qui ne fe trouve pas facilement. Y's^l" 
On les prend l'Automne en faifant un 
grand trou au pied de leur digue pour fai- 
re couler toute l'eau de l'étang , enfuite les 
Caftors fe trouvant à fec , les Sauvages les 
tuent tous , à la réfèrve d'une douzaine de 
femelles & d'une demi douzaine de mâles, 
enfuite ils reparent avec beaucoup d'exa&i- 
tude le trou qu'ils ont fait , & ils font en 
forte que l'étang fe remplit d'eau comme 
auparavant. 

Pour ce qui eft de la chafTe que l'on fait 
en Hiver lors que l'étang eft glacé , ils 
font des trous aux environs de la loge des 
Caftors , dans lefquels ils paflent des rets 
de l'un à l'autre, & lors qu'ils font tendus 
comme il faut , ils découvrent à coups de 

hache 



164 Mémoires 

hache la Cabane de ces pauvres Animaux 
qui fe jettant à l'eau & venant prendre ha- 
leine à ces trous , ils s'envelopent dans les 
filets : il n'en échape pas un feul , mais 
comme les Sauvages ne veulent pas les 
détruire T ils rejettent dans les trous le mê- 
me nombre de Caîlors mâles & femelles, 
comme je viens de vous dire qu'il fe pra- 
tique dans les chaiîès qu'ils font en Au- 
tomne. 

On peut les tuer aufiî lors qu'ils nagent 
fur l'eau , ou quand ils viennent à terre 
couper des arbres , mais il faut être bîen 
cache & ne pas fe remuer , car au moin- 
dre bruit qu'ils entendent , ils fe jettent 
dans l'eau & plongent jufqu'à leurs Caba- 
nes. Cette manière de chafTer eft propre- 
ment celle des Voyageurs, qui fe trouvant 
campez proche de quelque étang à Cafîors 
tâchent d'en furprendre quelques-uns en 
s'embufquant derrière quelque fouche ,. ou 
quelque gros arbre jufqu'à l'entrée de la 
nuit. 

Les Sauvages prennent auffi d'autres 
Animaux dans ces Pais de Chafiè de Ca- 
ftors , en courant de côté & d'autre. J'ai 
dit qu'ils faifoient des trapes où les Renards, 
les Loups , les Martres & les Loutres fe 
font écrafer dès qu'ils mordent à l'appas. J'ai 
expliqué la manière dont on fait ces fortes 
de pièges dans ma Lettre onzième. Ces 
machines ne différent les unes des autres 
qu'en grandeur. Celles des Ours font les 
plus fortes , mais- ils ne s'y prennent que 
jufqu'au commencement de l'Hiver ,. car 

alors 



de l'Amérique. i 6f 
alors ils cherchent de gros arbres qui foient 
creux à l'endroit des premières branches 
pour s'y nicher. Plufieurs perfonnes ont 
de la peine à croire que ces Animaux puif- 
fent vivre trois mois dans ces priions fans 
autre nourriture que le fuc de leurs pat- 
tes qu'ils lèchent continuellement. C'eft 
pourtant ira fait inconteftable ; qui ne 
me paroît pas (î difficile à croire , que ce- 
lui d'y pouvoir grimper , fur tout dans le 
tems qu'ils font fi gras que deux Sauva- 
ges les conduifent ou ils veulent avec des 
gaules ne pouvant prefque pas marcher. 
C'elt ce que j'ai vu trois ou quatre fois 
pendant l'Hiver de 1687. lors que j'hi- 
vernai au Fort St. Jofeph : car les Hurons 
du parti de SaentÇouan en amenèrent quel- 
ques-uns qui ne firent aucune difficulté d'y 
entrer. 

Les Sauvages font auflî des trapes pour 
les Caftors terriens , qui , par la raifon que 
j'ai cité dans ma feiziéme Lettre , fe lo- 
gent dans la terre comme les Renards, 
les Lapins & les Blereaux , & quoi qu'ils 
foient chaflèz & pourfuivis par les autres 
Caftors , ils font cependant leurs trous aux 
environs des étangs , des ruiffeaux ou des 
Rivières. Ceux-ci fe prennent aifément à 
ces pièges , fur tout lors qu'on y met la 
tête d'un Loutre pour fervir d'appas. Il y 
a une fi forte antipathie entre ces deux for- 
tes d'Animaux , qu'ils fe font une guerre 
continuelle. 

Les Sauvages m'ont raconté avoir vu 
quantité de Loutres raffemblez vers le 

mois 



i<S6 Mémoires 

mois de Mai , qui ayant l'audace d'aller at- 
taquer les Cuftors jufques dans leurs Caba- 
nes fe laiiloient pourtant repouflèr & chaf- 
fer de l'étang avec perte : & ils ajoûtoient 
qu'un Caftor peut fe défendre vigoureufe- 
ment contre trois Loutres à coups de dents 
& de queue. Au refte , les Caftors des 
étangs fe prennent rarement aux trapes , à 
moins qu'on n'y mette pour fervir d'appas 
de ce bois de tremble, dont je vous ai déjà 
parlé. J'ai dit que les Sauvages vifitent 
chaque jour leurs pièges , apportant dans 
leurs Cabanes la proye qu'ils y trouvent. 
Auflî-tôt les efclaves écorchent ces bêtes 
prifes, puis ils en étendent les peaux à l'air, 
ou à la gelée pour les faire fecher ; cela 
dure autant que la fin de la Chaflè , qui 
finit par le grand dégel , auquel tems ils 
mettent leurs Pelleteries en paquets , les 
tranfportant enfuite jufqu'au lieu où ils ont 
lailîe les Canots en arrivant dans ce Païs de 
Chaire. 

Quoi que les Sauvages ayent beaucoup 
à craindre de leurs ennemis, pendant qu'ils 
font difperfez de côté & d'autre , occu- 
pant , comme j'ai dit , plus de vingt lieues 
de terrain , ils n'ont prefque jamais la pré- 
caution d'envoyer par tout des découvreurs, 
ce qui fait qu'ils font très-fouvent furpris 
lors qu'ils y penfent le moins. Je pourrois 
citer ici vingt funeftes courfes des Iroquois 
dans les Païs de ChalTe dont je parle , où 
ils ont égorgé quantité de nos Amis & 
Alliez. J'ai fait tout ce que j'ai pu pour 
faire entendre à ces derniers qu'ils man- 

quoient 



de l'Amérique. i6j 
quoientd'efprit & de conduite en cette ren- 
contre-là , puis qu'ils pouvoient facilement 
fe mettre à l'abri de pareilles infultes, éta- 
blifïant des Cabanes où ils poferoient des 
Corps de Garde, qui auroient l'œil au guet, 
pour découvrir les ennemis qui pourroient 
s'avancer aux environs de ces Païs de Chafïès. 
Ils fe contentent de répondre que cela eft 
raifonnable , & qu'il eft vrai qu'ils ne dor- 
ment point en fureté. Enfin , ils s'imagi- 
nent que leurs ennemis étant occupez à 
chafïèr de leur côté , ils font affez fots pour 
ne pas prendre aucune précaution. Cepen- 
dant , je fai que les Iroquois en ufent tout 
autrement; ayant des Avant-gardes, & des 
batteurs d'eftrade qui font toujours en mou- 
vement , ce qui fait qu'on ne les trouble 
prefque jamais dans leurs ChafTes. Au 
refte , je ne crois pas devoir finir ce chapi- 
tre fans rapporter deux occaiions où les Iro- 
quois ont manqué leur coup en voulant fur- 
prendre leurs ennemis , quoi qu'ils ayent par- 
faitement bien réiïrTi dans plulîeurs autres oc- 
cafîons. 

L'année 1680. les Oumamis & les Ilinois 
étant à la ChafTe près de la Rivière des Ou- 
mamis, un parti de quatre cens Iroquois les 
ayant furpris , tuèrent trente ou quarante 
Chaffeurs & firent trois cens prifonniers , y 
comprenant les femmes & les enfans. En- 
fuite après s'être un peu repofez , ils fe 
préparoient à retourner chez eux à petites 
journées , ayant lieu de croire qu'ils au- 
roient regagné leurs Villages avant que les 
Ilinois & les Oumamis euilènt eu le tems 

de 



i68 Mémoires 

de fe rallier & d'envoyer des Coureurs 
pour avertir ceux de ces deux Nations dif- 
perfées qui chafïbient en des endroits plus 
éloignez. Mais ils fe trompèrent fi fort 
que ces Ilinois & Oumamis s'étant ralliez au 
nombre de deux cens , réfolurent de périr 
plutôt que de fouffrir que leurs gensfufîènt 
emmenez par les Iroquois. Cependant, com- 
me la partie n'étoit pas égale, il s'agifïbit 
de trouver quelque bon expédient; en ef- 
fet , après avoir bien refléchi fur la maniè- 
re de les attaquer , ils conclurent qu'on 
devoit les fuivre d'un peu loin jufqu'à ce 
qu'il commençât à pleuvoir. Leur projet 
réiifllt & le Ciel fembla le fàvorifer , car 
un jour que la pluye ne difcontinua point 
depuis le matin jufqu'au foir , ils doublè- 
rent le pas dès que l'eau commença à tom- 
ber du Ciel , & pafîànt à deux licuës à cô- 
té de ces Iroquois , ils prirent le devant 
pour leur dreffer une embufeade au milieu 
d'une prairie , que ces derniers voulurent 
traverfer pour gagner un bois , oùilsavoient 
defîèin de s'arrêter pour faire de grands 
feux. Les Ilinois & Oumamis étant cou- 
chez fur le ventre dans des fougères , at- 
tendirent que les Iroquois Aillent au milieu 
d'eux pour décocher leurs flèches. Enfuite 
ils les attaquèrent fi vigoureufement la 
cane-tête à la main , que ceux-ci ne pou- 
vant fe fervir de leurs fufîls les amorces 
étant mouillées , furent contraints de les 
jetter par terre pour fe défendre avec les 
mêmes armes dont ils étoient attaquez, 
f j'entens avec leur caffe-tête) mais comme 

J'ai 



de l'Amérique. io> 
j'ai dit ci-devant que les Ilinois font une fois 
plus adroits & plus agiles que les Iroquois. 
Ces derniers furent obligez de céder aux 
premiers, fe battant en retraite jufqu'à l'en- 
trée de la nuit , après avoir perdu cent qua- 
tre vints Guerriers. Le Combat qui ne dura 
qu'une heure eût duré toute la nuit , fi les 
vainqueurs n'euffènt pas craint que leurs 
gens étant encore liez , & demeurant derriè- 
re eux ne fufïènt expofez à quelque furpri- 
fe dans l'obfcurité , de forte qu'après les 
avoir rejoints , & s'être faifi de tous les fu- 
fils des fuyards difperfez deçà & delà , ils 
s'en retournèrent en leurs Pais , fans avoir 
voulu prendre un feul Iroquois, de peur de 
s'afFoiblir. 

La féconde affaire arriva trois ans après 
celle-ci , dans le Pais de Chafîè des Outaga- 
?nis, où je vous ai marqué dans ma 16. Let- 
tre que le Chef de cette Nation me donna 
dix Guerriers pour m'accompagner à la Ri- 
vière Longue. Voici comment le coup le 
fit. Un corps de mille Iroquois étant venu 
en Canot à la fin de l'Automne jufqu'à la 
Baye des Mijfîfagues , dans le Lac des Hu- 
rons, fans être découvert , mit pied à terre 
en ce lieu-là ; & comme ils étoient nom- 
breux , ils fe mirent en marche , portant 
des filets pour pêcher dans les petits Lacs 
& Rivières , en attendant la failon des gla- 
ces qui arriva peu de jours après. Dès 
qu'elles furent afîèz fortes pour paflèr def- 
fus, ils continuèrent leur route, côtoyant 
le grand Lac des Hurons jufqu'à cinq ou 
fix lieues au deifous du Sault Sainte Marie 

tome IL H ou 



tyo Mémoires 

où ils ne voulurent pas aller , craignant de 
trouver des Coureurs de Bois dans le Fort 
des Jefuites. Ayant traverfé la Baye ils 
jjugercnt à propos de faire de très -petites 
journées , de peur d'être découverts ; & ils 
curent la précaution de marcher tous de 
£le fur la neige ; afin que fi par hazard on 
venoit à découvrir leurs piftes on crût qu'ils 
ne feroient que trente ou quarante tout 
au plus- Ils marchèrent de cette manière 
jufqu'au quinze ou vintiéme de Février, 
fans qu'on les apperçût , mais malheureufe- 
ment pour eux quatre Sauteurs les ayant 
vu palier en fi grand nombre fur un petit 
Lac , coururent à toute jambe au Pais de 
Chafïè des Ouf agamis pour les en avertir, 
quoiqu'ils fufient en guerre avec eux. Cepen- 
dant le dégel étant furvenu contre l'atten- 
te de ces Iroquois , qui comptoient d'avoir 
encore une vingtaine de jours de gelée félon 
la coutume ordinaire de la faifon , leur fit 
doubler le pas , cherchant les paifages les 
plus étroits & les moins fréquentez. Les 
Outagamis étoient fort embarralfez du parti 
qu'ils avoient à prendre. Il eft fur qu'ils 
pouvoient ratraper leurs Villages en toute 
fureté , mais ils auroient été contraints 
d'abandonner leurs femmes & leurs enfans 
qui n'auroient pas eu la force de courir 
auffi vite que les hommes. Enfin après 
avoir tenu Confeil entr'eux , ils rélblurent 
de s'avancer jufqu'à un certain paflàge d'une 
demi lieuë de longueur , & de trente pas de 
largeur entre deux petits Lacs , par où ils 
voyoient bien que les Iroquois dévoient abfo- 

lument 



de l'Amérique. 171 
lument palier. Ces Ont agamis n'étant que 
quatre cens jugèrent à propos de fe partager 
en deux Corps, c'eft- à-dire, que deux cens 
fe tieudroient à un bout du palfage , qu'ils 
fortifièrent aulîî - tôt de pieux dans une tra- 
verfe de pieux d'un Lac à l'autre ; & que les 
deux cens qui reftoient s'en iroient à un 
quart de lieuë à côté de l'autre bout du paf- 
fage par lequel les Iroquois dévoient entrer, 
afin qu'après avoir coupé chacun un pieu , 
ils accourulTcnt diligemment pour le fermer , 
& qu'aulïï-tôt que les Iroquois auraient en- 
filé le chemin les découvreurs envoyez pour 
obferver leur marche , viendroient prompte- 
ment en donner avis , ce qui fut ponctuel- 
lement exécuté ; car dès que ce gros parti 
qui cherchoit les chemins les plus étroits 
fut entré dans celui-ci, les deux cens Ou- 
tagamis qui étoient à un quart de lieuë à 
côté , accoururent de toute leur force , 
portant allez de pieux pour fermer ce pe- 
tit efpace de terrain borné par les deux pe- 
tits Lacs ; de forte qu'ils eurent tout le 
tems de les planter & de les appuyer avec 
de la terre avant que les Iroquois , étonnez 
d'avoir trouvé le chemin fermé à l'autre 
bout , fulïènt revenus fur leurs pas , pour 
fè voir renfermez entre deux barricades. 
Or quoique , comme je vous l'ai déjà dit 
bien des fois , les Sauvages n'ayent jamais 
eu la témérité d'attaquer un réduit de cin- 
quante pieux , ces Iroquois ne lailîèrent pas 
de vouloir elfayer le coup ; ils vinrent en 
foule à toute jambe pour forcer la nouvel- 
le Barricade , mais ils lâchèrent pied dès la 
H 2. pre- 



172, Mémoires 

première décharge que les Outagamis firent 
entre l'efpace des pieux , car ils n'avoient pas 
eu le temps de les joindre comme il faut. 
Les Iroquois le voyant ainfï renfermez cru- 
rent que le nombre des Outagamis étoit plus 
grand. Cependant il étoit queftion de for- 
tir de cette prifon; or de fe jetterdans l'eau 
pour traverser l'un de ces Lacs il y avoit de la 
vie , outre qu'il falloit avoir bonne haleine & 
bon cœur , car le trajet étoit large & l'eau très- 
froide , les glaces ne faifant que de fe fondre : 
pendant ce tems-là les Outagamis fortifioient 
leurs barricades de mieux en mieux ; en- 
voyant des coureurs difperfez de diftance à 
autre fur les rives de ces deux étangs pour 
aiTommer tous ceux qui voudroient aborder à 
la nage. 

Malgré toutes ces précautions les Iroquois 
trouvèrent un expédient merveilleux qui 
fut de travailler à faire des radeaux avec les 
arbres dont ils ctoient environnez ; mais 
les coups de hache retentiflànt un peu trop 
fort , firent juger aux Outagamis du deiTein 
qu'ils avoient , ce qui fut caufe qu'ils firent 
des Canots de peau de Cerfs pour roder fur 
ces deux étangs durant la nuit. Ces ra- 
deaux furent faits en cinq ou fix jours , pen- 
dant lequel tems les Iroquois péchèrent des 
Truites en quantité à la vûë des Outaga- 
mis , qui ne pouvoient l'empêcher. Il n'é- 
toit plus queflion que de traverfèr l'un des 
Lacs , & de fe bien battre en abordant à ter- 
re, au cas que leur navigation fecrete fut 
découverte. Pour mieux réunir ils firent 
une feinte dont le fuccès eut été infailli- 
ble. 



D E L'A- M- ERIQUE. Ï73 

ble, fi le fonds de ces Lacs n'eut pas été 
bourbeux. Car ayant facrifié vers la minuit 
fur l'un des deux Lacs vingt efclaves qu'ils 
obligèrent à pouflèr un radeau , ils fe mi- 
rent en devoir de palTer l'autre étang fur la 
même voiture , fe fervant de grandes per- 
ches ou lates au lieu de rames ; mais com- 
me ces perches s'enfonçoient tellement dans 
la vafe que nos navigateurs avoient beau- 
coup de peine à les retirer , cela les fit aller 
plus lentement; fi bien que les Outagamis, 
qui d'abord avoient pris le change , en s'at- 
tachant aux efclaves , eurent le tems de 
courir à l'autre Lac, où ils apperceurent les 
Iroquois , éloignez du bord environ la por- 
tée du moufquet. Dès que ceux-ci fe trou- 
vèrent à trois pieds d'eau ils s'y jetterent 
fufil bandé , efïùyant les vigoureufes déchar- 
ges des Outagamis qui n'étoient que trois 
cens, parce qu'ils avoient lailTé cinquante 
hommes à chaque barricade. Ce fut un 
miracle que les Iroquois ne furent pas tous 
afïbmmez en gagnant terre , car ils enfon- 
çaient dans la vaze jufqu'au genou. Il 
eft urai que comme c'étoit pendant la nuit, 
tous les coups des Outagamis ne portoient 
pas; quoi qu'il en foit, il en demeura cinq 
cens fur l'eau , & le refte ayant pris terre mal- 
gré la refiftance de l'ennemi, ces Iroquois 
débarquez attaquèrent fi vigoureufement les 
Outagamis, que l] les cent hommes deftinez 
à la garde des barricades n'étoient accourus 
promptement au bruit de la moufqueterie , 
les pauvres Outagamis étoient en rifque de 
relier fur la place. Ils fe bâtirent jufqu'au 
H 3 jour 



ï?4 Mémoires 

jour pèle mêle avec une rage épouvantable, 
difperfez deçà & delà dans le bois, les gens 
de même parti fe tuant les uns les autres 
fans fe connoître ; mais les Irequois , qui 
jufques-là s'étoient obftinez à ne pas céder 
le champ de bataille à caufe de leurs bleflèz, 
& auffi parce qu'ils ne vouloient pas que 
les Outagamis profitaffènt de la chevelure 
de leurs morts , furent obligez de lâcher 
pied , fans être pourfuivis , & ils s'enfuïrent 
à -une demi lieue' , où ils fe rallièrent. J'ai 
fû par divers Iroquois quelques années après 
ce Combat , que ceux qui reftoient , vou- 
loient recommencer un nouveau choc, 
mais comme la poudre leur manquoit, 
& que d'ailleurs ils étoient obligez de re- 
pafïer fur les terres des Sauteurs pour s'en 
retourner dans leur Pais par le même che- 
min, ils changèrent de réfolution, en quoi 
ils eurent grand tort , car étant encore au 
nombre de trois cens , ils eulTent infailli- 
blement été les plus forts , les Outagamis 
étant plus foibles d'un tiers , & ayant perdu 
la moitié de leurs gens dans ce violent 
combat, outre que parmi les deux cens qui 
reftoient , il y avoit trente bleflèz ; ceux-ci 
s'étant retranchez dans le même endroit 
où l'action s'étoit pafTée , donnèrent leur 
premier foin à panfer les bleflèz tant ceux 
des Iroquois que les leurs , & après avoir 
pelé la tête de tous les morts ennemis, 
ils envoyèrent des découvreurs pour ob- 
ferver la marche des Iroquois , enfuite ils 
retournèrent chez eux fans rien crain- 
dre» 

Arrî- 



de l'Amérique. kjf 
Arrivez à leurs Villages , ils débutèrent 
par une action de reconnoiïîance envers les 
quatre Sauteurs qui les avoient avertis de 
l'aproche des Iroquois , les proclamant grands 
Chefs de guerre, leurfaifant part de la moitié 
de leur ChaiTe, qui fe montoit à plus de 60000 
écus , & prétendant que ces quatre Sauvages 
dévoient hériter des Caftors & des autres 
Pelleteries des Outagamïs qui avoient péri 
dans le Combat : enfin après avoir fait à ces 
donneurs d'avis toute la bonne chère poffi- 
ble & tous les honneurs qu'ils font capables 
de rendre à la manière duPaïs, ils ks ren- 
voyèrent en Canot au Saut Sainte Marie par 
la Baye des Puans avec une efeorte de cin- 
quante Guerriers^ Ceux-ci refuferent en vain 
les prefens & le Cortège, pareeque les deux 
Nations étoient en guerre ; on les força de 
les accepter, &c'eft ce qui fut caufe que la 
Paix fe fit entr'elles au bout de quatre mois. 
En voila, cemefemble, aiTez pour vous fai- 
re concevoir les rifques que les Sauvages cou- 
rent à la Chafïè des Caftors : cependant, 
quoique je ne faffè que finir deux avantures 
de guerre, je ne lainerai pas de vous apren- 
dre dans le chapitre fuivant en quoi con- 
fiée leur Art militaire, vous y verrez un dé- 
tail qui pourra vous divertir & faire plaifir à 
yos Amis. 



H 4 Guerre 



ijô Mémoires 

Guerre des Sauvages. 

T E Sauvage nommé le Rat, dont je vous 
■*- / ai parlé ii fouvent , m'a dit pluiîeurs 
fois que la chofe du monde qui embarraf- 
foit le plus fon efprit , c'étoit de voir que 
les hommes fiflent la guerre aux hommes. 
Vois-tu , difoit-il , mon frère ; nos Chiens s'acor- 
dent parfaitement bien avec ceux des Iroquois, 
&F ceux des Iroquois avec ceux des François. 
jft ne fâche point que les animaux de la même 
efpece fe faffent la guerre à l f exemple des hom- 
mes qui paroiffent moins Naturels en cela que 
tes bêtes. Pour moi, je croi , continuoit-il , 
que files animaux pouvoientpenfer, raifonner, 
& fe communiquer leurs fentimens , il leur fe- 
rait facile de détruire tout le genre humain ; 
car enfin fi les Ours & les Loups étoient capa- 
bles de former une République , qui les empê- 
cheroit de s'attrouper dix ou douze mille & de 
•venir fondre fur nous ; aurions-nous en ce cas- là 
de quoi nous défendre ? rien ne leur feroitplus 
eiféque defcalader nosVilloge s pendant la nuit, 
renverfer nos Cabanes & nous dévorer. Pour- 
ri&ns-nous entreprendre une ChaJJe fans courir 
le danger d'être déchirez ? nous ferions réduits 
à vivre de glands , Ç5 5 de racines , privez der- 
mes & de vêtemens , & toujours en rifque de 
tomber entre les pattes de ces Animaux féroces ; 
ne ferions-nous pas obligez de céder à leur force 
& à leur adreffe ? Concluons donc , mon cher 
frère, que la Raifon des hommes efi le plus 
grandinflr ument de leur malheur , & que s'ils 

n?A- 



DE L'AMERIQUE. 177 

7? avoient point la faculté de penfer , de raifon^ 
ner & déparier , ils ne fe fer oient pas la guerre 
comme ils font fans aucun égard à P humanité 
& à la bonne foi. 

Voilà U Morale d'un Sauvage , qui fe 
mêle dePhilofopher fur la coutume de tuer 
les hommes avec juftice & avec honneur. 
Les Jefuites tâchent de détruire ce fcrupule 
par leurs raifons bonnes ou mauvaifes ; ce 
qu'ils font auffi fur plufieurs autres matiè- 
res; les Sauvages les écoutent, mais ils leur 
avouent franchement qu'ils ne les conçoivent 
pas. 

Les Sauvages fe font la guerre au fujet 
de la Chafïè ou du paffage fur leurs terres , 
parce que les limites font réglées. Cha- 
que Nation connoit les bornes de fon Païs. 
Mais ces Amériquains font auffi cruels en- 
vers leurs ennemis qu'ils font équitables 
envers leurs Alliez ; car il fe trouve parmi 
eux des Nations qui traittent leurs prifon- 
niers de guerre avec la dernière inhumant 
té ; Je vous la ferai mieux connoître dans 
la fuite. Lorfque les Européens s'ingèrent 
de reprocher à ces Sauvages leur férocité , ils 
vous répondent froidement que la. vie n'cft 
rien , qu'on ne fe vange pas de fes ennemis 
en les égorgeant ,. mais en leur faifant fouf- 
frir des tourmens longs , âpres & aigus ; 
& que s'il n'y avoit que la mort à. craindre 
dans la guerre , les femmes la feraient auffi 
librement que les hommes.- A l'âge de 
vingt ans ils commencent à endoiTèr le har- 
nois, & le quittent à leur cinquantième an- 
née. S'ils portent les armes plutôt ou plus 
H s tard 



ty% Mémoires 

tard ce n'eft que pour marauder , mais iis 
ne font point compris dans le nombre des 
guerriers. 

Le fort des Iroquols , c'eft de fe battre dans 
une Forêt avec des armes à feu ; car ils ti- 
rent fort adroitement , outre qu'ils favent 
très-bien ménager leur avantage , fe cou- 
vrant des arbres , derrière lefquels ils tien- 
nent ferme fans lâcher le pied après avoir 
fait leur décharge , quoique leurs ennemis- 
foient quelquefois doublement fuperieurs,- 
Mais comme ils font plus grands & moins 
agiles que les Méridionaux , ils font moins 
propres à manier la maffuë , & à caufe de 
cela ils font prefque toujours défaits en plei- 
ne campagne où l'on fe bat avec cet infini- 
ment, ce qui fait qu'ils évitent les prairies 
autant qu'il leur efl: poffible. 

Les Sauvages ne fe font la guerre que 
par furprife , c'eft à dire que ceux qui dé- 
couvrent font prefque toujours ailiirez de 
vaincre ; ayant à choifir d'attaquer à la poin- 
te du jour ou dans les défilez les plus dan- 
gereux. 

Les Sauvages prennent toutes les pré- 
cautions imaginables pour couvrir leur 
marche pendant le jour, envoyant des dé- 
couvreurs de tous cotez , à moins que le 
Parti ne fe fente affez fort pour n'avoir 
rien à craindre ; car alors ils fe contentent 
de marcher fort ferrez. Mais autant fè 
négligent-ils pendant la nuit , n'ayant ni 
Sentinelles, ni corps de garde à l'entrée de 
leur camp ; ils font la Chaffe des Gaftors 
avec la. même affurance & la même fecu- 

rité, 



de l'Amérique. 179 

rite. M'étant informe de la raifon de cet- 
• te mauvaife difcipline , l'on m'a allure que 
ces Sauvages en ufoient ainfi par préfomp- 
tion, comptant allez fur la réputation de 
leur valeur , pour s'imaginer que leurs en- 
nemis n'auront pas l'audace de les attaquer, 
& que lorfqu'ils envoyent à la découverte 
pendant le jour , c'eft moins par la crainte 
qu'ils ont d'en être furpris, que par le delir 
qu'ils ont de les furprendre. 

Quantité de Nations Sauvages en Cana- 
da tremblent au feul nom des Iroquois ; 
car ceux-ci font braves, experts , entrepre- 
nants , & capables de bien exécuter un 
projet. Il eft vrai qu'ils font moins alertes- 
que la plupart de leurs ennemis , & moins 
adroits pour le combat de la mafluë ; c'eft 
pour cela qu'ils ne forment jamais que des 
partis nombreux, & qu'ils marchent à plus 
petites journées que les autres Sauvages. 
Au refte vous avez dû voir à la table des 
Nations àc Canada celles qui font belliqueu- 
fes & celles qui ne font propres qu'à chaf- 
fer. 

Les Sauvages ont des talens merveilleux 
pour faire une guerre de furprife , car ils 
connoilTènt mieux la pifte des hommes 
ou des bêtes fur l'herbe & fur les feuilles, 
que les Européens ne le pourraient connoî- 
tre fur la neige ou fur le fable mouillé. Ou- 
tre cela ils diftinguent facilement li ces tra- 
ces font vieilles ou nouvelles , aufîi bien 
que le nombre & l'efpece qu'elles deliguent , 
& ils fuivent ces vertiges des jours entiers 
fans prendre le change : c'eft une vérité 
H 6 dont 



îî'o Mémoires 

dont je ne faurois douter après en avoir éré 

tant de fois le témoin. 

Les Guerriers n'entreprennent jamais rien 
fans l'avis des Anciens aufquels ils propofent 
les deflèins qu'i ls ont de faire des parties :: ces 
Vieillards s'afTemblent alors , & ils délibèrent' 
fur les proportions des Guerriers ; enfuite 
l'Orateur fortant de la Cabane du Confeil 
déclare tout haut ce que l'on a refolufur les 
propositions , afin que tout le Village enfoit 
informé.. 

11 faut remarquer que chaque Village a 
fon grand Chef de guerre , qui pour fa va- 
leur , fa capacité , & fon expérience , a été 
proclamé tel d'un confentement unanime. 
Cependant ce tître ne lui donne aucun 
pouvoir fur les Guerriers ;. ces fortes de 
gens ne connoiiïant point la fubordina- 
tion Militaire non plus que la Civile. Cela 
eft tellement vrai que fi ce Grand Chef 
s'avifoit de commander quelque chofe au 
moindre homme de. fon parti r celuirci qui 
ne fera peut-être qu'un fat & qu'un malo- 
tru, eft en droit de répondre nettement à 
cette figure de Capitaine qu'il ait à faire lui- 
même ce qu'il ordonne aux autres ; mais 
le cas eft fi rare que je ne fai fi l'on en 
pourroit citer un exemple. Cette indé- 
pendance néanmoins ne caufe aucun pré- 
judice. Le Grand Chef fans être revêtu de 
pouvoir & d'autorité ne laiiîè pas de trou- 
ver un parfait acquiefeement ;. car à peine 
il ouvre la bouche pour dire, je trouve à 
propos ceci ou cela , il faudroit détacher dix 
on vingt hommes &c. que la chofe eft exé- 
cutée. 



de l'Amérique. i8t 
entée fur le champ , & fans la moindre, 
oppofition. Outre ce Grand Chef, il y en 
a quelques autres , qui ont chacun certai- 
ne quantité de Guerriers, attachez à eux 
par confédération & par amitié ; de forte 
que ceux-ci ne font regardez comme Chefs 
que par les gens de leur Famille & de leur 
Parti. 

Quand les Anciens trouvent à propos 
qu'un Parti de Guerriers fe mette en cam- 
pagne , le Grand Chef de Guerre qui fe 
trouve toujours au Confeil, a le privilège 
de fe mettre à la tête préférablement à tout 
autre, ou de demeurer au Village fi bon 
lui femble. S'il arrive qu'il veuille mar- 
cher, il fait crier dans toutes les rués du 
Village par le Crieur de la Nation qu'un 
tel jour il donne un feiiin de Guerre aux 
gens qui voudront bien s'y trouver. Alors 
ceux qui ont envie d'être du Parti , font 
porter leurs plats à la Cabane de ce Grand 
Chef au jour nommé, ne manquant pas de 
s'y trouver avant midi. L'Aiîèmblée étant 
complecte, le Grand Chef fort dans la Pla- 
ce publique la malTuë à la main, & fuivi 
de fes Guerriers qui s'alTeyoient autour de 
lui. Auflï-tôt fix Sauvages portant chacun 
une efpéce de timbale propre plutôt au 
charivari qu'au fon de la guerre, viennent 
s'accroupir au pied d'un poteau planté au 
centre de ce grand Cercle : en même tems 
le Grand Chef regardant fixement le So- 
leil , ce que toute fa troupe fait aulTi à fon 
imitation , il harangue le Grand Efprit; 
après quoi l'on offre ordinairement un Sa- 
li 7 crifice, 



iSr MEMOIRES 1 

crifice. Cette cérémonie achevée, ilchan- 
te fa chanfon de Guerre , pendant que les 
Timbaliers battent la mefure à leur ma- 
nière , & à la fin de chaque période qui 
contient un de fes exploits , il donne un 
coup de maiïuë au poteau. Le Grand 
Chef ayant fini fa chanfon , chaque Guer- 
rier chante la fïenne avec la même métho- 
de , pourvu cependant qu'il ait fait une 
campagne , autrement il eft obligé de gar- 
der le lilence. Enfuite la troupe rentre dans 
la Cabane du Chef où le repas fe trouve 
préparé.. 

S'il arrive que leGraxdChefne juge pas 
à propos de commander le parti , & qu'il 
veuille demeurer au Village ; les Guer- 
riers, qui ont deffein de marcher, choifif- 
fent un des petits Chefs dont je viens de par- 
ler. Celui-ci obferve les mêmes cérémonies 
de Harangue , de Sacrifice , de danfes , & du 
feftin qui fe continué chaque jour jufqu'à 
celui du départ. 

Parmi les Sauvages de Canada, quel- 
ques uns de ces Partis font la moitié ou 
les trois quarts du chemin en Canot. Ce 
font ceux qui habitent fur les rives des 
Lacs , aufli-bien que les Iroquois ; ceux-ci 
ont cet avantage fur; leurs ennemis qu'ils 
font tous armez, d'un bon fufil , au lieu 
que les autres ne portant cet infrrument 
que pour la Chafiè , il n'y a ordinairement 
que la moitié du Parti pendant le voyage 
qui en foit pourvu , ce qui fait que plus 
ils approchent du Pais de leurs ennemis, . 
moins, ils s'écartent pour chalTer , fur tout 

avec 



D E L' A MERIQOE. I 83 

avec les armes à feu dont le bruit les pour^ 
roit faire découvrir. Dès qu'ils font à 
trente ou quarante lieues du danger , il$- 
ue chaflènt plus , fe contentant de porter 
chacun un petit fac de farine de bled d'In- 
de de la pefanteur de dix livres , laquel- 
le ils mangent détrempée avec un peu 
d'eau fans être cuite, n'ofant pas faire de 
feu. 

Si ces Peuples qui font la guerre aux Iro- 
quoi s , font Ilinois , Outagamis , blutons ou. 
Sauteurs , «5c que ces Partis veuillent faire un 
coup de main, ne . fuflènt-ils que trente, ils 
n'héritent pas à s'avancer jufqu'au pied du 
Village des- ennemis, comptant fur la vîteP- 
fe de leurs jambes, en cas qu'ils fuiTent dé- 
couverts. Cependant, ils ont la précaution 
de marcher l'un après l'autre , & celui qui 
fe trouve le dernier a l'adreiTe de répandre 
des feuilles pour couvrir la pifte. Après avoir 
franchi ce pas périlleux , & lors qu'ils font 
entrez dans les champs des Iroquois , ils cou- 
rent toute la nuit, paffant la journée cou- 
chez far le ventre dans de petits Bois ou; 
dans des broufîàilles , tous enfemble , ou 
difperfez. Vers le foir , ou fi-tôt que le So- 
leil eft couché , ils fortent de leur embus- 
cade attaquant tous ceux qu'ils rencontrent, 
fans diftinétion d'âge ni de Sexe ; la cou- 
tume de ces Guerriers elt de n'épargner ni 
les enfans, ni les femmes. Lors qu'ils ont 
fini leur malTacre, & qu'ils ont levé la che- 
velure des morts , ils ont encore la har- 
dieflè de faire le cri lugubre. Appercevant 
de loin quelques Iroquois , ils s'efforcent de 

leur 



î84 Mémoires 

leur faire entendre qu'on a tué quelques- 
uns de leurs gens , qu'ils viennent leur 
donner la fepuîture, que l'action s'eft faite 
par un tel Chef, & par une telle Nation y 
après quoi ils s'enrayent tous le plus vite 
qu'il leur eil poffible par des chemins dif- 
férens,. jufqu'à certain rendez-vous à tren- 
te ou quarante lieues de là , fans être pour- 
fuivis des Iroquois, qui ne fe donnent pas 
cette peine , fâchant bien qu'ils n'ont pas 
les jarrets aflèi fouples pour les pouvoir 
atteindre.. 

Si ces Partis font de deux ou trois cens 
hommes , ils tentent d'entrer adroite- 
ment la nuit dans le Village , faifant ef- 
calader les palifTades par un ou deux Guer- 
riers pour ouvrir les portes , en cas qu'el- 
les foient fermées ;. mats il faut remarquer 
que les Outaouas auffi-bien que les autres 
Sauvages, qui n'ont ni tant de cœur, ni 
tant d'agilité , fe contentent de chercher 
les Iroquvis dans leur Païs de Chaflè ou de 
Pêche, n'ofant approcher de leurs Villa-r 
ges qu'à la diftance de quarante lieues , à 
moins qu'ils ne foient afTurez d'un azilo 
en cas-qu'ils foient découverts ou pourfui- 
vis ; ces lieux de refuge ne peuvent être 
que de petits Forts gardez par. les Fran* 
fois. 

Les Sauvages ne font jamais de prifon^ 
liiers aux portes des Villages de leurs en- 
nemis, à caufe de la diligence qu'ils font 
obligez de faite, courant jour & nuit pour 
fe fauver. C'tfl ordinairement dans les 
Païs de ChafTe, de Pêche, & en d'autres 

lieux 






~4faJ/ue opeue^ 




yrufte j>ar-S€s enen 







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184 Mémoires 

leur faire entendre qu'on a tué quelques- 
uns de leurs gens , qu'ils viennent leur 
donner la fepulture, que l'action s'efl: faite 
par un tel Chef, & par une telle Nation y 
après quoi ils s r enfuyent tous le plus vite 
qu'il leur eit poiïible par des chemins- dif- 
férens r juïqu'à certain rendez- vous à tren- 
te ou quarante lieues de là, fans êtrepour- 
fuivis des Iroquois, qui ne fe donnent pas* 
cette peine , fâchant bien qu'ils n'ont pas 
les jarrets aiîèz fouples pour les pouvoir 
atteindre.. 

Si ces Partis font de deux ou trois cens 
hommes , ils tentent d'entrer adroite- 
ment la nuit dans le Village , faifant ef- 
calader les paliflades par un ou deux Guer- 
riers pour ouvrir les portes , en cas qu'el- 
les foient fermées ;. mais il faut remarquer 
que les Outaouas aufiï-bien que les autres 
Sauvages, qui n'ont ni tant de cœur, ni 
tant d'agilité , fe contentent de chercher 
les Iroquois dans leur Païs de Chaflè ou de 
Pêche, n'ofant approcher de leurs Villa-r 
ges qu'à la diftance de quarante lieues , à 
moins qu'ils ne foient aflurez d'un azilo 
en cas -qu'ils foient découverts ou pourfui- 
vis ; ces lieux de refuge ne peuvent être 
que de petits Forts gardez par. les Fran* 
fois. 

Les Sauvages ne font jamais de prifon- 
niers aux portes des Villages de leurs en- 
nemis, à caufe de la diligence qu'ils font 
obligez de faice, courant jour & nuit pour 
fe fauvcr. C'tiî ordinairement dans les 
Païs de Chaflè, de Pêche, & en d'autres 

lieux 



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fœuutZge j>ns *n guerre et~ 
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jrri/orzier au<m luir Jorzrze 



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tfauuu^-trs reuenanû dcjror/z Wd^^^s^\M^ 




de l'Amérique. iSj- 
lieux où l'avantage de la furprife leur don- 
ne celui de la Victoire, qu'ils fe faillirent 
de leurs ennemis ; alors le Parti le plus 
foiblc après avoir bien combattu , étant 
obligé de céder & de fe battre en retraite 
fans ordre ni difeipline , & fuyant cha- 
cun de fon côté, il ne fe peut faire que 
les Vainqueurs ne falTent des prifonniers. 
Il y a des Sauvages aïïèz forts & aiïèz 
adroits pour terrailèr un homme, & le lier 
dans un moment. Maïs il s'en trouve 
parmi les Vaincus , qui aiment mieux fe 
tuer que de fe laiïlèr prendre ; & d'autres 
qu'on eft contraint de bleflèr pour en venir 
à bout. Dès qu'un Sauvage eft lié il chante 
fa chanfon de mort , de la manière que je l'ai 
exprimé dans ma vingt-troiiléme Lettre. 
Les Iroquois qui ont le malheur d'être pris, 
n'ont qu'à fe préparer à des tourmens af- 
freux s'ils tombent entre les mains des 
Qumamis, des "utaouas , des Algonkins , & 
des Sauvages de YAcadie ; car ces Peuples 
font extrêmement cruels envers leurs cap- 
tifs ; le moindre fupplice qu'ils leur font 
fouffrir , c'eft d'obliger ces miférables à 
mettre le doigt dans le trou de la pipe du 
Victorieux lors qu'il fume, ce qui fcrt d'a- 
mufement à celui-ci pendant le voyage. 
Les autres Nations en ufent avec beau- 
coup plus d'humanité. Ce n'eft pas que 
depuis quelques années les François tâ- 
chent de leur perfuader de faire à leurs en- 
nemis le même traitement qu'ils en reçoi- 
vent. L'on doit conclurre de là qu'il faut 
faire une grande différence entre les divers 

Peuples 



iS6 Mémoires 

Peuples du Canada, les uns font bons, les 
autres mauvais ; les uns belliqueux , les 
autres lâches; les uns agiles & les autres 
lourds & pefants ; en un mot , il en eft 
de cette partie de V Amérique comme de 
nôtre Europe , où chaque Nation ne fe ref- 
femble pas dans le bien & dans le mal : de 
forte que les Iroquois , & ceux que je viens 
dénommer avec eux, brûlent la plupart de 
leurs captifs , pendant que les autres fe con- 
tentent de les retenir dans l'efclavage fans 
en faire mourir aucun. C'eil des premiers 
dont je parlerai dans les trois articles fui- 
vans. Si - tôt qu'un Parti de ces Barbares 
approche du Village, ils font autant de cris 
de mort qu'ils ont perdu d'hommes r & lors- 
qu'ils n'en font plus éloignes que de la por- 
tée d'un moufquet , ils recommencent le 
chant funefte & le répètent autant de fois 
qu'ils ont tué d'ennemis.. Alors la jeunefïè. 
au defïbus de feize ans , & au deifus de dou- 
ze , fe met en haye armée de bâtons pour 
en frapper les prifonniers , ce qu'ils exécu- 
tent de toute leur force, dès que les Guer- 
riers ont fait leur entrée , portant au bout 
de leurs arcs les chevelures de ceux qu'ils ont 
tuez. 

Le jour fuivant les Anciens s'aiïèmblent 
au Confeil pour la distribution des prifon- 
niers , qui font ordinairement prefentez 
aux femmes ou filles de qui les parens ont 
été tuez, ou à celles qui manquent d'ef- 
claves ; le partage étant fait , trois ou qua- 
tre jeunes coquins de quinze ans les pren- 
nent & les conduifent chez ces femmes 





rtœa&zs î& 



iS6 Mémoires 

Peuples du Canada, les uns font bons, les 
autres mauvais ; les uns belliqueux , les 
autres lâches; les uns agiles & les autres 
lourds & pefants ; en un mot , il en eft 
de cette partie de V Amérique comme de 
nôtre Europe , où chaque Nation ne fe ref- 
femble pas dans le bien & dans le mal : de 
forte que les Iroquois , & ceux que je viens 
de nommer avec eux , brûlent la plupart de 
leurs captifs , pendant que les autres fe con- 
tentent de les retenir dans l'efclavage fans 
en faire mourir aucun. G'eft des premiers 
dont je parlerai dans les trois articles fui- 
vans. Si -tôt qu'un Parti de ces Barbares- 
approche du Village, ils font autant de cris 
de mort qu'ils ont perdu d'hommes r & lors- 
qu'ils n'en font plus éloignes que de la por- 
tée d'un moufquet , ils recommencent le 
chant funefte & le répètent autant de fois 
qu'ils ont tué d'ennemis.. Alors la jeunefïè. 
au deflbus de feizeans, & au deffus de dou- 
ze, fe met en haye armée de bâtons pour 
en frapper les prifonniers, ce qu'ils exécu- 
tent de toute leur force , dès que les Guer- 
riers ont fait leur entrée , portant au bout 
de leurs arcs les chevelures de ceux qu'ils ont 
tuez. 

Le jour fuivant les Anciens s'affemblent 
au Confeil pour la diftribution des prifon- 
niers , qui font ordinairement prefentez 
aux femmes ou filles de qui les parens ont 
été tuez, ou à celles qui manquent d'ef- 
claves ; le partage étant fait , trois ou qua- 
tre jeunes coquins de quinze ans les pren- 
nent & les conduifent chez ces femmes 

/ Q». 




ttt&S^ 



de l'Amérique. i 87 
ou cheï ces filles. Or fi celle qui reçoit le 
fien veut qu'il meure, elle lui dit que fou 
père, fon frère, fon mari, &c. n'ayant 
point d'efclave pour le fervir dans le Pais 
des Morts , il eft néceiTaire qu'il parte 
inceffamment : & s'il y a des preu- 
ves que ce miférable prifonnier ait tué 
des femmes , ou des enfans durant fa vie ; 
ces jeunes Bourreaux le mènent au Bû- 
cher où ils lui font fouftrir ces cruautés 
atroces , dont je vous ai parlé dans ma 
vingt- troiiiéme Lettre , & fouvent même 
quelque chofe encore de plus horrible. 
Mais fi l'infortuné captif peut vérifier qu'il 
n'a jamais tué que des hommes, ils fe con- 
tentent de le fufiller. Si cette femme , ou 
fille , veut le fauver ( ce qui arrive aiTez 
fouvent) elle le prend par la main, & après 
l'avoir fait entrer dans fa Cabane elle cou- 
pe fes liens, lui faifant donner des hardes, 
des armes , & dequoi manger & fumer : El- 
le accompagne ordinairement cette honnê- 
teté de ces paroles ; Je fai donné la vie , je- 
t'ai délié , pren courage , fers moi bien , 
n'aye pas le cœur mauvais , & tu auras fu- 
jet de te confoler d'avoir perdu ton Pais £5* 
tes Parens. Les femmes Iroquoifes adoptent 
quelquefois les prifonniers qu'on leur donne 
pour s'en fervir à leur gré, & alors ils font 
regarder comme gens de la Nation. Quant 
aux femmes prifonniéres on les diitribuë aux 
hommes , & ceux-ci leur accordent infailli- 
blement la vie. 

Il faut remarquer que les Sauvages de 
Canada n'échangent jamais leurs prifon- 
niers. 



iS8 Mémoires 

nicrs. Dès qu'ils font liez, ils font confi- 
dérez comme morts de leurs Parens , aufîl- 
bien que de toute leur propre Nation, à 
moins qu'ils n'ayent été fi fort bleflèz 
(quand on les a pris) qu'il leur ait été im- 
poffible de fe tuer eux-mêmes ; en ce cas , 
ils les reçoivent lors qu'ils peuvent fe fau- 
ver, au lieu que quand les autres revien- 
droient, ils feroient méconnus même de 
leurs plus proches , & perfonne ne vou- 
dront abfolument les recevoir. La maniè- 
re dont les Sauvages font la Guerre eft fi- 
rude qu'il faut avoir des corps de fer , pour 
réfifter aux fatigues qu'ils font obligez d'ef- 
fuyer : Tellement que cela joint au peu 
de quartier qu'ils fe font les uns aux au- 
tres , n'épargnant ordinairement ni femmes r 
ni enfans- , il ne faut pas s'étonner fi le 
nombre de leurs Guerriers eft fi petit ; à pei- 
ne quelquefois s'en trouve-t-il mille dans une 
Nation. 

Les Sauvages ont allez de peine à fè rc- 
foudre de déclarer la Guerre. 11 faut qu'ils 
tiennent bien des Confeils , & qu'ils foient 
très-affurez des Nations voifînes dont ils 
demandent l'Alliance ou la Neutralité. 
Outre cela, ils veulent connoître à fonds 
les intentions de celles qui font les plus 
éloignées, afin de prendre des mefures ju- 
fles, examinant férieufement les fuites & 
tâchant de prévoir tous les accidens qui 
pourroient furvenir. Ils ont la précaution 
d'envoyer chez les Peuples avec lefquels 
ils veulent s'allier , pour favoir adroite- 
ment fi les Anciens ont d'afïèz bonnes têtes 

pour 



1om-Z y 'i/ >fy 




iS8 Mémoires 

niers. Dès qu'ils font liez, ils font confi- 
dérez comme morts de leurs Parens , aufîl- 
bien que de toute leur propre Nation, à 
moins qu'ils n'ayent été fi fort blefïèz 
(quand on les a pris) qu'il leur ait été im- 
poffible de fe tuer eux-mêmes ; en ce cas , 
ils les reçoivent lors qu'ils peuvent fe fau- 
ver, au lieu que quand les autres revien- 
droicnt, ils feroient méconnus même de 
leurs plus proches , & perlbnne -ne vou- 
drait abfolument les recevoir. La maniè- 
re dont les Sauvages font la Guerre eft fi 
rude qu'il faut avoir des corps de fer , pour 
réfifter aux fatigues qu'ils font obligez d'ef- 
fuyer : Tellement que cela joint au peu 
de quartier qu'ils fe font les uns aux au- 
tres , n'épargnant ordinairement ni femmes , 
ni enfans- , il ne faut pas s'étonner fi le 
nombre de leurs Guerriers eft fi petit ; à pei- 
ne quelquefois s'en trouve-t-il mille dans une 
Nation.. 

Les Sauvages ont aflêz de peine à fè rc- 
foudre de déclarer la Guerre. 11 faut qu'ils 
tiennent bien des Confeils , & qu'ils foient 
très-aifurez des Nations voifines dont ils 
demandent l'Alliance ou la . Neutralité. 
Outre cela, ils veulent connoître à fonds 
les intentions de celles qui font les plus 
éloignées, afin de prendre des mefures ju- 
ftes, examinant férieufement les fuites & 
tâchant de prévoir tous les accidens qui 
pourroient furvenir. Ils ont la précaution 
d'envoyer chez les Peuples avec lefquels 
ils veulent s'allier , pour favoir adroite- 
ment fi les Anciens ont d'aflèz bonnes têtes 

pour 







lom Z . f^nf 1S0 



Armef c&s ottâufaTm's apeZks renards 




. Ir/ncs i/cs oatc/rij?Jucs ajTpsfes fauteurs 




DE L* A M E R I Q U E. 1 S9 

pour gouverner & confeiller judicieufe- 
ment & à propos leurs Guerriers , dont ils 
veulent connaître le nombre aufîi bien que 
la valeur & l'expérience. Après cela ils 
confidérent les moyens de faire leur com- 
merce de Pelleteries avec les François fans 
defavantage , & ceux de pouvoir chaflèr 
les Caftors durant l'Hiver fans courir au- 
cun danger. Ils propofent fur tout à leurs 
Alliez de ne finir point la guerre, qu'a- 
près avoir entièrement détruit leurs enne- 
mis , ou les avoir obligez d'abandonner 
leur Pais. Tel fut l'engagement du Rat 
avec Mr. Denonville , comme je l'ai dit ci- 
devant. 

La manière dont les Sauvages fe déclarent 
la guerre, c'eft en renvoyant un efclavedc 
la Nation avec laquelle ils veulent fe brouil- 
ler; & lui recommandant de porter au Vil- 
lage de fes gens une hache dont le manche 
eft peint de rouge & de noir. Quelquefois 
ils en renvoyent trois ou quatre, aufquels 
ils font promettre avant que de partir,qu'ils ne 
porteront point les armes contre eux , ce que 
ceux-ci obfervent ordinairement fur leur pa- 
role. 

Il ne me refte plus qu'à vous dire com- 
ment ils font la Paix, il faut favoir que ce 
n'eft jamais qu'après une longue guerre que 
les Sauvages tâchent d'entrer en accommo- 
dement. Mais lors qu'ils connoilTent qu'il 
cil de leur intérêt d'en venir là , ils déta- 
chent cinq, dix, quinze ou vingt Guerriers, 
plus ou moins , pour aller faire des propo- 
(itious à leurs ennemis ; quelquefois ces 

En- 



jço Mémoires 

Envoyez vont par terre , & quelquefois en 
Canot portant toujours le Grand Calumet 
de Paix à la main , à peu près comme un 
Cornette porte fon étendard. Je vous ai 
dit dans ma feptiéme Lettre, la vénération 
que tous les Sauvages de Canada ont pour 
cette fameufe pipe ; il n'y a point d'exem- 
ple qu'ils en ayent jamais violé les droits 
facreï avant l'Ambaffade du Chevalier Do , 
en revanche de l'affaire du Rat, comme 
il eft expliqué dans ma dix-feptiéme Let- 
tre. Dès que ces Envoyez par terre ar- 
rivent à la portée du moufquet du Villa- 
ge, quelques jeunes gens en fortent, & fe 
placent en figure ovale. Aufll-tôt celui 
qui porte ce grand Signe de Paix , s'avance 
vers eux chantant & danfant la danfe du 
Calumet , ce qui fe fait pendant que les 
Anciens tiennent confeil. Si les Habitans 
du Village ne trouvent pas à propos d'ac- 
cepter la Paixi V Orateur vient haranguer 
le porteur du Calumet, qui va rejoindre 
fes Compagnons : on régale cette bande 
pacifique de préfens , qui confiftent en ten- 
tes , bled , viande & poilTon ; mais on lui 
lignifie de fe retirer dès le lendemain. Si 
au contraire les Anciens confentent à la 
Paix , l'on va au devant de ceux qui la 
propofent , on les fait tous entrer dans le 
Village , & on les loge parfaitement bien , 
en les défrayant copieufement pendant tout 
le temps de la Négociation. Ceux qui abor- 
dent par eau détachent un Canot pendant 
que les autres demeurent derrière, & dans 
Je moment qu'il approche du Village, on 

en- 



•ïço Mémoires 

Envoyer vont par terre , & quelquefois en 
Canot portant toujours le Grand Calumet 
de Paix à la main , à peu près comme un 
Coruette porte fon étendard. Je vous ai 
dit dans ma feptiéme Lettre, la vénération 
que tous les Sauvages de Canada ont pour 
cette fameufe pipe ; il n'y a point d'exem- 
ple qu'ils en ayent jamais violé les droits 
facrez avant l'AmbaiTade du Chevalier Do , 
en revanche de l'affaire du Rat, comme 
il eft expliqué dans ma dix-feptiéme Let- 
tre. Dès que ces Envoyez par terre ar- 
rivent à la portée du moufquet du Villa- 
ge , quelques jeunes gens en fortent , & le 
placent en figure ovale. Auffi-tôt celui 
qui porte ce grand Signe de Paix , s'avance 
vers eux chantant & danfant la danfe du 
Galumet , ce qui fe fait pendant que les 
Anciens tiennent confeil. Si les Habitans 
du Village ne trouvent pas à propos d'ac- 
cepter la Paix; V Orateur vient haranguer 
le porteur du Calumet, qui va rejoindre 
fes Compagnons : on régale cette bande 
pacifique de préfens , qui confident en ten- 
tes , bled , viande & poifïbn ; mais on lui 
lignifie de fe retirer dès le lendemain. Si 
au contraire les Anciens confentent à la 
Paix , l'on va au devant de ceux qui la 
propofent, on les fait tous entrer dans le 
Village , & on les loge parfaitement bien , 
en les défrayant copieufement pendant tout 
le temps de la Négociation. Ceux qui abor- 
dent par eau détachent un Canot pendant 
que les autres demeurent derrière, & dans 
k moment qu'il approche du Village, on 

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19* Mémoires 

arbre dépouillé de fou écorce quelquefois 
dix ou douze ans fans que la pluye les puiife 
effacer. 

Ils font ceci pour faire connoître aux al- 
lans & aux venans l'exploit qu'ils ont fait. 
Les armes de la Nation & même quelque- 
fois la marque particulière du Chef du par- 
ti , y font peintes avec les couleurs &c. 
dont je me fuis avifé de vous faire la def- 
cription. 

Les cinq Nations Outaouafes portent de 
Simple à quatre Elans de Sable cantonnez & 
regardant les quatre angles de l'écu au 
monceau de gravier en cœur. 

Les llinois portent à la feuille de Hêtre , 
au papillon ^argent. 

Les Nadouejfis , ou Scioux , portent à l'é- 
cureuil de Gueule mordant une Citrouille 
dV. 

Les Hurons portent au Caftor de Sable 
acroupi fur une Cabane à? argent au milieu 
d'un étang. 

Les Outagamis portent à la prairie de Si- 
mple traversée d'une Rivière ferpentant en 
pal , a deux Renards de Gueule aux deux 
extrcmitez de la Rivière , Chef & poin- 
te. 

Les Ponteouatamis appeliez Puants , por- 
tent au chien d'argent dormant fur une nat- 
te dV. Ceux-ci fuivent moins les régies du 
Blafon que les autres. 

Les Ùumamis portent à l'Ours de Sable, 
déchirant de fes deux pattes un arbre de Sino- 
pie , mouffii & couché en face. 

Les OutchipQues appeliez Sauteurs portent 



de l'Amérique. 193 
à l'aigle de Sable perché fur le fommetd'un 
Rocher d'argent , & dévorant un hibou de 
Gueule. 

Explication des Hiéroglyphes ici dépeints 
vis- a -vis des Lettres A B C D E 
F G H I K , placées à. coté de la 
Colomne qui repre fente le pied d'un ar- 
bre fuppofé. 

A Prendre le mot de Hiéroglyphe en fa 
lignification naturelle, c'eft uniquement 
la repréfentation des objets fixerez & divins 
que nos idées fe forment ; cependant fans 
avoir égard à l'origine de ce mot Grec, 
me fervant du privilège d'une infinité d'Au- 
teurs, j'appellerai fymboles Hiéroglyphiques, 
tout ce qui eil dépeint à côté des Lettres 
fuivantes. 

A. Vis-à-vis de cette Lettre, vous voyez 
les armes de France & une Hache au deiîus. 
Or la Hache eft le fymbole de la guerre 
parmi les Sauvages, comme le Calumet eft 
celui de la Paix ; ainfi cela lignifie que les 
François ont levé la Hache , c'eft - à - dire 
qu'ils ont été à la guerre au nombre d'au- 
tant de dixaincs d'hommes que vous voyez 
de marques aux environs , lefquelles étant 
au nombre de 1 8. font 1 80. Guerriers Fran- 
çois. 

B. Vis-à-vis de cette Lettre vous voyez 
une montagne qui repréfente la Ville de 
Monreal (félon les Sauvages) & TOifeau 
partant du fommet lignifie le départ. Cette 

T'orne IL I Lune 



s94 Mémoires 

Lune fur le dos du Cerf fîgnifie le terris du 
premier quartier de celle de Juillet, appellée 
la Lune au Cerf. 

C. Vis-à-vis de cette Lettre vous décou- 
vrez un Canot, qui fignific qu'on a voyagé 
par eau autant de journées que vous y voyez 
de Cabanes ; c'eft-à-dire , 2 1 .jours. 

D. Vis-à-vis de cette Lettre vous décou- 
vrez un pied, qui fignifle qu'on a marché en- 
fuite autant de jours que vous y voyez de Ca- 
banes ; c'eft-à-dire , 7. journées de Guerriers, 
chacune valant s- lieues communes de Fran- 
ce , ou de vingt au degré. 

E. A côté de cette Lettre vous voyez 
une main , & trois Cabanes , qui lignifient 
qu'on eft aprochc jufqu'à trois journées du 
Village des Iroquo'u Tfonontouans , dont les 
armes font la Cabane avec les deux arbres 
panchez que vous découvrez. Enfuite ce 
Soleil marque que c'eft juftement à l'Orient 
de ce Village qu'on a été. Car il faut re- 
marquer que fi l'on eut marché à l'Occi- 
dent , les armes de ces Sauvages feroient 
placées à l'endroit où eft la main , & la 
main feroit tournée & placée à l'endroit où 
font ces armes d'une Cabane & deux ar- 
bres. 

F. A côté de cette Lettre vous voyez 
douze marques , qui fignifient douze dixai- 
nes d'hommes comme à la Lettre A. La 
Cabane avec ces deux arbres étant les ar- 
mes des Xjomntouatts , fignifle que ce font 
des gens de cette Nation. Et l'homme 
qui paroît couché marque qu'ils ont été 



furprâ. 



C. Vous 



DE L'A M E R I QU E. 10? 

G. Vous voyez à côté de cette Lettre 
une maïluë & onze têtes , ce qui lignifie 
qu'on a tué onze Tfonontouans , & les cinq 
hommes debout fur cinq marques fignifient 
autant de dizaines de priibnniers de guerre 
qu'on amène. 

H. A côté de cette Lettre vous voyez 
dans un arc neuf têtes , c'eft-à-dire que neuf 
des agrefieurs ou du parti vainqueur, que 
j'ai fuppofé être François , ont été tuez , & 
les douze marques qui paroillènt au deflbus 
fignifient un tel nombre de bleflèz. 

/. A côté de cette Lettre vous voyez 
des flèches décochées en l'air, les unes de- 
çà les autres delà , qui fignifient une bonne 
défenfe ou une refiftance vigoureufèdepart 
& d'autre. 

K. Vous voyez les flèches filant tou- 
tes d'un même côté , fuppofé que les 
vaincus l'ont été en fuyant ou en fe bat- 
tant en retraite , en confufion & en defor- 
dre. 

Tout ceci réduit en quatre mots veut di- 
re que 1 80. François étant partis de Monreal 
au premier quartier de la Lune de Juillet 
naviguèrent vingt-un jours : enfuite après 
avoir fait trente-cinq lieues à pied , ils furpri- 
rent 110. Tfonontouans à l'Orient de leur 
Village , d'entre lefquels onze perdirent 
la vie & cinquante furent pris , avec perte 
de la part des François de neuf hommes & 
de douze bleffez , le combat ayant été fort 
opiniâtre. 

Nous conclurons de là vous & moi que 

nous devons bien rendre grâces à Dieu de 

I % nous 



396 Mémoires de l'Amérique. 
nous avoir donné les moyens d'exprimer nos 
penfées& nos fenti mens par le fimple arran- 
gement de 23. Lettres, fur tout, de pouvoir 
écrire en moins d'une minute un difeours 
dont les Américains ne fauroient donner 
l'intelligence dans une heure avec leurs im- 
pertinens Hiéroglyphes ; - le nombre qu'ils en 
ont, quoi qu'allez, médiocre, eft capable 
d'embarraffer extrêmement l'efprit d'un Eu- 
ropéen, ce qui fait que je me fuis contente 
d'aprendre les plus efîèntiels plutôt par né- 
ceffité que par curiofité. Je pourrois vous en 
envoyer d'autres auffi extravagans que ceux- 
ci , mais comme ils ne vous feroient d'aucu- 
ne utilité, je m'épargnerai la peine de les tra- 
cer fur le papier, en vous épargnant le tems 
de les examiner. 

Je fuis, Monfieur, vôtre &c. 




C O N- 




CONVERSATIONS 

D E 

L'A U T E U R 

DE CES VOYAGES 

AVEC 

ADARIO 

SAUVAGE DISTINGUE'; 

Où l'on voit une Defcription exacte des 

Coutumes , des Inclinations & de* 

Mœurs de ces Peuples. 



I. CONVERSATION. 

Sur U Religion. 

La Hontan. 
H ! c'cft donc vous , mon cher 
Adario, foyez le très-bien 
venu: J'ai une vraie joiede pou- 
voir vous entretenir ; la Matière 
comme vous favez ne peut etre 
mportante puilque nous fommes con- 
I 3 venus 




plus i 



iqS Conversations bu 
venus de parler de Religion ; & que je dois 
vous expliquer les grands Myftéres de la 
mienne. 

A D A R I O. 

Il ne tient qu'à toi de parler , mon 
cher Frère, je t'écouteraiavecplaifir, 
& tu m'obligeras de m'inftruire à fonds des 
chofes dont les Jefuïtes nous fatiguent les 
oreilles depuis fi long-temps : mais à condi- 
tion que nous parlerons avec une entière 
franchife. Avant que de commencer , di- 
moi , je te prie , fi tu es auffi perfuadé que 
les Jefuïtes prétendent l'être ? Car en ce 
cas-là il eft inutile d'entrer en matière. Ces. 
gens-là nous débitent tant de Fables, tant 
de Romans , & des Sottifes fi grofiîeres , que 
je leur crois trop d'efprit pour en être con- 
vaincus ; c'eft toute la grâce que je puis 
leur faire. 

La Hontan* 

Je ne repondrai point du fentiment des Je- 
fuïtes ; mais je croi que mes Raifons s'ac- 
corderont fort bien avec les leurs. Il faut 
fuppofer d'abord que le Paradis n'efl: que 
pour ceux qui profeiîènt la Religion Chré- 
tienne. Le Grand Efprit n'a permis la dé- 
couverte de Y Amérique que pour en fauver 
les Peuples par la Lumière de l'Evangile i 
Oui , il faut que tu fâches que le bon plai- 
fir de Dieu a été qu'on prêchât les Veritez 
dç la Religion Chrétienne à ta Nation pour 

lui 



Baron de la Hontan. 199» 
fui procurer l'entrée- du Ciel qui doit être le 
fejour éternel de toutes les bonnes Ames. 
C'eft un grand malheur pour toi que tu re- 
fufes de profiter pour ton falut des belles 
Qualitez dont Dieu a bien voulu te parta- 
ger. La Vie n'eft qu'un foufle ; tu peux 
mourir à tous momens , & le Temps eft in- 
finiment précieux. Celte donc de t'imagi- 
ner que le Chriftianifme foit fi rigoureux, 
hâte-toi de Fembraflèr; & déplore les An- 
nées que tu ns palIé dans l'Aveuglement,, 
fans connoître ni le vrai Dieu ni le Culte 
qui lui appartient. 

A D A R I O. 

Sans connaître le vrai Dieu l Penfès-tu 
donc bien à ce que tu dis > Je crois que tu 
rêves. Après avoir demeuré fi long-temps 
parmi nous, es-tu allez limple pour nous croi- 
re fans Religion ? Ignores-tu que nous re- 
connohTons le Créateur de l'Univers fous le 
tître de Grand Esprit ou de Maî- 
tre de la Vie, qui eft en tout, & que rien 
ne borne. Nous croyons de plus que nô- 
tre Ame ne meurt point , & que le Grand 
Efprit nous a donné le pouvoir de raifon- 
ncr , & de connoître le Bien aufli éloigné 
du Mal que le Ciel l'eft de la Terre , afin 
d'obfervcr les Règles de la Juftice & de la 
Sngeile. Ce Grand Maître de la Vie veut 
que nôtre Ame foit pailible & tranquille; il 
abhorre le trouble & l'inquiétude del'Efprit 
parce que c'eft ce qui rend les Hommes mé- 
dians. Nous fommes perfuadez que la Vie 
I.4, n'eft. 



200 Considérations du 
n'eft qu'un Songe & que la Mort efl: le mo- 
ment du Réveil , après lequel l'Ame voit 
diftinétemcnt la Nature & les Qualité* de 
toutes chofes v Nôtre Ame cft d'une éten- 
due fi bornée qu'elle ne peut pas s'élever 
d'un pouce au deffus de la Terre ; fi bien 
que nous ne devons point la tourmenter ni 
la gâter par de vains efforts pour approfon- 
dir des chofes qui font auffipeuvraifembla- 
bles qu'elles font effectivement inyifibles. 
Voilà, mon cher Ami, le principal de nô- 
tre Créance, & nous y ajuftons exactement 
nos Mœurs. Nous ne doutons point qu'a- 
près la Mort il n'y ait un Pays des Ames ; 
mais nous ne conviendrons jamais avec vous 
qu'après cette Vie il y ait deux différentes 
Demeures , l'une bonne & l'autre mauvai- 
fe; car nous ne favons pas fi pour cela le 
Grand Efprit met allez de différence entre 
ce que nous apellons le Bien & le Mal. Par- 
ce que vôtre Culte efl: différent du nôtre, 
s'enfuit-il que nous n'ayons point de Reli-. 
gion ? Tu fais que j'ai été en France, à la 
Nouvelle York & à Québec où je me fuis 
inftruit des Ufages & des Opinions des. 
Anglais & des François. Vos Jefuïtes pré- 
tendent que de fix ou fept cens fortes de Re- 
ligions qu'il y a peut- être dans le Monde une 
feule eft la bonne & véritable , favoir, la 
leur; hors de laquelle perfonne ne peut évi- 
ter je ne fai quelles Fiâmes qui brûleront les 
Ames éternellement. Ils avancent hardi- 
ment cette rêverie , & quand nous leur de- 
mandons des Preuves , ils nous accablent de. 
mots qui ne prouvent rien. 

La 



Baron de la H ont an. UfV 

La H o n t a n. 

Nos Jefuïtcs ont grand' raifon , Adario r 
de foûtenir qu'il y a de méchantes Ames ;: 
quand il n'y auroit que la tienne elle pour- 
roit leur fervir de Preuve. En vain deman- 
des-tu à nos gens de te convaincre par Rai- 
fon. Pour être perfuadé des Veritez de la Re- 
ligion Chrétienne, il faut fou mettre entière- 
ment fon Efprit à tout ce qu'elle enfeigne. 
Tout ce que tu as allègue en faveur de ta 
Caulc n'efl: qu'une pure extravagance. Tu 
te figures cette demeure des Ames comme 
un Pays- de ChalTe femblable à celui-ci , & 
c'eft une Chimère. Nos Saintes Ecritures- 
nous donnent une idée toute différente do 
l'autre Monde ; elles nous- aprennent qu'il y 
a un Paradis fitué au delà des Etoiles les plus 
élevées, lieu où le Grand Efprit fait fa prin- 
cipale Refidence , environné de fa Gloire & 
des Ames de tous les bons Chrétiens : Ces 
mêmes Ecritures nous obligent à craindre un 
Enfer que nous croyons placé au Centre de 
la Terre; c'elt-là que les Ames tant de ceux 
qui ont rejette la Vérité de l'Evangile que 
celles des mauvais Chrétiens brûleront pen- 
dant toute l'Eternité fans jamais être confu- 
mées. C'cft furquoi tu dois faire une fc* 
rieuie réflexion. 

A D a r i c. 

Si bien donc que pour être éclairé par 

ces faintes Ecritures que toi & tes Jefuites 

I S nous 



aoa Cqktersations ut? 
nous citez fans ceiTe, il faut débuter par cet- 
te Foi aveugle dont Ces bons Pères nous é- 
tourdifîènt à tout moment. Mais di-moi, 
je te prie^ avoir une pleine Foi, & être tout 
à fait perfuadé, n'eft-ce pas précisément la, 
même chofe ? Tu ne me feras jamais conce- 
voir qu'on puiflè croire quelque chofe fans- 
l'avoir vu de fes propres yeux , ou fans qu'el- 
le nous foit prouvée par des Vcritez claires 
& folides qui nous font déjà connues?. 
Comment donc veux-tu quej'aye cette Foi,, 
puifque tu ne faurois ni me montrer à. 
l'œuil, ni me prouver clairement la moin- 
dre chofe de ce que ta m'avances ?. Croi- 
moi , mon cher Amî , ne t'enfonce point 
dans ces- ténèbres , renonce à tes Saintes- 
Ecritures, ce n'eft qu r un amas deMenfon- 
ges & de Virions: ne m'objecte plus ces for- 
tes de Chimères , ou rompons la Converfa- 
tion \ car il faut que tu te fouviennes une 
bonne fois pour toutes, que nous n'admet- 
tons rien fans Preuve. Sur quel Fondement 
folide apuyes-tu cette opinion des bonnes 
Ames qui demeurent avec le Grand Efprit 
au delà des* Etoiles , & des mauvailès qui 
font tourmentées au Centre de la Terre ? 
Suppofé que Dieu ait fait un Homme pour 
le rendre éternellement malheureux on ne 
peut difculper ce même Dieu de Tyrannie 
& de Cruauté. Je te vois venir là-deiTus 
avec tes faintes Ecritures; Hé bien je te les 
païTè : mais il faut que tu. tombes d'accord 
que fi les Ames des Mechans font tourmen- 
tées éternellement au Centre de la Terre f 
«lie. doit donc durer toujours : or tes Jefui- 

tes 



Baron de la Hontàn. 2.03 
tes nous enfeignent pofitivement le contrai- 
re. Si félon eux la Terre doit être con fu- 
mée, vôtre Enfer ne fubfiltcra plus. D'ail- 
leurs, cette Ame étant félon toi unpurEf- 
prit, & en effet mille fois plus legere que 
la fumée, comment peux-tu t'imnginer que 
contre fa propre Nature elle tende au Cen- 
tre de la Terre? Sa légèreté ne doit-elle pas 
plutôt l'emporter vers le Soleil? Vous pour- 
riez avec beaucoup plus de vraifemblance 
établir vôtre Enfer dans cette Etoile , vu 
qu'elle eft incomparablement plus chaude 
que la Terre. 

La H o n t a n. 

Vcux-tu m'en croire , mon cher Ada- 
R 1 o ? e'eft ton extrême Aveuglement qui 
fait tout ton malheur ; ton infenfibilité ett 
la vraye caufe qui te fait rejetter la Foi de 
nos Ecritures. Si tu voulois faire un bon 
effort pour fecouer les préjugez de ta naif- 
fance, tu gouterois d'abord nos feintes Vé- 
rités. Jette les yeux fur nos Prophéties , il 
eft certain qu'elles ont été écrites avant les 
Evcnemens qu'elles prédifent. D'ailleurs 
cette Ecriture que tu rejettes eft confirmée 
par le Témoignage même des Auteurs Pa- 
yens, & par des Monumens incontcftables 
de l'Antiquité la plus reculée. Compte fur 
ce que je te dis. Si tu voulois réfléchir fè- 
rîeufemcnt fur la minière dont la Religion 
Chrétienne a été établie dans le Monde & 
fur les grands effets qu'elle a produit parmi 
les Hommes ; fi tu voulois appercevoir ces 
16 Ca- 



xo4 Conversations du 
Caractères de Vérité , de Sincérité, & de Divî^ 
nité qui brillent dans nos Ecritures; enfin, (i 
tu te donnois la peine d'entrer dans le détail 
de nôtre Culte tu ferois contraint d'avouer 
que fes Dogmes , fes Préceptes , tes Promef- 
fes , fes Menaces n'ont rien- que de raifon- 
nable, que de jufte, que de conforme aux 
Lumières & aux Sentimens de la Nature, 
en un mot qui ne convienne au Bon-Sens 
& à. la Confcicnce.. 

A T> a r l o. 

Voilà justement le Galimatias ordinaire 
de vos Jefuites. Us prétendent que le Grand 
Efprit ait ordonné irrévocablement tout ce 
qui s'eftpaûe depuis, cinq ou- fix. mille ans. 
Ils nous content comment le Ciel & la Ter- 
re ont été créez, comment l'Homme fut 
pétri de la boue , & la Femme tirée d'une 
côte de l'Homme ,. comme fi l'Ouvrier ne 
pouvoit pas former ce couple de la même 
étoffe. Ils jargonnent encore que cet Hom- 
me nouvellement bâti fut mis dans un Jar- 
din fruitier , où à la follicitation d'un Ser- 
pent il mordit à une Pomme, ce qui mit le 
Grand Efprit dans une telle colère qu'il fit 
pendre fon propre Fils pour racheter le Gen- 
re humain. Si je te foûtiens qu'ils ne nous 
débitent en tout cela que des Imaginations 
& des Fables, tu ne manqueras pas de m'al- 
leguer ton Ecriture. Examinons donc un. 
peu l'Autorité de cette même Ecriture, qui. 
fait le Fondement & la force de toutes tes, 
preuves.. Je te prens d'abord par ton pro- 
pre. 



B>ARON DR LA H OS' TAN. 1G? 

prc aveu; tu conviens que cette Ecriture a 
eu un commencement , que la date de fon 
invention n'eft pns plus ancienne que de 
trois ou quatre mille ans , & que même el- 
le n'eft imprimée que depuis environ trois 
Siècles. Or quand on conlîdcre les diffé- 
rents évenemens qui peuvent arriver dans 
le cours de pluficurs Ages , il faut être 
d'une crédulité bien ridicule pour acquief- 
cer à toutes les fadaifes contenues dans ce 
grand Livre auquel vous voulez nous fai- 
re facrifier nôtre Raifon. Servons-nous, 
d'une comparaifon : les Livres que. vos. 
Jefuites font fur les affaires de nôtre Pays , 
font-ils autre chofe qu'un amas de Fictions, 
de Fauilètez & de Menfonges ? Si donc 
nous trouvons fi peu de vérité dans ce qui 
s'imprime fous nos yeux, comment me 
perfuaderas-tu que cette Ecriture qui nous 
raconte des faits fi extraordinaires & fi an- 
ciens , qui a coule à travers un fi grand 
nombre de Siècles par plusieurs Langues 
inconnues , ait été iincere dans fon Ori- 
gine, ou que du moins elle n'ait pas été 
corrompue par l'Ignorance ou par la ma- 
lice des Copiltcs & des Traducteurs. Je 
pourrois t'apporter ici quantité d'autres 
Raifons non moins folides que celle-là. 
pour te convaincre que je ne dois ajou- 
ter foi qu'à des choies vifibles & proba- 
bles. 



I 7 La 



*o6 Conversations Dr 

La Hontan. 

Mon pauvre Ad A Rio, je déplore ton' 
Aveuglement : J'ai beau t'èxpofer l'éviden- 
ce & la certitude de la Religion Chrétienne ; 
bien loin de te rendre à mes Raifons, tu 
m'oppofes des Chimères & des groflès fotti- 
fes. Ta comparaifon touchant les Ecrits des 
Jefuites ne vaut rien ; ces bons Pères ont pu 
être trompez par ceux qui leur ont fourni 
des Mémoires. Tu as certainement bonne 
grâce de mettre en parallèle des minuties 
comme font les Defcriptions de Canada, 
avec un Livre qui traitant de la grandeur de 
Dieu & du falut des Hommes eit de la der- 
nière importance, & auquel Livre cent dif- 
ferens Auteurs ont travaillé fans le contre- 
<&re.. 

A D A R I O. 

Sans fe contredire ! ferieufement y pen* 
fès-tu? Ce Livre que tu appelles faint n'enV 
ce pas une fource inépuifable de Contra- 
dictions? Ce même Evangile que tes Jefui- 
tes ont fans cefïè à la bouche, n'eft-il pas une 
occafion éternelle de Difcorde entre les-/$#- 
glois & les François ; & cependant vous nous 
aflurez d'un air de certitude qu'il n'y a pas 
une feule phrafe dans ce Livre qui ne foît 
émanée de la bouche du Grand Efprit. Je te 
demande: -fi le Grand Efprit a eu defTèinde 
fè faire entendre, pourquoi parler û confu- 
fèment?. pourquoi tout ce qu'il dit eft-il 

rem- 



Baron de la Hôntan. 107 

«empli de doutes & d'ambiguitez ? De deux, 
choies l'une: Si Dieu a converfé fur la Ter- 
re avec les Hommes, il a dû leur parler fi 
clairement qu'il fut même intelligible aux 
Enfans , auquel cas il s'enfuit manifeitement 
qu'il ne refteroit plus rien de tout ce qu'il a 
dit. Si au contraire ce que vous appeliez fon. 
Evangile eft véritablement de lui il faut donc 
conclurre que Dieu n'a parlé fur la Terre que 
pour y exciter des Troubles & des' Divi- 
sons , ce qui eft incompatible avec fa Bon- 
té. Que je confulte xxnAnglois, il m'afîure 
que vous & lui faites profeflion du même 
Evangile & cependant il y a une différence 
entre vos deux Religions comme du jour à 
La nuit. \J.Anglois dit, ma Religion eft con- 
ftamment la meilleure : cela eft faux , repond 
lejefuite, tout autre Culte que le mien eft 
digne de l'Enfer. Puifque la Terre eft toute 
bigarrée de Religions, à qui faudra-fil s'adref- 
fer pour connoitre fûrement la véritable ? 
Dans un nombre infini d'hommes qui afpi- 
rent au falut par des Routes toutes oppofées , 
quelle capacité peut fuffirc pour en décou- 
vrir le bon & unique Chemin? Fai fond fur 
ce que je te dis-, mon Ami ; Le Grand Ef- 
prit eft fage , toutes fes Oeuvres font parfai- 
tes, c'eft lui qui nous a formez, & lui feul 
fait ce que nous deviendrons. C'eft donc à 
nous de vivre en repos fans nous inquiéter de 
ce qui nous eft impénétrable. Il t'a fait naître 
en France afin que tes yeux & ta Raifon te 
fuflènt inutiles : Il m'a fait naitre Huron pour 
ne rien croire que ce que je vois & que ce que 
je comptais. 

L A 



so8 Conversations du 

La H o n t a n. 

Pauvre Aveugle ! c'eft faute d'écouter af- 
fèz taRaifonque tu refufes d'être Chrétien. 
N'oppofe rien à la clarté de cette Raifon , tu 
apercevras auiîi-tôt que nôtre Evangile eft 
uniforme & qu'il ne renferme aucune con- 
tradiction. Les Anglois & les François ado- 
rent le même Jefus Chrïfl ,. & leur Culte fe- 
roit tout à fait le même iî ce n'eft' qu'ils in- 
terprètent différemment certains endroits de 
nôtre Evangile. Voici le principal fujet de 
leurs Difputes : Le Fils de Dieu ayant dé- 
claré avant fa mort qu'un morceau de Pain. 
étoit (on Corps , les François prennent la 
chofe à la lettre alléguant pour Raifon que 
Dieu ne fauroit mentir. Le même Fils de 
Dieu ordonna à fes Sectateurs de manger 
fouvent en mémoire de lui ce même Pain 
devenu fon Corps. En vertu de cette Or- 
donnance les François célèbrent tous les jours 
une Cérémonie qu'ils nomment la Meflè r 
dans laquelle ils croyent changer le Pain au 
Corps du Fils de Dieu , & le mangent , per- 
fuadczque la plus petite particule de ce Pain 
confacré eft le Corps tout entier de Jefus- 
Chrijl. Au contraire les Anglois prétendent 
que le Fils de Dieu faifantfonfèjour dans le 
Ciel, ne peut pas avoir une préfence corpo- 
relle fur la Terre ; & ils emploient les Paro- 
les mêmes de l'Ordonnance de Jcfus-Chrijl 
pour prouver qu'il n'eft dans le pain que par 
Figure & par RefTemblance. Voilà la grande 
Barrière qui nous fepare : quant au reftepeufc- 
être pourroit-on s'accommoder. 



Baron de la Ho s tan. 209 

A d a r 1 o. 

Il eft donc au moins certain que ce Fils 
du Grand Efprit s'eft expliqué d'une maniè- 
re cmbarraiîëc & fujette à contradiction, puif- 
que les Anglais & les François difputentavec 
tant de chaleur pour trouver le fcns vérita- 
ble de fes paroles ; jufques-là qu'on peut 
croire que cette conteitation eft la fourcede 
la Haine implacable & de la grande Animo- 
iîté que l'on voit entre les deux Nations. 
Mais ce n'eft pas fur quoi je veux infifter. 
Veux-tu que je te dife , mon Frcre ? Les An- 
glais & les François font également foux de 
croire fur l'Autorité d'une Ecriture toute 
remplie d'ambiguitez, que le Grand Efprit 
ait pu devenir Homme; d'une Ecriture, dis- 
je , où l'on trouve des groflieretcz qui ne s'ac- 
cordent abfolument point avec un Etre fi 
parfait. Les Jefuites nous aflurent que le Fils 
du Grand Elbrit a déclaré qu'il vouloit fin- 
cerement fauver tous les Hommes. Qui ne 
croiroit après cela que pas un Homme ne 
fera damné ? Vôtre même Fils de Dieu a 
pourtant dit , pluficurs font appeliez, mais peu 
font chot 'fis. Contradiction manifefte. Dieu, 
dilènt les bons Pères, veut bien fauver les 
Hommes, mais à condition que les Hommes 
voudront eux-mêmes être fauvez. Mais 
Dieu a parlé pofitivement. Pourquoi donc 
ajouter une condition ? Je me trompe fort 
fi je ne vais pas vous dire le nœud de l'af- 
faire. Les Jefuites pour fe rendre neceffaires r 
prétendent l'avoir mieux que les autres le fi> 

cret 



aïo Conversations du 
cret du ToutpuilTant. Je te pofe un Cas: Le 
Grand Capitaine Général de France ordon- 
ne en Maître à tous fes Efclaves de Canada 
de venir en France pour y faire fortune : ces 
Efclaves répondent , nous n'en ferons rien. 
Ce Grand Capitaine Général de la France, 
quelque irrefîftibleque foit là Volonté, n'a 
pu déterminer cela fans nôtre confentement ; 
n'eft-il pas vrai, nôtre Ami, qu'on traite- 
roit leur Réponfe de ridicule & qu'on les 
forceroit de faire le Voyage de France. Je. 
vous défie de me répondre là-deflus. Enfin 
les Jefuites me proposent tant d'abfurditez, 
tant de contrarietez tirées de vos Ecritures , 
que j'admire comment ils font ailez ridicu- 
les pour appelîer ce Livre-là ,. un Livre fa- 
cré. Prenons cette Ecriture par le Fonde- 
ment; elle pofe d'abordqne l'Homme & la 
Femme ne faîfant que fortir des mains du 
Grand Efprk mangent contre fon ordre du 
plus beau fruit du Jardin , & en font égale- 
ment punis. Je n'examine point quelle a été 
cette punition, ileft toujours vrai que Dieu 
ayant très-bien iû que ces pauvres gens ne 
manqueroient pas de fuccomber à la Tenta- 
tion , ils étoient en droit de lui reprocher 
qu'il ne les avoit formez que pour les rendre 
malheureux. PaiTons du premier Homme à 
fa Pofterité , que les Jefuites prétendent avoir 
été envelopée dans fon Châtiment. Eft-ce 
donc que lesEnfans font refponfables de la 
gourmandife du Père &delaMerc. Si quel- 
qu'un de nous avoit tué fon Capitaine , fe- 
roit-il jufte d'étendre la Punition fur toute la 
Famille du Meurtrier? Faudroit-il pour ce- 
la 



Baron de la Hontas. in 
la exterminer Père , Mère, Frères, Enfans, 
Coulins , Oncles , toute la Génération ? Rc- 
pondrez-vous que le Grand Efprit en créant 
l'Homme, ignoroitce que cet Ouvrage fe- 
roit après la Création ? Ce feroit une abfur- 
dité grofiîcre. Mais je veux bien te paflèr 
que tout le Genre Humain ait été complice 
du Crime (quoiqu'au fonds il n'y ait rien de 
plus injufte ni de plus ridicule) comment ac- 
corder cette Punition avec le Témoignage 
de vôtre Ecriture qui dit que le Grand Efprit 
eft fouverainement Bon , &que faTendref- 
fe pour l'Homme furpalTe infiniment tous 
fes autres Attributs. L'idée qu'on fe forme 
de fa Puiffance eft fi vafte que quand on con- 
cevait tous les Hommes pafiez , préfens & 
nvenir réunis dans une feule Perfonne, ce 
ne feroit encore qu'un Atome en comparai- 
fonde fon Pouvoir. Puis donc qu'il eft en- 
core incomparablement meilleur qu'il n'eft 
PuhTant , eft- il concevable qu'il n'ait pas 
daigné faire grâce à ce Criminel & à fes 
Defcendans ? Cela ne lui auroit coûté qu'un 
mot. Déplus, cet Etre eft Grand , Infini, 
Incomprchcnfible , & cependant vous le 
croyez un Homme qui a mené ici bas une 
vie mifcrable, &qui a fini par une mort in- 
fâme, le tout pour une chetive Créature 
cent millions de millions de fois plus au def- 
fous de lui qu'une Mouche ne l'cft du So- 
leil & des Etoiles. De bonne foi cela peut-il 
entrer dans le Bon-fens ? En quoi donc fa 
Toutcpuiflance lui feroit-elle utile ? Où fe- 
roit ici la moindre trace de fa Grandeur ? 
Autant que je puis le comprendre, mettre 

Dieu 



an Conversations du 
Dieu dans la Baffeilè , c'eft avoir une faufîè 
Idée de la Nature du Souverain Etre ; & ce- 
la ne peut venir en nous que d'un fonds 
d'orgueil & de pre'fomption. 

La H o n t a n. 

Tu n'y es pas , mon cher Adario: 
C'eft par la Grandeur de Dieu même que 
tu dois mefurer l'énormité du Crime , & 
autant le Grand Efprit eft parfait, autant la 
Désobeïfîànce du premier Homme doit te 
paroître afreufe. Un Exemple t'éclaircira 
la chofe. Que je maltraite fans raifon un 
de mesfoldats, ma faute eft légère; mais fi 
je fais un affront au Roi , la Majefté de la 
Perfonne offenfée aggrave mon Crime & le 
rend impardonnable. Ainfi Adam s'étant ré- 
volté contre le Grand Efprit , le Roi des Rois 
& l'Auteur de l'Univers, & tous les Hommes 
étant renfermez dans Adam r comme dans 
leur Père & leur Chef, la Juftice Divine ne 
pouvoit être apaifée par une moindre fatis- 
faction que par la Mort d'un Homme-Dieu. 
Le Grand Efprit , dis-tu , n'avoit qu'à pro- 
noncer le mot pour nous abfoudre r c'eft 
dequoi je ne puis abfolument difeonvenir ; 
mais pour des Ratfons qui font au deflus de 
ta portée & de la mienne, fon bon plaifira 
été de faire crucifier fon Fils entre deux Vo- 
leurs , pour marquer plus fenfiblement aux 
Hommes , & l'énormité de leur Offenfè & 
la grandeur infinie de fon Amour. 11 n'é- 
toit pas impofïible au Grand Efprit , je te 
Tavoué, de pardonner au premier Homme 

im- 



Baron de la Hontan. 213 

immédiatement après fa chute , car fa Mi- 
fericorde eft grande, fa Clémence n'a point 
de bornes , & c'ell fur fa feule Bonté que 
nous fondons toutes nos Efperances pour le 
Salut éternel. Mais le Grand Efprit devoit 
pourvoir au maintien de fon Autorité ; il y 
alloit de fa Gloire d'imprimer aux Hommes 
un profond Refpeét pour fes Ordres ; & s'il 
avoit pardonné la première OfFenlé, peut-être 
auroit-on eu l'infolencc de méprifer fes 
Commandemens. 

A D A R I O. 

Que tu me dis là des Pauvretez , mon cher 
Baron. Plus j'examine cette Incarnation pré- 
tendue , moins j'y trouve de vraifemblance. 
Quoi ? tu veux me perfuader que cet Incom- 
preheniible Auteur de l'Univers ait pu s'a- 
baiffer à une Prifon de neuf Mois dans le 
Ventre d'une Femme, qu'il ait mené fur la 
Terre la Vie du monde la plus pauvre & la 
plus miferable , qu'il fe foit afïbcié avec des 
Pêcheurs tels qu'étoient ceux qui ont écrit 
vôtre Evangile, qu'il ait été battu, foiieté, 
crucifié comme un feelerat. Non , cela ne 
peut entrer dans la tête d'un Homme d'efprit. 
Les mêmes Ecrivains qui nousdifent que ce 
Dieu Incarné n'étoit venu fur la Terre que 
pour mourir, nous aiïurent qu'il a tremblé 
à la vue de la Mort. Je trouve là une dou- 
ble contradiction. Premièrement la crainte 
de la Mort n'étant fondée que fur l'Incertitu- 
de de ce que nous deviendrons , le Fils de 
Dieu ne pouvoit pas raifonnablement être 

atta- 



jî4 Conversations du 
attaqué de cette frayeur, puis qu'il étoit fur 
de retourner au Ciel d'où il étoit defeendu: 
Tant s'en faut , le malheureux genre de Vie 
qu'il avoit choifi devoit lui caufer une im- 
patience de remonter à fon Père. Ne vois- 
tu pas tous les jours nos Sauvages qui fè 
tuent fans façon pour rejoindre leurs Fem- 
mes, ou leurs Maris , quoi qu'ils foient bien 
moins affûrez que ton Jefus-Chriji , du fort 
qui les attend après cette Vie. Que peux-tu 
me répondre à cela ? En fécond lieu , vos 
Ecritures affirment que le Fils a le même 
Pouvoir que le Père ; pourquoi donc prioit- 
il fon Père de lui fauver la Vie ? Que n'u- 
foit-il de fa propre Puifïànce pour éviter la 
Mort ? & de plus lors qu'il prioit fon Perê , 
il fè prioit foi même. Je t'avoue , mon 
Ami , que je ne comprens rien à tout ce 
Galimatias-là. 

LaHontan. 

Tu ne rencontrois pas trop mal , Ad a- 
rio, quand tu me difois il n'y a qu'un mo- 
ment, que ton Ame eft fi bornée qu'elle ne 
peut pas s'élever d'un pouce au defïus de la 
Terre: tu ne le prouves que trop par ta ma- 
nière de raifonner. Je ne m'étonne plus fi les 
Jemites fe plaignent de trouver chez vous 
autres un horrible endurciffèment , lors qu'ils 
font tous leurs efforts pour vous faire com- 
prendre nos faints Myfteres. Il eft vrai que 
je ne dois m'en prendre qu'à mafbttife: J'ai 
tort de me commettre avec un Sauvage , in- 
capable de diftinguer un Sophifme d'avec un 

Rai- 



Baron de la Bontah. itf 
Raifonnement jufte , ni une Conféquence 
mal tirée d'avec une bonne Conclufïon. 
Voici un exemple que je te donne. Quand 
tu difois tout à l'heure que cette Proportion 
fe contredit : Le Grand Efprit veut fauver 
tous les Hommes , & cependant un petit nom- 
bre d'Hommes obtiendra le Salut. Tu t'abu- 
fes grof fièrement , il n'y a rien là qui ne qua- 
dre. Dieu veut bien mettre tous les Hommes 
dans fon Paradis , mais dependamment de 
leur Volonté & à condition qu'ils croiront 
à fa Parole, & qu'ils obferveront fesCom- 
mandemens. Mais comme peu d'Hommes 
font capables de fe foûmettre à ces deux 
claufes, de là vient que la Multitude eft 
condamnée à ces Flammes qui doivent brû- 
ler éternellement les Incrédules & les Impies : 
Pren garde que tu ne fois du nombre. J'en 
ferois extrêmement fâché pour l'amour de 
toi, car je nelaiilè pas d'aimer ton bon Na- 
turel. Ce feroit pour lors que nôtre Evan- 
gile te paroîtroit dans toute fon évidence : 
tu n'y trouverois plus ni chimères ni contra- 
diction : tu ne demanderois pas alors de ces 
Preuves groffieres & conformes à ta foible 
Imagination : tu ferois alors pénétré d'un 
funefle Repentir, d'avoir traité nos Saints 
Evangeliftcs d'Ignorans & de pitoyables 
Conteurs de Fadaifes. Mais helas i il feroit 
trop tard. Penfès y bien, au moins, mon 
cher, il y va du plus grand de tous les In- 
térêts. Pour moi, je te déclare que fi tune 
te rends aux Preuves inconteftables que je 
t'ai alléguées , je t'abandonne à ton Aveugle- 
ment , & de ma vie je ne te parle de Religion. 

A D A- 



zi6 Conversations du 

A D A R I O. 

Tout beau , nôtre Ami , tout beau , fbu- 
vien-toi que nous fommes convenus de rai- 
fonner fans emportement. Pour moi , je ne 
t'empêche point de croire ton Evangile , je 
te demande feulement la grâce de ne pas trou- 
ver mauvais que je ne croye rien de tout ce 
que tu médis. Il eft très -naturel aux Chré- 
tiens de croire leurs Saintes Ecritures , par- 
ce qu'ayant été élevez dès l'Enfance dans 
cette Foi , le Préjugé a pris un tel Empire 
fur leur Efprit, qu'ils ne font plus capables 
d'écouter la voix de la Raifon. Quant à nous 
autres Sauvages qui nous attachons unique- 
ment aux Lumières duBonfens, il nous eft 
naturel d'examiner tout: Et je t'aiTure qu'il 
n'y a pas un feuldenos Hurons qui nepuifïè 
oppofer cinquante Raifonnemens folides à 
toutes les Fables que vos Jefuites nous dé- 
bitent depuis tant d'années touchant ce pré- 
tendu Fils du Grand Efprit. Et pour ne par- 
ler que de moi , je te déclare que je fuis très- 
fortement perfuadé que fi le Grand .Efprit 
étoit defeendu fur la Terre, il n'auroit pas 
manqué de fe manifefter à tous les Hommes : 
tout le Genre humain auroit fenti les bons 
effets de fa Préfence : il auroit par tout 
éclairé les Aveugles , redrciTé les Boiteux , 
guéri les Malades , relTufcité les Morts. . En- 
fin il auroit donné chez toutes les Nations 
des Témoignages indubitables de fa Miffion ; 
Il fe feroit expliqué clairement , & il auroit 
propofé fans la moindre Equivoque tout ce 

qu'il 



Barokde la Hontan. 117 
qu'il ordonne tant pour la Créance que pour 
les Mœurs. S'il avoit tenu cette conduite- là, 
tout le Genre humain feroit de fa Religion , 
& cette uniformité répandue fur la Terre 
auroit été une preuve confiante «5c durable 
de la vérité d'un Culte reçu en même tems 
dans tous les endroits du Monde. Mais au 
lieu de ce Confentemcnt général il y a peut- 
être furlaTerre plus de fïx cens Religions, 
& vous autres MeiTieurs les François avez 
l'arrogance de foutenir que la vôtre feule eft 
la bonne & la véritable. Veux-tu que je te 
parle net : Après avoir fait mille fois réflexion 
fur toutes ces Enigmes que vos Jefuites ap- 
pellent des Myfteres , je ne puis m'empêcher 
d'en conclurre qu'il faut être né au delà du 
grand Lac , c'elt à dire, Anglois ou Fran- 
çois , pour fe repaître de Chimères ii ridicules. 
Quand ils nous difent , par exemple , que 
Dieu , qui ne peut être repréfenté fous au- 
cune forme, a produit un Fils fous la Figu- 
re humaine ; il me vient d'abord dans l'efprit 
de leur répondre qu'une Femme peut donc 
accoucher d'un Caftor : or cela eft directe- 
ment contraire à la Nature , puifqu'elle a 
difpofé chaque efpéce à ne produire que fon 
fcmblable. Déplus, fi avant la venue de ce 
Fils de Dieu tous les Hommes étoient les 
Enfans du Diable , comment a-t-il pu fe re- 
vêtir d'une Nature que lui-même déteftoit? 
Que nechoilïilbit-il une Efpéce innocente? 
Que ne paroiflbit-il en Pigeon , comme vous 
dites qu'a fait fon Frère , la dernière de ces 
trois Perfonnes , que vous affirmez contre 
' toute forte de bon fens , & par un Galima- 
Tom. II. K tias 



ai8 Conversations du 

tias formellement contradictoire n'être qu'ua 
même Eiprit. 



La H o n t a 



N. 



Que ton Syftême eft fauvage , A d a r i o ; 
où vas-tu chercher toutes ces Rêveries , qui- 
lle font rien à la quefiion ? Je te le répète 
encore un coup , je perds mon tems & ma 
peine à t'inftruire, & tu es d'une Intelligen- 
ce trop épaiflè pour comprendre rien aux 
grandes Veritez que je voudrois t'enfeiguer. 
Je laiffè donc aux Jefuitcs la bonne œuvre 
de ta Converfion. Cependant tu veux bien 
que je t'avertiflè d'une chofe 'certaine, &qui 
n'efi nullement au deflùs de ta portée , c'eft 
qu'il ne iuffit pas de croire l'Evangile pour 
obtenir le Paradis : 11 faut encore joindre la 
Pratique à la Croyance, & obfervcr invio- 
lablement tous les Préceptes contenus dans 
la Loi, n'adorer que le Grand Efprit, s'ab- 
ftenir de tout travail manuel les jours con- 
iacrez à fon fervice , honorer fon Père & fa 
Mère, n'avoir aucun penchant pour fe di- 
vertir avec le Sexe, & n'avoir de Commer- 
ce charnel qu'avec une feule & légitime 
Femme, ne point contribuer ni directement 
ni indirectement à ôter la vie à perfonnc, 
ne point médire, ne point mentir, ne point 
convoiter la Femme ni le Bien d'autrui , al- 
ler à la Méfie toutes les foi%que les Jefui- 
tes l'ordonnent, jeûner ou faire Abflinencef 
aux jours deftinez , pour mortifier la Chair. 
Car quand tu ferois autant perfuadé que nous 
le fommes de l'autorité des Saintes Ecritu- 
res , 






Baron de la Hontam. 219 
res , fi tu violes un feul de ces Commande - 
mens que tu viens d'entendre , c'en eft fait 
de ton Ame , & tu iras brûler après cette vie 
dans les Feux éternels, que toi & tant d'au- 
tres Incrédules traitez à prefent de Chimère. 

A D A R I O. 

J'approuve fort tout ce que tu viens de 
médire, & il y a long- temps que jet'atten- 
dois fur ce point-là. Cet endroit n'eft pas 
celui par où je defapprouverois ton Evangile. 
Je veux bien vous pafTer tous vos Préceptes, 
& je ne m'arrêterai point à te les difputer. 
Ne diroit-on pas que vous agitiez de mauvai- 
lè foi? Vous voulez nous perfuader que la 
croyance de l'Evangile ne fert de rien , à 
moins qu'on n'obferve exactement ce qu'il 
ordonne : & cependant on ne connoit rien 
de ce même Evangile dans vôtre conduite & 
dans vos Mœurs. Quand on compare ce 
que vous dites avec ce que vous faites ce n'eft 
qu'une pure contradiction. Vous affectez 
de trembler au feul Nom du Grand Efprit, 
& quand on examine à fond cette vénéra- 
tion, il femble que vous forgiez des termes 
tout exprès pour nous abufer Par exemple 
dans le Commerce que vos François font 
avec nous, ne jurent-ils pas faufTement par 
le Nom de Dieu qu'ils vendent la Marchan- 
dife à moindre prix qu'ils ne l'ont achetée? 
Mais quand il s'agit de témoigner au Grand 
Efprit leur Rcconnoiflance par les Effets , ils 
font fort foigneux de garder la Denrée & ils 
ne s'avifent jamais de lui facrifier le meilleur 
K 2. mor- 



2ZO COXVERSATIONS DU 

morceau du marché comme ils nousvoyent 
faire tous les jours. Quant à l'obfervation 
des Jours confacrez aux Exercices de Dévo- 
tion , vous avez aflûrement bonne grâce de 
nous en parler. Si vous diitinguez ces Fê- 
tes, c'eft pour faire plus de mal: non feule- 
ment vous faites ces jours-là le Trafic ordi- 
naire, mais encore vous jouez, vous vous 
querellez , vous beuvez ; enfin il femble que 
le temps deftiné à honorer le Grand Efprit 
vous infpire la licence de commettre tou- 
te forte d'excès. Venons au Refped & à 
la TendrefTe qu'on doit aux Parens ; ne vio- 
lez-vous pas d'une manière indigne ce beau 
Précepte de la Nature ? Au lieu que nous 
confultons nos Pères & nos Anciens com- 
me nos Oracles, vousméprifezlesConfeils 
de ceux qui vous ont donné le Jour, vous 
vous féparez d'eux , vous les abandonnez 
aux malheurs de la Vieineife, vous les fu- 
cez jusqu'au fang fans jamais être fenlîbles 
à leur mifere, & s'ils font en poflèfTion de 
quelque bien que vous ne puifliez leur ravir 
vous faites des Vœux pour leur Fin , & 
vous attendez leur Mort avec impatience. 
Vous me parlez du Célibat : ôtez moi vos 
Jefuites , encore ne voudrois-je pas répondre 
d'eux, fe trouvera-t'il un feul Homme par- 
mi vous à qui l'on puiiîe donner l'Eloge de 
Chafteté ? Ne voyons-nous pas tous les jours 
que vos jeunes Gens tachent de corrompre 
nos Femmes & nos Filles par des bienfaits ? 
Ne courez-vous pas toutes les Nuits de Ca- 
bane en Cabane pour débaucher nos Filles. 
Je m'en rapporterois à ta propre Confcience, 

& 



Baron de la Hontan. 22t 
& je te defk de difeonvenir de tout ce que 
tes Soldats font là-delïus. Vous me parlez 
du Meurtre ? Ofez-vous bien toucher ce 
point-là ? N'eft-il pas vrai que pour la moin- 
dre bagatelle vous mettez l'Epée à la main, 
& que vous êtes toujours prêts à vous en- 
tr'égorger. Il me fouvient qu'étant à Paris 
je ne me levois jamais que je n'entendifîè 
parler de Meurtre, & l'on m'aiîliroit même 
que je ne pourrois aller jufques à la Rochelle 
fans danger. Quant au Menfonge & à la 
Médifancc, voilà juftement vôtre vilain en- 
droit. Vous autres François pouvez -vous 
vous empêcher de vous déchirer les uns les 
autres , vous ne fauriez être quatre enfem- 
ble fans détruire la réputation des abfèns, 
& je crois que vous vous parferiez plutôt de 
boire & de manger que du plairir de la Mé- 
difance. Si je revelois ici ce que j'ai ouï 
dire à vos gens contre le Viceroi , l'Inten- 
dant, les Jcfuites, & mille autres dont vous 
n'êtes pas excepté , vous tomberiez d'accord 
que vous autres François poflèdez mieux que 
toutes les autres Nations, l'Art de la Médi- 
fancc Et pour ne me pas arrêter plus long- 
tems fur les Menfonges dont ils noircilTent 
leurs prochains , pas un feul de vos Mar- 
chands netroqueroit une peau de Caftor fans 
dire mille faufietez. S'agira-t-il des Femmes? 
vous êtes aiTûrement de jolis Memeurs 
quand vous nous défendez l'ufage du Sexe. 
Hé ! ne vous voions-nous pas tous les jours, 
fur tout quand vous avez bû , vous vanter 
de vos bonnes Fortunes, fauiTês ou vérita- 
bles, & triompher cnfemblc de lafimplicité 
K 3 des 



212 Conversations du 
des Femmes & des Filles qui vous ont accor- 
dé la dernière faveur. N'allons pas plus 
loin , combien nous faites-vous de petits Bâ- 
tards avec les Femmes de nos Coureurs de 
Bois pendant i'abfence de leurs Maris ? Il 
ne faut point, dites-vous, ravir le ftien d'au- 
trui, pourquoi donc vos Coureurs de Bois 
font-ils Voleurs de profefïîon, gens qui ne 
vivent que de Brigandage , quoiqu'on les 
prenne fouvent fur le fait , & qu'on les pu- 
nilfè ièlon leur mérite? Rien n'eft plus com- 
mun parmi vous que le vol , l'on ne mar- 
che dans vos Villes pendant la nuit qu'en 
tremblant , & vous n'oferiez même lahTer vos 
Portes ouvertes. 

Qu'eft ce que vôtre Mefïè ? Un certain ba- 
dinage que l'on vous propofe en Langue in- 
connue , & où vôtre peuple ne comprend 
rien ; vous y allez par routine , & le plus 
fouvent pour toute autre chofe que pour 
prier. Je fai que vôtre prétendu Sacrifice 
eft à Québec une occafion bien favorable aux 
Amans pour fe voir & pour fè parler. N'eft- 
il pas fort édifiant de voir vos Dames parées 
comme des Princeflès , venir dans le Temple 
qui eft un lieu d'Humiliation , s'agenouiller 
fur un carreau par un principe de molleffe & 
de vanité , tirer d'un fuperbe fac un Livre 
magnifique qu'elles tiennent pour la forme 
& pour cacher les œuillades qu'elles envoyent 
à leurs Galans. Enfin , que faites-vous à 
l'Eglife la plupart de vous autres François ? 
Vous caufez, vous riez, vous prenez du ta- 
bac, & s'il vous arrive quelquefois de chan- 
ter, c'eft plutôt par divertiflèment que par 

De- 



Baron de la Ho s tan. 213 

Dévotion. Pour compatir à vos Abftinences, 
vous êtes afiûrement de rudes Jeûneurs ! hé- 
las ! que vous êtes à plaindre ! fatiguez de 
viande, vous vous délailez par tout ce qu'il 
y a de plus délicat en Poillbn, vous outrez 
alors la bonne chère , & vous appeliez cela 
gravement mortifier les fens , & dompter la 
concupifcence. Conclufion , nôtre Ami , vos 
François n'ont la Foi que fur la langue, l'on 
ne trouve rien dans leur conduite de ce Vrai , 
de ce Soliie , de ce Grand,qu'i!s prônent fans 
celle : l'Ignorance & la Prefomption font leur 
véritable caractère. 

La H o n t a n. 

Ne vois-tu pas , Adario, que tu rai- 
fonnes du particulier au général ; c'eft là 
philofopher en Huron. Suivant ta fauffe & 
ridicule Idée le Paradis feroit fermé pour 
tous nos François. Mais tu t'abufes lourde- 
ment, car il faut que tu fâches que la Fran- 
ce eft de tous les Etats celui qui envoie de 
plus nombreufes Colonies au pais des Cieux ; 
& je t'en fais Juge parce grand nombre d'I- 
mages & de Statues , qu'on orne , qu'on en- 
cenfe, qu'on éclaire, qu'on invoque dans 
nos Eglifcs. Je t'accorde que tous ceux qui 
font profeffion de croire ne pratiquent pas la 
Morale de nôtre faint Evangile , mais cela 
vient de ce que leur Foin'eft pas allez forte. 
Ainfi tout le reproche que tu nous fais de 
contradiction , ne doit tomber que fur ces 
derniers-. Mais , diras-tu , puifque ces gens- 
là font tres-perfuadez que le Grand Efprit a 
K 4 don- 



224 Conversations du 

donné tous ces commandemens , pourquoi 
refufent-ils de s'y conformer ? Tu dois faire 
reflexion que l'Homme eft un animal foible 
& corrompu , emporté par la violence de fes 
Paillons , panchant tout à fait vers les cho- 
fes terreftres , & attaché à fon intérêt tempo- 
rel , ce qui fait que fa mauvaife pente l'en- 
traîne fouvent malgré l'imprefllon de la Vé- 
rité, & qu'il a befoin d'un fecours extraor- 
dinaire pour renfler à la Tentation. 

A D a r i o. 

A ce que je vois, mon cher Baron', ta 
Philofophie Françoise ne vaut pas mieux que 
mon Huronage. Garde, jeté prie, garde 
pour ta propre nation tout ce travers d'ef- 
prit & de cœur que tu attribues au Genre hu- 
main. Grâces au Grand Efprit qui ne nous 
a donné que la Lumière naturelle, nous n'é- 
teignons point ce flambeau, nous fuivons 
exactement les Préceptes de la Raifon , & tu 
connois allez nos manières pour être con- 
vaincu que l'Intérêt temporel ne nous fait 
jamais renoncer à l'Equité. Mais , mon Frè- 
re, cen'eftpas là où j'en veux venir. Je me 
fuis fouvent entretenu avec vos François fur 
leurs dérèglements ; ils m'ont avoué qu'ils 
n'obfervoient pas les Préceptes, mais ils di- 
foient en même temps pour excufe qu'on vio- 
lentoit chez eux la nature , & qu'ils ne pou- 
voient pas obferver des commandemens (î 
rigoureux. Sur cela je leur demandai s'ils 
n'étoient pas véritablement perfuadez que 
l'inobfervance des Préceptes leur cauferoit la 

damna- 



Baron de la Hontan. 225* 
damnation étemelle : & voici ce qu'ils me 
repondirent , Que Dieueflji bon qu'il fauve- 
ra tous ceux qui fe confient en fa mifericorde : 
Que r Evangile cji une Alliance de Grâce par 
laquelle Dieu compatit auxfoibleffes de l'Hom- 
me, lui pardonnant toutes les offenfes que la 
force de la tentation & la foiblefje de la natu- 
re humaine lui font commettre ; que dans ce 
Monde - ci tout Homme efl fujet à pécher , & 
qu'il n'y a de Perfection que dans le Reiaume 
des deux. Cette Morale ne me choqueroit 
pas tant que celle de vos Jefuites qui nous 
damnent pour une Peccadille. Mais je ne 
m'étonne pas que vous ne puiflîez obfcrver 
vôtre Loi. L'intérêt perfonel fait toute-vôtre 
Divinité, attachez jufques à l'acharnement 
au Mien & auTten. Pouvez vous nous re- 
garder fans rougir , nous autres Sauvages que 
vous traitez de Brutaux &qui cependant ne 
voudrions pas nous procurer aucun bien aux 
dépens des autres ? 

La Hontan. 

O tu as raifon , mon cher Ami , je fuis 
édifié de vôtre manière de vivre plus que je 
ne puis l'exprimer : il règne parmi vous une 
Innocence inconnue aureftedes nations, & 
c'eft à caufe de cela même que je fouhaite 
vôtre converfion avec tant d'emprefîèment. 
Il ne vous manque pour le Paradis que de 
croire à l'Evangile. Otez-moi vôtre liberti- 
nage fur l'article des Femmes , vous prati- 
quez tous nos Préceptes ; mais vos Garçons 
& vos Filles ne fc font point un fcrupule de 
Kf fe 



n6 Conversations du 
fe divertir enfemble, les Hommes & lc$ 
Femmes ne fejoignent que pour la commo- 
dité, & le Mariage ne tient parmi vous qu'au- 
tant que les conjoints font d'accord. C'efl 
pourtant un oracle prononcé par la Bouche 
du Grand Efprit , qu'il n'y a que l'adultère 
ou la mort qui puifîcnt rompre le nœud de ce 
divin facrement. 

ADARia 

Remettons à une autre fois ce Monftrc 
d'obftacle que tu te forges dans ton imagi- 
nation contre nôtre falut. Mais en attendant 
tu veux bien que jetedife qu'il nous revient 
un grand avantage de cette liberté que nous 
permettons entre nos Garçons & nos Filles. 
Premièrement un jeune Guerrier ne veut 
point s'établir avant qu'il ait fait plufieurs 
Campagnes contre les Iroquois , afin d'exter- 
miner les ennemis de la nation , & d'avoir 
un nombre d'Efclaves qui lui foient utiles 
pour la Chaiïè, pour la Pêche & pour tous 
les autres exercices qui fervent à rendre la 
vie agréable t & qui font neceflfaircs pour fai- 
re fubfifter une Famille commodément. 
D'ailleursces jeunes gens ne veulent pas af- 
foiblir par le devoir conjugal des forces qu'ils 
peuvent employer plus utilement au fervice 
de la Patrie: joignez à cela que s'il leur arri- 
ve d'être tuez ou faits prifonniers, ilsnelai£ 
fcnt ni Femmes ni enfans miferables par leur 
mort ou parleur captivité- Mais parce que 
la continence perpétuelle répugne entière- 
ment à la nature , fur tout lorsqu'elle cit dans 

& 



Baron de la Hontan. 217 
fa plus grande vigueur , il eft ridicule de 
trouver mauvais que les Garçons & les Fil- 
les s'approchent de tems en tems , chacun 
félon fes befoins. Si nous retranchions cette 
liberté , à quels defordres n'expoferions-nous 
pas nôtre Jeunefïè ? J'en juge par l'experien- 
cc de quelques-uns, qui , croiant devenir plus 
forts & plus robuftes par une longue abftinen- 
ce de l'ufagedufexe, fe font attirez dedan- 
gereûfes maladies ; outre que nos Filles ne 
pouvant pas fe contenter autrement feroient 
contraintes , pour fatisfaire aux neceffitez de 
la nature , de fe fouiller avec les Efclaves. 

La Hontan. 

Tu as beau , mon cher Ami , démontrer 
les avantages de cette Pratique, le Grand 
Efpritne fepaye pas de ces fortes de raifons. 
Il ordonne polîtivement ou de fe marier ou 
de s'abftenir de l'autre fexe. Et fon com- 
mandement eft fi rigoureux là - défais que 
non feulement toute jou'nTance & toute pof- 
fefTion , mais même le moindre defir amou- 
reux, dès qu'il eft volontaire, eft défendu 
fous peine du feu éternel. Tu prétens que la 
continence eft impofïible : Malheureux! ofes- 
tu bien démentir le Grand Efprit , qui ordon- 
ne à plufieurs perfonnes un célibat perpé- 
tuel , &qui pourtant n'ordonne rien que de 
poffiblc&qucd'aifé. Nousfommes maîtres 
de nos cœurs, & il nous eft libre dedomter 
nos Panions. Dieu n'exige que leconfente- 
ment & la bonne volonté; tous ceux qui 
croyent en lui font obligez d'obferver fes 
K 6 Pré- 



228 Conversations du 
Préceptes & de refifter aux tentations avec 
le fecours de fa grâce qu'il ne leur refufe 
jamais. Par exemple quand un Jcfuite voit 
une jolie Fille , penfes-tu que le bon Père foit 
infenfible, que fon cœur ne foit point cha- 
touillé , qu'il ne fente point enfin cette agréa- 
ble émotion que la vue d'un bel objet pro- 
duit naturellement ? Dcfabufè-toi de cela , 
croi moi , mon pauvre Adario, ces faints 
Perfonnages font pétris du Limon commun ; 
ils ne font ni de bois ni de fer non plus que 
les autres. Mais fais-tu ce qu'ils font pour 
triompher de la nature ? Ils implorent l'arTi- 
ftancedu Grand Efprit qui ne manque point 
d'amortir en eux les Flammes de la concu- 
pifcence & par un nouveau genre de victoi- 
re de mettre ces braves Athlètes en état d'al- 
ler toujours la Lance baiflee contre les ten- 
tations de la chair. C'eft à cette abftinence 
que nos Jefuites & nos Prêtres s'engagent 
lorfqu'ils prennent l'habit noir. Ils déclarent 
une Guerre irréconciliable à Satan, s'obli- 
geant de repoufïèr toutes fes follicitations & 
de gagner le Ciel par violence ; d'où vient 
que ceux quife défient de leurs propres for- 
ces , & qui craignent de fuccomber aux at- 
taques de ce Malin Efprit , fe retirent du 
Monde & s'enfeveliflènt tout vivans dans 
i'obfcuritc d'un Cloître. 

Adario. 

Tu me fais plaifir de toucher cet article , & 
je ne voudrais pas pour dix peaux de Caftor 
«Ri'il me fut défendu de parler là-deflùs. Je 

trou- 



Baron de la Hontak. 119 
trouve que vos Prêtres & vos Moines ne 
peuvent fe lier par cet engagement que vous 
appeliez Vœu de Chajleté, fans commettre un 
crime contre la Nature ; car je te deman- 
de pourquoi Dieu a créé les Hommes & 
les Femmes à peu près en nombre égal? 
N'eft-ce pas pour travailler enfemble au 
grand Oeuvre de la Propagation de l'Efpe- 
ce? Tout multiplie ici bas, la Fécondité eft 
l'Ame de la Nature, & fait fa confervation. 
Les Quadrupèdes , les Oifeaux , les Infectes, 
jufqu'aux Arbres mêmes & aux Plantes , tout 
renaît &fe renouvelle. Chaque Efpece nous 
fait fur cela une Leçon confiante & invaria- 
ble; les Hommes qui nelafuivent pas font 
inutiles fur la Terre , indignes de la nourri- 
ture qu'elle leur fournit pour le commun , 
& laquelle ils ont néanmoins l'ingratitude de 
n'employer que pour leur propre entretien, 
D'ailleurs cette bizarre Promefïè les jette 
dans un autre précipice, c'eft que quand la 
Nature eft la plus forte chez eux , ils vio- 
lent fans façon leur Serment, & fe moquent 
ainfi du Contract qu'ils ont pafTé avec le 
Grand Efprit. Combien de defordres ne re- 
fultent point de cette violation ? Si vos Prê- 
tres pèchent avec une Fille, ils lui raviffent 
un honneur qu'ils nefauroient lui rendre, ils 
cueuillent cette Fleur que vous jugez fi pre- 
cicufè , que vous eftimez un fi friand mor- 
ceau, & dont vous êtes fi jaloux & fi avides 
dans vos Mariages. Je ne te dis rien de ces 
moyens abominables dont ils fe fervent pour 
empêcher la génération. S'ils tombent dans 
un Adultère , les voila rcfponfables de l'infi- 
K 7 délité 



i^o Conversations du 

dclité de la Femme , de la honte que vous en 
faites au Mari , du Vol que l'Enfant fuppofé 
fait à fon Père , à fes Frères ou à fès Sœurs 
putatives. Mais de quelle manière s'y pren- 
nent-ils pour aflbuvir leur brutalité ? L'Hy- 
pocrifie , la Profanation , le Sacrilège ne leur 
coûtent rien. Ils corrompent en particulier 
celles qu'ils ont inftruit en public , & après 
avoir menacé des Foudres du Ciel les impu- 
diques & les voluptueux , ils fe radouciûent 
avec la Femelle , & lui font comprendre que 
toute cette auftere Morale n'eft qu'un vain 
Fantôme , dont on fe fert pour épouvanter 
les fimples. Je parle jufte, Baron, & je te 
défie de m'en dédire. Etant en France n'ai- 
je pas vu vos Moines avec les Dames ne 
pas enfouir le talent amoureux au fond du 
Capuchon ? Prône tant que tu voudras ta pré- 
tendue vertu de Chafteté ; Je foutiens qu'il 
n'eft pas au pouvoir de vos gens fur tout 
dans un certain âge de s'abftenir des Fem- 
mes , & encore moins de delîrs charnels dont 
vous faites un crime damnable. Quant à cet- 
te Refiftance & à ces généreux efforts que tu 
allègues, cela m'eft fort fufpect; auffi bien 
que la fuite des occasions par la retraite dans 
un Couvent. Si ce lieu eft un Afyle affuré 
contre la Tentation , pourquoi permettez- 
vous aux Moines de confeflèrleSexe? Ap- 
pellez-vous cela éviter le péril ? n'eft-ce pas 
plutôt le chercher ? A quel Homme de bon 
fens perfuaderez-vous jamais que vôtre Con- 
fefîion ne foit pas un voile myfterieux, une 
couverture dévote qui cache la Débauche & 
l'Iniquité } Le brave Champion pour la cau- 

fe 



Baron de la Hoxtan. 131 
fè du Célibat qu'un gros Moine bien dodu , 
vigoureux , rubicond , qui ne refufe rien à 
fa chère & prccieufe nature , qui fe nourrit 
du meilleur vin , de viandes fucculentes & 
ailàifonnces d'épiceries , véritables allumet- 
tes de la Concupifccnce ! Pour moi , quand 
je réfléchis fur cette Morale, je t'avoue que 
je ne feroîs nullement furpris quand on 
m'aiïureroit qu'aucun de vos Ecclefiafh'ques 
n'entrera dans le Paradis du Grand Efprit. 
Quand tu me dis que ces fortes de gens fe 
retirent du Monde, pour fe battre en retrai- 
te contre les aiguillons de la Chair, c'eft fe 
jouer de la Vérité ; car tu fais mieux que moi 
qu'il n'y a point d'Hommes plus lafeifs , plus 
lubriques , plus addonnez au Vice que vos 
gens noirs & encapuchonné*. Des François 
judicieux m'ont avoué de bonne foi que la 
plupart de ceux qui embraflènt cette bizarre 
vie ne le font que par mollefTè , & pour fe 
faire un rempart allure contre la mifere , & 
contre les devoirs de la Société civile, con- 
tre les fatigues & le danger de la Guerre. 

Il n'y auroit que deux moyens pour ren- 
dre vos Prêtres propres à leur Miniftere , un 
Mariage légitime , ou ne les inftaller qu'après 
foixante ans , auquel cas ils auroient pu rem- 
plir toutes leurs fondions , & fur tout com- 
mercer avec l'autre Sexe , fans fcandale & 
fans péril : alors ils ne feroient plus en état 
de feduire les Femmes & les Filles fous le 
mafque du Zèle ; & d'ailleurs inutiles par 
leur grand âge à l'exercice militaire , leur fe- 
paration du Monde feroit moins préjudicia- 
ble à la République. 

La 



*3» Conversations du 

La Hontan. 

Cela eft pitoyable: Ne vous ai-je pas déjà 
dit qu'il ne faut jamais fe prendre au géné- 
ral du défaut des Particuliers ? Je conviens 
avec vous que plufieurs ne fe font Prêtres 
ou Moines que pour fubiifter plus grailè- 
ment , & que ces gens-là oubliant les de- 
voirs de leur Profeiîion ne penfent qu'aux 
Chapons du Bénéfice. Non, les Ecclefiafti- 
ques ne font exempts d'aucun Dérèglement , 
la Licence ne règne pas moins parmi cette 
Milice Spirituelle que dans nos Armées , 
la différence ne confifte qu'à mieux fauver 
le dehors : l'on voit des Prêtres & des Moi- 
nes diflblus en paroles & en actions , fen- 
fuels , y vrognes , addonnez à l'une & à l'au- 
tre Venus , blafphemateurs ; d'une langue 
acérée pour la Medifance ; d'une Avarice 
fordide ; d'une Vengeance implacable, & 
d'un Orgueil qui ne dèfenfle jamais ; d'une 
Ignorance crafïè, & enfin fans autre Mérite 
que celui de leur Habit. Je ne ferai pas 
même difficulté de t'avouer qu'un bon Ec- 
clefiaftique eft un Oifeau bien rare. Mais 
cela ne donne aucun atteinte aux intentions 
de l'Eglife , qui ne voudrait que des Mini- 
ères irréprochables, & qui les éprouve par 
toute forte de moyens avant que de les rece- 
voir. Il eft vrai que les précautions que l'on 
prend pour exclurre du Sanctuaire les Vi- 
cieux & les Scélérats , fe trouvent fouvent 
inutiles. C'eft un grand malheur, car rien 
u'eft plus contagieux que le mauvais exem- 
ple 



Baron de la Hontan. 133 
pie des Ecclelîafh'ques ; la vérité de la Pa- 
role de Dieu s'aftbiblit dans leur bouche; 
nos incomprehenfîbles Myftcres deviennent 
fufpec~ts ; les Sacrements font profanez , & 
Je Peuple fecouant le joug de la Religion 
s'abandonne à une Licence effrénée. Mais 
ce Mal, quelque grand qu'il foit, n'eft pas 
fans Remède ; dans un tel cas nôtre Foi 
nous fert de Bouclier, & nous favoris fort 
bien diftinguer entre la Doctrine qu'on nous 
prêche, & le Prédicateur qui ne la pratique 
pas. Appuyez fur le Fondement invariable 
de la Révélation du Grand Efprit , la Vie 
fcandaleufe des Eccleiiaftiques n'ébranle 
point nôtre Croyance ; nous ne concluons 
rien de leurs mauvaifes Mœurs contre l'In- 
faillibilité de nos Saintes Ecritures. Et h* tu 
étois aufn* accoutumé que nous le fommes 
aux Débauches & aux Deréglemens des 
Prêtres & des Moines , tu ne t'en ferois pas 
le moindre fcrupule contre la Certitude de 
l'Evangile. Enfin, pour finir ce Chapitre, 
fâche une bonne fois que les Evêques éta- 
blis par la Grâce de Dieu & du Pape, font 
obligez de ne promouvoir au fervice du 
Culte , que des fujets qui en foient dignes , 
& de châtier rigoureusement ceux qui ne 
répondent point par une bonne conduite à 
la Sainteté de leur Vocation. 

A D A R I O. 

Tu bats la Campagne, mon cher Baron , 
& tu ne viens jamais au fait ; fertile en Di- 
greilions, les écarts ne te coûtent rien: c'eft 

grand 



Z34 Conversations du 

grand' pitié que je te trouve toujours à côté 
de la queition. Faut-il qu'un Sauvage foit 
ton Maître , pour t'apprendre à raifonner 
jufte ? mais je veux bien aller à la bouline 
& à la traverfe avec toi. Venons à ton Pa- 
pe. Un Anglois m'en faifoit l'autre jour un 
plaifant Portrait : Il me difoit , en fe mo- 
quant, de" vôtre fotte Crédulité , que vôtre 
Pape, quoiqu'un {impie homme comme les 
autres, difpofoit en Maître abfolu du fort 
des Ames dans l'autre Monde; qu'il livroit 
fes Ennemis à la Fureur éternelle du Grand 
Diable ; qu'en vertu de fon PafTeport il dé- 
livrait d'un moindre Enfer , dont tu ne m'as 
point parlé ; & qu'ayant les Clefs du Para- 
dis , il y faifoit entrer ceux qu'il honore de 
fes bonnes grâces.» Suivant cette ridicule 
Fable, quel Homme que ce Pape ! pas un 
Mortel n'approche de fon importance; rien 
ne feroit plus affreux que fa Haine , & l'on 
ne pourrait trop faire pour mériter fon Ami- 
tié. Cependant mon Anglois m'affûra que 
cette Autorité Papale efl: une Chimère en 
Angleterre , & qu'on la tourne en ce païs-là 
impunément en raillerie. Je te prie de me 
developcr ce myflere. 

La Hontan. 

Tu me jettes là fur une ample & embarraf- 
fante matière ; il me faudroit plus de quinze 
jours pour t'inftruire là-deûus. Confulte 
nos Jefuites , ils t'éclairciront ce point & te 
donneront une nuée de Raifons dont tu pour- 
ras choifir les meilleures. En attendant je me 

con- 



Baron de la Hontan. 235* 
contenterai de te dire que V Anglais tout en 
riant n'a pas laiflc de dire une partie de la vé- 
rité. Il eft certain que les Anglois fe font af- 
franchis de la domination du Pape ; ils ont 
reconnu que les menaces & les Foudres de 
ce faint Homme n'etoient qu'un vain Epou- 
vantail , -& ils ont trouvé le moyen d'aller 
droit en Paradis fans fon Paffeport , par cet- 
te Foi vive dont nous parlions tantôt , & en 
fe confiant fur la mort & far les mérites de 
Jefus-Chrift. Ainiî, comme vous voyez, 
l'on fe fauve parmi les Anglois fans la Do- 
ctrine des bonnes oeuvres. Quant à nous au- 
tres François, nous fommes terribles fur ce 
Chapitre-là. Nous fommes hors de falut (ans 
les bonnes œuvres & cependant de mille 
François à peine s'en troûVe t'il un qui les pra- 
tique. Ainfile Françoise. 1' 'Anglois ont tous 
deux la foi puifqu'ils aquiefeent tous deux 
à l'autorité des Ecritures , du moins quant 
aux points fondamentaux ; mais le Fran- 
çois , quand il enfraint la loi , quand il n'ob- 
ferve pas les commandemens , contribue à 
fa perte, il eft lui même l'artifandefa dam- 
nation , & c'eft en quoi la condition du Fran- 
çois eft beaucoup plus trifte que celle de Y An- 
glois. Celui-ci jouît encore d'un autre avanta- 
ge ; c'eft que dans le voyage de l'autre Mon- 
de il ira au bon gîte tout d'une traite ; point 
de paufe , point de ftatîon , point de cette 
cruelle auberge que nous nommons Purga- 
toire, Car les Anglois ne font ni fi dociles ni 
fi crédules que nous autres bonnes dupes de 
François. Je ne m'explique pas bien. L' An- 
glois ne fauroit le mettre en tête qu'un Etre 

fou- 



%^6 Conversations du 
fouverainement bon puifTe tourmenter pen- 
dant des milliers d'années une créature qui 
n'eft point fon ennemie, & qu'il regarde 
comme le prix du fang de fon fils. Eft-ce 
donc qu'on aime les gens pour leur faire 
fouffrir des douleurs enragées ? Procurer le 
bonheur à force de gêne ,' de torture & de 
tourmens, quelle efpéce de bienveillance, 
quelle forte de généralité! Enfin, dit VAn- 
glois , j'aime mieux céder ma part du Para- 
dis que d'y entrer par une fi terrible porte. 
Mais le François raifonne mieux. On ne 
peut trop , dit-il , acheter les plaiiirs du Ciel ; 
pofons cent millions d'années de brûlure, 
que feroit-ce pour une joie qu'on ne peut 
concevoir, & qui ne finira jamais? Tu peux 
remarquer par là que les François & les An- 
glois font directement oppofez en ce qui con- 
cerne le Pape. Les Anglois aiment mieux 
nier le Purgatoire que de s'adreflèr au faint 
Pontife pour être afranchis de cet afreux tri- 
but; ils font bien. Le Pape ayant de grandes 
prétendions fur les Anglois qui pallènt chez 
Jui pour des rebelles , & pour les ufurpa- 
teurs des deniers facrez, n'auroit garde de 
leur accorder des pafTeports pour éviter le 
péage & le bureau du Purgatoire ; tant s'en 
faut il leur donneroit plutôt des Bulles & des 
Lettres patentes pour l'Enfer. Mais nous au- 
tres François qui croyons le Pape un peu 
moins puifïànt que Dieu , & qui d'ailleurs 
commettons beaucoup de péchez ; nous né- 
gocions une quitance de peine , un acquit 
de fatisfaclion au comptoir du faint hom- 
me , & tel débauché dont la fentence porte- 

. roit 



Baron de la Hontan. 237 
roit cent mille ans de brûlement & de ro- 
tillure fera franc en vertu de la difpenfe pa- 
pale, & entrera de plein faut dans le païs de 
l'extafe & du raviilèment. Mais adreflè-toi 
aux Jefuîtcs; ils te diront là deiTusdcs mer- 
veilles; il n'y a pas de gens au monde qui 
entendent mieux le profond myftere de la 
toute-puilTance du Pape , & le fecret utile des 
fourneaux fouterrains. 

A D A R I O. 

C'eft un abyme pour moi que cette oppo- 
fition entre vôtre croyance & celle des An- 
glois ; plus j'y fais reflexion , moins je la com- 
prens. Quelle idée nous donnez-vous en cela 
du Grand Efprit ? Ne lui feriez vous pas 
beaucoup plus d'honneur en difant qu'il a 
donné aux hommes tous les fecours necef- 
fairesauvrai culte & à leur falut? Non feu- 
lement il fe trouve des contradictions for- 
melles entre vos différentes Religions ; mais 
auffi une même communion cil quelque- 
fois toute bigarrée par la diverfité des fenti- 
mens & des ufages. Vos Moines , par exem- 
ples font-ils uniformes ? Chaque Inftitut a 
des pratiques qui lui font particulières, & 
ces fainéantes & pareflèufes cohortes ne for- 
ment pas un aifemblage moins bizarre par 
leurs opinions que par leurs habits. Veux-tu 
que je te parle franchement ? Cette nom- 
breufe variété de croyance dont la terre eft 
couverte me feroit foupçonner que peu de 1 
gens font de bonne foi dans la Religion 
qu'ils profeflènt extérieurement. Je m'ima- 
gine 






238 Conversations du 
gine que les perfonnes de bon fens prennent 
à ce prodigieux monceau de controverfes ce 
qui les accommode , &fe font ainfi une Re- 
ligion à leur guife. Eft-il croyable, que le 
Grand Efprit , lui qui eft la juftice & la bonté 
même , perde une infinité d'innocens , & 
qu'abandonnant tout le refte du genre hu- 
main aux Flammes éternelles il n'accorde 
fon Paradis qu'à un fort petit nombre de vos 
gens ? Croi-moi , mon pauvre Baron , il fait 
bien obfcur dans l'autre Monde; une nuit 
épaiffe nous en dérobe la vue ; les fombres 
& noirs habitans de ce païs-là ne fe font point 
encore avifez de commercer avec nous ; il 
eft très-malaifé de favoir ce qui s'y pafïè. 
Pour moi voici ma perfuafion , c'eft que nous 
autres Hurons nous fouîmes les ouvrages & 
les créatures du Grand Efprit, qu'ifnous a 
faits bons & fans malice , au lieu que vous 
êtes des feelerats amenez en ce païs-ci par la 
Providence afin de vous corriger fur nos 
exemples, & d'imiter la droiture & la (im- 
plicite de nos mœurs. Vante-toi donc , tant 
que tu voudras , mon Ami , de tes connoif- 
fances, de tes lumières, de ta foi, fuiTes-tu 
le plus éclairé des hommes tu n'entreras ja- 
mais dans le bon pais des Ames fi tu ne vis 
en Huron. L'éloignement du vice , l'huma- 
nité envers tes femblables , le repos d'efprit 
cauféparunfincere & généreux desinterefle- 
ment , font trois points que le Grand Efprit 
exige.de tous les hommes. Nous obfervons 
exactement <3r fans la moindre répugnance 
ces grands devoirs dans nos hameaux. Mais 
pour vous autres Européens vous ne connoiA 

fez 



Baron de la H ont an. 230 
fez cette aimable innocence que de nom ; 
il n'y a point de crime qui vous effraye; 
vôtre principale attention c'eft devousfup- 
planter & de vous détruire les uns les au- 
tres ; vous êtes en proie à vos delirs déré- 
glez , & la fureur d'accumuler ou de s'a- 
grandir vous tient dans une agitation toujours 
violente , & prive vôtre cœur du précieux 
& incftimable tréfor de la tranquillité ; en- 
fin la crainte du Grand Efprit ne vous em- 
pêche point de donner dans toutes fortes 
d'excès , & je croi que vous ne penferiez 
jamais à lui iî vous n'affectiez d'en parler 
aux Hurons. Mais il eft temps de finir; 
Adieu , mon cher Frère , je vais repaffer dans 
ma Cabane tout ce que nous avons dit , & 
je ferai demain bien ferré pour eftocader 
contre le Jefuite. 



II. CONVERSATION. 

Sur les Lqîx. 

La Hontan. 

"P T bien Adario, tu as ouï le Jefuite, 
"^comment t'és-tu tiré d'nffairePCeDoclcur 
t'aura, fans doute, ouvert les yeux, il aura 
diffipé, je m'imagine, la faufTe lueur de tou- 
tes tes objections. Car un Jefuite eft tout 
un autre homme qu'un Cavalier pour en- 

feigner 



240 Conversations du 
feigner nos faints Myitéres. En fait de Reli- 
gion nous autres gens de guerre ne fommes 
pas fort propres à défendre le terrain ; iln'eft 
pas trop difficile de nousdefarmerlà-deffus, 
& quoi qu'il n'y ait rien de plus important 
que de bien connoître le falut, nouslefup- 
pofons volontiers ; nous nous en raportons 
fans peine aux Lumières ou à la bonne foi 
de nos Pharifiens,& il n'y a fi petit amufement 
qui ne nous occupe plus que la grande af- 
faire de l'intérêt éternel. Mais pour un Je- 
fuite ? Oh ! c'eft un excellent Apôtre ; il 
catechife avec une admirable fubtilité : pro- 
pofez à un Jefuite les fcrupules les plus ap- 
pareils , il interprète fi finement à fa maniè- 
re qu'il vous guérit. Enfin je fuppofe un 
incrédule qui foit le plus vif & le plus pro- 
fond de tous les raifonneurs , je foutiens 
qu'un Jefuite terrafïèra ce Lion , & que le 
rendant un Agneau doux & docile il l'at- 
tachera fans refïftance à la chaîne de la Foi. 

A D A R I 0. 

Il faut afïïïrément, Baron, quejefoisun 
mauvais raiibuneur ; car je c'afïùre que ton 
Jefuite ne m'a point du tout ébranlé ; tout 
ce qu'il a dit m'a paru un vrai Galimatias ; 
je n'y ai pas aperçu une goûte de bon fens, 
& entre nous , je croi que le bon Père ad- 
irriroit lui-même la facilité qu'il a de parler 
long-temps fans fe comprendre. D'ailleurs, 
cet importun difeoureur rebat fans celle la 
' même chofe; te fouvient-il que je lui ai re- 
pioché devant toi qu'il rebutoit par fes redi- 
tes 



Baron de la Hontan. 241 

tes & par fes répétitions ? Ce qu'il y a de 
plaifant, c'eft que par la raifon qu'il ne pof- 
fede pas allez nôtre Langue, il veut que 
j'explique aux autres des chofes que je n'en- 
tens point ; il me preflë de fourrer dans la 
tête de nos Hurons fon inconcevable jargon. 
Mais il a beau faire, il ne m'obligera jamais 
à débrouiller un Cahos où lui-même ne di- 
ftingue rien nettement. Qu'il inonde tout 
nôtre Village de cette eau du Batême dont 
il ne fauroit me donner une définition tant 
foit peu vraifemblable , qu'il Chriftianife nô- 
tre Habitation, j'y confens, pourvû;qu'il ne 
m'emploie point à des fottifes, & qu'il me 
laifte jouïr de ma Raifon. Finifïbns fur la 
matière du Culte & caufons un peu des Loix. 
Ce terme de Loi nous eft tout à fait étran- 
ger ; mais je m'arrête à ce qu'il fignific, ce 
je croi nïêtre pas fort éloigné de le compren- 
dre: j'ai trouvé ton explication bonne & les 
exemples dont tu l'as confirmée m'ont fra- 
pé. Quand tu cites les Loix n'entens-tu pas 
cette imprefîîon naturelle gravée dans nos 
Ames, qui nous preferit ou qui nous défend 
une choie fuivant que cette chofe eft con- 
forme ou oppoféc à la juftice & à la droite 
Raifon ? Tu ne m'as point , ce me femblc, 
propofé les Loix fous une autre idée ; Ç\ bien 
qu'obeïr aux Loix, c'eft fuivre la plus pure 
Lumière de 1'Efprit , c'eft proprement ac- 
quiefeer au Bon-fens & à la Raifon. Or, 
de deux chofes l'une , ou vôtre Raifon eft 
d'une autre cfpéce que la nôtre , ou iure- 
ment vous ne pratiquez point ce que la Rai- 
fon vous ordonne. 
Tome IL L La 



24» Conversations du 

La Hontan. 

Où vas tu , mon Ami ? tu rafines à toute 
outrance, & tu t'évapores dans tes diftin- 
écions. Ignores-tu à ton âge que les Fran- 
çois penfent comme les Hurons , & que la 
Raifon, cet attribut efïèntiel de nôtre Efpé- 
ce , eft de tout Pays , de toute Nation , qu'el- 
le eft la même par tout ? Tu nous reproches 
donc de ne pas obferver les Loix ? D'ac- 
cord ; fi chacun les fuivoit, il n'y auroit plus* 
de punition à faire , tous les tribunaux dé- 
viendroient inutiles , & ces Juges que tu as 
vus à Québec & à Paris ne pouvant plus pro- 
fiter de l'injuftice des hommes, feroient con- 
traints d'avoir recours à d'autres moiens pour 
s'enrichir. Mais comme la fureté publique 
n'eft fondée que fur le maintien des Loix , 
c'eft une neceffité abfoluë de punir les in- 
fradeurs; autrement la malice & la violen- 
ce l'emporteroient par tout ; nos biens , nô- 
tre honneur, nos vies feroient à la merci du 
plus adroit ou du plus fort, &rien neferoit 
plus déplorable que nôtre condition. 

A D A R I O. 

Pourroit-elle être plus déplorable ? N'c- 
tes-vous pas déjà plongea dans le plus grand 
des malheurs ? Je ne conçoi point de Situa- 
tion plus violente que celle de taire ce qu'on 
ne veut pas , & d'agir toujours malgré foi ; 
c'eft pourtant vôtre état à vous autres £«- 
ropéens , qui n'oferiez fuivre vos inclinations, 

& 



Baron de la Hontak. '243 
& qui n'évitez le mal que par la crainte de 
fubir la rigueur des Loix. Vous e'tes in- 
dignes de porter le nom d'homme. J'hOno- 
rcrois bien plutôt de ce titre nos Caftors qui 
font voir dans leur conduite toute unifor- 
me , du génie , de la prévoianec, de l'indurtrie 
& de l'adrefTe, &qui d'ailleurs ne fe déran- 
gent en rien dont on puilfeleur faire un cri- 
me. Mais à qui convient proprement ce 
beau nom d'homme ? N'eft-ce pas à celui 
chez qui le Bon-Sens domine, & qui fe por- 
te naturellement au bien par un principe de 
raifon. C'tit précifément fur cela que rou- 
lent nôtre genre de vie & toute nôtre Mo- 
rale. Uniquement & inviolablement atta- 
chez à l'ineitimable maxime de ne rien in- 
troduire parmi nous qui puifle altérer cet 
aimable «5c folide repos d'efprit , & cette 
union fraternelle, qui forment ici 4 bas nô- 
tre fouverain bonheur , nous ne voulons 
ni or ni argent , & autant vous adorez ces 
dangereux métaux, autant les avons-nous 
en horreur. Tant que nous aurons foin 
de nous conferver à l'abri de ce rem- 
part, l'Intérêt, ce perturba*<:ur éternel des 
hommes , ne pénétrera point dans nos 
Cabanes, il ne rompra point les liens du 
fang & de l'amitié, il ne troublera point nos 
in no ans & tranquilles plailirs , il ne nous 
privera point d'un doux & pailiblefommeil; 
nous vivrons fans Loix, fins procès, f.ns 
Juges, &nous conferverons en cela le pré- 
cieux hciitagc que no<; Pérès nous ont lai/Té 
depuis la Fondation du Monde. Tu vois, 
au refte, que je n'avois pas tort de dire que 
L i les 



»44 Conversations du 
les Loix ne lignifient rien moins parmi vous 
que le Droit & l'Equité , puifque les Grans 
& les Riches en fecouent aifémentle joug, 
& qu'il n'y a que les pauvres & les malheu- 
reux qui ne puiiïènt s'en difpenfer. Mais 
examinons plus amplement en quoi confi- 
nent ce jufte, ce raifonnable que vous vous 
vantez d'obfervcr & que vous nommez vos 
Loix. Les Gouverneurs de Canada foutien- 
nent depuis cinquante ans que nous fom- 
mes fous la domination de leur Grand Ca- 
pitaine. Nous ne reconnoifïôns point de 
Supérieur ni de Maître , repondons-nous ; 
nous vivons fans fubordination &dans une 
égalité parfaite, un même efprit , un même 
cœur , nous anime , nous fommes tous li- 
bres, & nous n'apartenons qu'au Grand 
Efprit , incomparablement plus nobles en 
cela que vôtre Nation qui n'eft qu'un af- 
femblage d'efclaves fous la volonté abfoluc 
d'un feul homme. Cette prétention des 
François cft auffi ridicule qu'elle efl: injufte; 
à quel titre, de quel droit, par quelle con- 
vention nousa-t-il aquis? Sommes nous al- 
lez le chercher ? Nous fommes-nous vendus 
à lui? Avons-nous ftipulé que nous lui obéi- 
rions & qu'il nous protegeroit ? Les Fran- 
çois au contraire ont traverfé les Mers pour 
venir nous trouver ; tout le pays qu'ils ont 
ufurpé apartient de temps immémorial aux 
Algonkins ; ainfi nous pourrions avec beau- 
coup de raifon nous attribuer un droit d'em- 
pire & de commandement fur les François ; 
mais la prudence nous retient , nous vou- 
lons être plus fages qu'eux ; qu'ils le repaif- 

fent 



Baron de la H ont an. 24 f 

fent des fruits chimériques de leur violen- 
ce, nous le tolérons par amour propre, & 
pour éviter les querelles & les differens. 
Conreflè donc, mon cher Ami, confeilè 
que la Raifon de France eft une extravagan- 
te Raifon. Sur ce pied là je te confeille, 
en frère, de te joindre à nous &de te faire 
Huron. Que tu es à plaindre au prix de 
moi! Je fuis maître de ma perfonneôc j'en 
puis difpofer à mon gré; je ne dépens point 
d'un tyran, qui tout en me volant mon 
bien, tout en me rendant miferable, exige 
encore de moi de profonds refpeâs , & veut 
que je tremble devant fa grandeur ; je fuis 
d'une Nation qui n'a point d'autre Souverain 
que le Bon-Sens, & chez laquelle le Bon- 
plaifir eft également diflxibué à tous les par- 
ticuliers; point de premier ni de dernier par- 
mi nous; hzsHurons s'appellent frères, & 
le font encore plus ; je fouhaiterois trouver 
des termes pour te faire fentir mon bonheur; 
penfe bien à ce que je vais te dire ; je n'ai- 
me les hommes que par la Raifon ; j'ai le 
dernier mépris pour leur folie & pour leur 
travers ; je veux du bien à tous mes fembla- 
bles , je n'en crains aucun, perfonne n'a droit 
de me contredire , je ne fuis l'inférieur & le 
fujet que du Grand Efprit. Compare main- 
tenant ta condition avec la mienne; & mon- 
tre-moi , fi tu le peux , que je raifonne mal. 
N'eft-il pas vrai que ton grand Capitaine, 
ou ceux qui agifiènt fous fon autorité peu- 
vent te caufer mille chagrins, & même te 
faire périr, fuiTcs-tu tout à fait innocent? 
D'ailleurs , de combien de périls n'és-tu pas 
L 3 envi- 



246 Conversations bu 

.environné? Tu ne marches que fur des pré- 
cipices ; latrahifon, la calomnie, le vol, 
l'afTaffinat, font des maux dont il ne t'eft 
pas poffible de te garantir, & fouvent ceux 
en qui tu as le plus de confiance, & que tu 
crois tes meilleurs amis machinent ta perte. 
Sont-ce là des faufïètez ? L'expérience jour- 
nalière confirme la vérité de ce que je dis, 
& tu n'oferois m'en démentir. Vien donc, 
mon cher Frère , vien participer à nôtre 
bonheur. Mais non , un François ne veut 
point entendre parler de devenir homme ; 
il eft trop endurci à la pefantenr de fa chaî- 
ne , & il préfère un lâche & vil efclavage à 
nôtre incomparable Liberté. Servez , ram- 
pez, à la bonne heure, enfans dégradez de 
vôtre dignité , honte & deshonneur de la 
Nature qui ne vous a faits que pour jouïr 
de vous-mêmes, vous qui faites confifter 
tout vôtre bonheur à dépendre d'un Tyran. 
Oh que le François eft une charmante figu- 
re d'homme! Ecoutez-le, perfonne, à l'en- 
tendre,n'a plus d'horreur que lui pour l'cfcla- 
vage, qui dit François dit le plus intrépide 
de tous les bretteurs pour la gloire de la Na- 
ture humaine. Mais ne paiTez pas de la fan- 
faronnade du François à fa conduite ; vous 
y trouveriez une étrange contradiction : vous 
verriez alors que le François eft le plus efcla- 
ve de tous les animaux, & que s'il parle de 
Liberté comme un Dieu, fûrement il en 
jouît moins qu'une bête. 



La 



Baron de la Hontan. 247 

La Hontan. 

En vérité, bon Homme, je ne te recon- 
nois point dans tout ce que tu dis là ? Eft- 
ce toi qui as fait le voyage de France & de 
la Nouvelle Angleterre ? Eft-ce toi chez qui 
j'ai trouvé tant de fois ce Bon-Sens épuré de 
préjugez, cette Raifbn toute nuë qui fait 
tant de plaifir à tous les gens de la bonne 
tournure ? Eft-ce toi , enfin que je croiois 
tout a fait Dehuronnifé 7 . De quoi font fervi 
tes Voyages ? où .eft le fruit de tout ce que 
tu as vu parmi nous ? Qu'entens-tu par ces 
Loix, par cette dépendance, par cet efcla- 
vage que tu ne cefîès de me prôner ? Pour 
moi je croi que tu ne fais mieux que tu ne 
dis. C'eft bien à un Huron vraiment à nous 
prêcher le bonheur de la vie ! Fy, fy, n'a- 
vez-vous pas de honte, Ad a Rio ? Vous 
prétendez que vôtre Philofophie eft meilleu- 
re que la nôtre ? Et à quoi , je vous prie, 
fe termine toute vôtre Morale ? A boire, 
manger, dormir, fumer, chafTer & pêcher, 
à faire un demi million de lieues pour go- 
ber quatre ou cinq Iroquois. Parlez-moi de 
nôtre Nation qui employé tout fon efprit à 
fe procurer le plailîr & la molefle. Vous 
m'alléguez nos Loix? Eh! ces Loix ne font 
que pour les pauvres ou pour les fots ; on 
les évite par un peu d'adreflè; on s'en diÊ 
penfe par beaucoup de fortune ; les Grands 
ne les craignent prcfquc point, & le Souve- 
rain qui en eft ordinairement le plus grand 
infraclcur ne les maintient que pour femain- 
L 4 tenir 



148 < Conversations du 
tenir foi-même. Ajoute à tout cela que la 
Probité rend libre,- & qu'un honnête-hom- 
me eft affranchi des Loix. 

A D A R I O. 

Je t'arrête ici , Baron ; fouffre que je te 
le dife avec toute la candeur Huronnoife , 
tu ne fais ce que tu dis. Tu te piques de 
droiture ; je ne voudrois pourtant pas te cau- 
tionner ; car tu as la mine , nonobstant tou- 
te ta hncerité aparente , de ne pas mieux va- 
loir que les autres ; mais je te fuppofe irré- 
prochable ; mais fi quelcun de tes ennemis 
s'avifoit de fufeiter contre toi deux faux té- 
moins bien ferrez , tes Loix te fauveroient- 
clles ? N'en reconnoitrois-tu pas alors l'in- 
convénient ? Ne donnerois-tu pas tous les 
Législateurs au D. ? Interrogez nos coureurs; 
ils vous foutiendront avoir vu facrïfkr à ces 
rigoureufes Loix vingt perfonnes dont l'in- 
nocence a été reconnue après leur injufte& 
cruelle mort. A toi permis de t'inferire en 
faux contre leur témoignage ; mais tu ne 
fàurois nier ce que je vais te dire , & ce que 
j'ai vu ; c'eft qu'en France on livre quel- 
quefois les innocens à des tortures afreufes 
pour leur arracher de la bouche par la vio- 
lence de la douleur l'aveu d'un crime qu'ils 
n'ont point commis. La Nature fe ïbulé- 
ve là contre, cette inhumanité fait horreur; 
di, di après cela que tes Fravpis font des 
hommes. Les femmes même ne font pas 
exemtes de cet horrible fupplice que vous 
appeliez Queftion; Oh que ne fouffre point 

ce 



Baron de la Hontan. 149 
ce tendre fexc dans ces tourmcns foit par la 
dure preiïîon , foit par la barbare extenfîon 
des nerfs. Au refte, ces malheureux difent 
oui à tout ce qu'on leur demande , & pref- 
que toujours ils prononcent eux-mêmes l'ar- 
rêt de leur condamnation. Ne font-ils pas 
bien? Ils s'aceufent à faux, direz-vous, ils 
fe calomnient , ils fe noircirent & fe font 
périr par un menfonge atroce; d'accord ; 
mais auffi fè délivrent -ils de cinquante 
morts par celle qu'ils (è procurent , & je 
trouve qu'en cela ils ont grande raifon. Car 
fuppofons qu'ils aient aflèz de courage pour 
ne pouvoir être tirez de la négative par tou- 
te la violence des tourmens, cette Quefrion* 
leur laiflè de pitoyables reftes, & fe tentant 
toute leur vie des violentes fecouflès que 
leurs membres ont reçu dans cette épreuve, 
ils ne vivent plus, ils languifïènt& meurent 
à tous momens. Croi-moi, mon cher Ba- 
ron , croi-moi , ces Diables noirs & cornus, 
dont tes Jefuites qui nous prennent pour des 
enfans , veulent nous faire peur & -lefquels 
ils nous difent être occupez à rôtir, à bouil- 
lir, à griller les âmes , ces Diables, dis-je, 
ne font point en Enfer ; non ndn , ils vous 
fuivent, ils vous accompagnent par tout, & 
vosLoix, vôtre police, vos plailîrs, vôtre 
Société leur fournirent une matière inépui- 
fable d'exercer leur diablerie & de tourmenter 
les hommes. 



h S La 



2j-o Conversations du 

LaHontan. 

Ni toi , ni tes Coureurs n'entendez rien 
à nôtre manière de punir le crime , je vais 
l'expliquer ce que c'eft. Deux faux témoins 
dépofent contre un innocent , que fait-on ? 
Ils font interrogez plufieursfoisféparément. 
Le Juge employé toute fon adrcflè pour voir 
s'ils ne fe coupent point, & fi leurs répon- 
fes font uniformes. Si l'on a le bonheur de 
découvrir le complot , c'en eft fait de leur 
vie, ils fubiffent le dernier fupplice. Mais 
fi l'on ne peut percer l'iniquité du myftere,. 
»fï ces témoins s'accordent dans toutes leurs 
dépositions , fi confronte!, à l'Accufé celui- 
ci n'alléguant point de raifon valable pour les 
reculer, eft obligé de s'en rapporter à leur 
confcience; enfin, fi ces témoins jurent & 
affirment par la vérité du Grand Efprit qu'ils 
ont vu commettre la mauvaife aétion dont 
il s'agit , alors rinjuftice triomphe , l'Inno- 
cence efi: opprimée , & le prétendu coupa- 
ble eft condamné à la mort. Quant à la 
torture , on y applique l'Accufé lorfqu'îl n'y 
a contre lui qu'une demi-preuve ,, c'eft-à-di- 
re , un fèul témoin , ou lorfque l'importan- 
ce & l'énormité du cas requièrent qu'on 
l'aprofondiflè ; maïs tu dois favoir après 
tout que nos Juges ne procèdent pas à la 
légère, & qu'ils apportent tous leurs foins à 
bien difcerner le coupable d'avec l'innc** 
cent. 



Ad a- 



Baron de la Hontan. 25-1 

A D a r 1 o. 

Que m'as-tu apris par ton explication ? Ce 
que tu me dis là & rien , c'eft toute la même 
chofe. Je veux qu'on interroge féparement 
les faux témoins ; mais ces miferablcs affaf- 
fins, avant que de fe produire, ne font-ils pas 
convenus de tout? Tourne, comme tu vou- 
dras, cette dételtable Queftion , qui fait la 
meilleure machine de vos Juges, il eft tou- 
jours confiant que par ce moyen un Scélérat 
pour fe vanger ou pour fe divertir , peut 
expofer le plus honnête homme du monde 
à des tourmens afreux. Quand même on 
tourmenteroit l'Accufé fur une dépofition 
véritable , penfes-tu que le témoin ne me cau- 
fèroit pas de l'horreur ? Quoi un François 
peut fauver la vie à fon femblable , à fon 
frère , à un autre François , & il n'en fait 
rien , quels monftres de gens étes-vous donc 
vous autres ? oferiez-vous dire que vous 
apartenez à nôtre Efpéce? connoiîfez-vous 
feulement l'humanité ? Mais à propos de vos 
Juges, je te prie de m'éclaircir fur un point. 
Elt-il vrai qu'il y a des Juges d'une igno- 
rance lî craflè & fî groffiere qu'un certain 
oifeau , fameux par fon ramage & par fès 
oreilles meriteroît autant qu'eux de porter la 
robbe & le bonnet. Palfe pour l'ignorance; 
mais efl-il vrai que l'amitié , que l'intérêt, 
que l'amourette , fe gliiTent dans la vçnera- 
ble M a^ift rature , & quefouvent ce font ces 
faux poids qui règlent la balance de la Jufli- 
çe ? Tu ne vas pas manquer de nier le fait 
L6 & 



i)-! Conversations du 
& de me foûtenir que tes Juges font incor- 
ruptibles ; mais je ne t'en croirai pas fur ta pa- 
role. Je fai de fcience certaine que Dame 
Juftice , bien loin d'être intraitable , eft de 
fort bonne compofition. Le pauvre Plai- 
deur a-t-il mis fon droit dans un jour incon- 
teftable ? a-t-il prouvé clair comme la lu- 
mière du Soleil , qu'on lui retient injuftement 
fon bien ? Sa Partie n'a qu'à faire agir ce 
Grand, cet Ami, cette MaîtreiTe , cette bel- 
le Solliciteufe, fa Partie n'a qu'à faire bril- 
ler l'or ou les préfens , Merneurs les Juges 
s'humanifent , ils fe laiflènt defarmer , ils 
cèdent au pouvoir de ces charmes & de ces 
attraits. C'eft par les mêmes moiens qu'on 
le garantit du glaive de la Juftice , & que le 
crime demeure impuni. Vivent donc, vi- 
vent les Hurons , qui fans Loix , fans Tri- 
bunaux , fans prifon , fans torture, marchent 
fûrement à la lueur de la pure Raifon , & 
jouïïïènt par là d'une heureufe tranquillité 
dont vous autres François ne connoifîèz pas 
l'îneftimable prix. N'ayant point d'autre 
Maître ni d'autre Guide que la fagc & pro- 
vide Nature , qui a imprimé fès Loix bien 
avant dans nos cœurs , un même efprit nous 
anime, une même volonté nous meut, & 
rien ne trouble la douceur de nôtre union. 
Affranchis du venin & des traits de la difcor- 
de, les procès, les chicanes, les querelles ne 
défigurent point nôtre Société. Chacun 
poflede fans être envié , parce que chacun 
pofïède autant pour les befoîns des autres 
que pour les fiens, & le bonheur du parti- 
culier fait infailliblement le bonheur com- 
mun. 



Baron de la Hontan. 1^3 

mun. Que vôtre condition me paroit dé- 
plorable ! Vous tirez toute vôtre fureté de 
vos Loix , & ces Loix pouvant être admi- 
niftrées par des ftupides , par des ignorans , 
par des fcelerats, , où eft le principe fixe de 
vôtre repos & de vôtre confervation ? Avoue 
la dette , mon pauvre Baron , tu ne faurois 
t'en défendre ; n'eft-il pas vrai que ce qu'on 
nomme parmi vous Juftice n'efl d'ordi- 
naire qu'un trafic honteux , qu'un infâ- 
me brigandage , qu'une abominable inven- 
tion pour ruiner les familles., & pour opri- 
mer l'innocent ? Vous n'en difeon venez pas 
vous autres François. Je me fouviens d'a- 
voir ouï dire à quelques rieurs de vos gens 
que Dame Juftice étoit la plus riche héritiè- 
re du Roiaume , & que Monfieur le Juge 
aiant gobé l'huitre renvoioit les Plaideurs , 
chacun une écaille à la main. Je me fis 
expliquer la chofe , & la raillerie me parut 
fort bonne. 

La Hontan. 

N'entendras-tu jamais raifon , mon Ami ? 
Tu crois bonnement tout ce qu'on te dit , 
& tu ne fais pas réflexion qu'on te raportera 
vingt fauflètez contre une vérité. Quoi? 
aceufer nos Juges d'agir par pafllon ou par 
intérêt , & de fe laifler corrompre ? c'eft une 
noire médifance , c'eft une calomnie atroce. 
Non , non , ce n'efl pas fous la robbe d'un 
Juge que la friponnerie va le cacher ; elle y 
feroit bien venue , vraiment. Peut-être trou- 
verois-tu quatre fcelerats dans toute nôtre 
L 7 Na- 



2^4 Conversations du 

Nation chicancufe , un à chaque coin du 
Roiaume, eft-ce trop ? Enfin , c'eft un Caftor 
blanc qu'un mauvais Juge en France. Veux- 
tu que je te faïTè ici une peinture naïve de 
nos Magiftrats ; mais garde toi bien au moins 
de prendre la chofe à contreverité. Nos 
Magiftrats font des hommes parfaitement 
dévouez au maintien de la fureté publique : 
apliquez uniquement à conferver l'ordre, 
& à le faire fleurir, ils fe négligent pour les 
autres , & ne vivent que pour le bien com- 
mun. Toujours occupez de la préfence du 
Grand Efprit , qui doit leur demander 
compte un jour de leur adminiftration , & 
qui d'ailleurs jugera les Monarques & les 
Bergers par le même principe : cette pré- 
fence eft un rempart à l'abri duquel ces 
Meffieurs fe tiennent fermes & inébranlables 
dans la pratique de leurs devoirs. Leur 
cœur eft une glace que l'amour , avec tous 
fes feux , ne fauroit fondre ; en vain la Beau- 
té dreflè toutes fes batteries contre ce cceur, 
fût-ce une Venus, elle abandonne la place. 
Ils ne font pas plus feniïbles au brillant de 
for ni à l'éclat de la Grandeur; prendre un 
Juge par l'endroit de la fortune ou de l'élé- 
vation ? fon intégrité fe révolte , le zélé 
qu'il a pour la Juftice lui infpire alors tous 
les fentimens d'une Vierge avec qui l'on 
voudroit trafiquer un bijou qu'elle eftime 
plus que fa vie. La tentation l'irrite , & il 
ne pardonne jamais au tentateur. Pour don- 
ner le dernier trait à la représentation de nos 
Juges , tu dois te les imaginer dans l'exer- 
cice de leurs charges & de leurs emplois , 

coin- 



Baron de la Hostan. iff 
comme des rochers au milieu des flots, 
comme des colones au milieu des vents , 
comme des hommes rares, & d'une vertu que 
tous les attraits &tous les appas du Monde 
ne fauroient entamer. Perfonnc ne connoit 
mieux que moi le mérite angelique de la 
Magiftrature Franfoife. Les Juges de Paris 
m'ont fait la grâce de me décharger du pe- 
fant fardeau de mon patrimoine ; & par la 
perte de trois ou quatre procès , ils ne m'ont 
laiiTé que mon épée pour vivre; mais pen- 
fes-tu qu'àcaufe de cela je les taxed'injufti- 
ce ? tu t'abuferois bien fort. 11 eft vrai que 
mes Parties dont la caufe ne valoit rien fe 
prévalurent beaucoup de leur bourfe & de 
leurs puiiTans amis ; mais avec tout cela mes 
Juges m'aiïurerent que, fuivant leurs obli- 
gations , ils n'avoient fait qu'interpréter les 
Loix , que ces mêmes Loix étoient contre 
moi , & que c'étoîent proprement elles qui 
m'av oient condamné ; or les Loix ne pou- 
vant être injuftes , je dois favoir bon gré à 
mes Juges de m'avoir réduit à la befacc, & 
je ne puis me plaindre que de moi-même 
qui ai mal expliqué la Loi. 

A D a r i o. 

Tu me dis là de grands riens , mon cher 
Frère, & il faut que tu me prennes pour une 
grofTe dupe fi tu te figures que je me rende 
à ton galimatias. Tu ne faurois te battre 
contre moi à forces égales , car la Raifon 
n'eft pas aiFeï de ton côté ; pour fuppléer à 
ce défaut , tu rufes & tu voudrois m'aveu- 
gle? 



i$6 Conversations du 

gler de poulîîere , mais je fuis en garde con- 
tre ta fineiîe , & je fàurai me garantir. Pre- 
mièrement , je ne conviendrai jamais avec 
toi qu'on m'ait mal informé fur l'article de 
vos Juges; j'ai apris leur dépravation par le 
raport uniforme de tant d'honnêtes gens que 
je ne puis raifonnablement en douter. Pour- 
quoi veux-tu que je te croyc au préjudice de 
tous ces témoins , qui n'ont aucun fujet de 
m'en impofer là-defîus ? Mais quand je t'ac- 
corderois qu'on ne m'a point rapporté jufte, 
n'ai -je pas eu plus d'une fois occafion de 
m'inftruire fur cette matière par le témoigna- 
ge même de mes propres yeux ? Pren garde 
à ce que je vais te dire , & , fi tu le peux, 
tire-toi de ce pas-là. J'ai vu fur le chemin 
de Paris à Verfailles un Payfan prêt à être 
foiieté publiquement par la main du bour- 
reau , pour avoir attrapé quelque peu de gi- 
bier. Allant de la Rechelh à Paris je ren- 
contrai un homme condamné aux Galères , 
pour avoir été trouvé portant un fac de Ici. 
Ces deux infortunez fubirent le châtiment ; 
mais en quoi confiftoit leur crime ? L'un 
avoit tué quelque bête : l'autre avoit pris 
fecrétement un peu d'eau de mer conden- 
fée ; tous deux cherchoient à faire fubfîfter 
leur pauvre famille, beau fujet de punition ! 
pendant qu'on fe profterne devant ceux qui 
volent impunément les peuples , & qui , pour 
fournir à leur horrible fuperflu épuifent la Na- 
tion ; pendant qu'on adore certaines Idoles , 
qui , pour contenter une pafîion déréglée font 
couler des torrens de fang , & dépeuplent le, 
Genre humain s enfin , pendant qu'on fait 

la 



Baron de la Hontan. 157 
la cour à des gens que l'on fait n'être for- 
tis de la boue, & ne s'être élevez au deflfus 
du commun que par la fourberie & la mau- 
vaife foi. Vante , après cela , vante la j uftice 
& l'équité dé tes Loix ; ofe foutcnir que tes 
Legiflateurs & tes Juges craignent le Grand 
Efprit, & que dans leurs reglemens ils n'ont 
égard qu'à la Probité. A vous entendre , il 
femble quejnous autres Hurons foions des 
machines à figure humaine , fans Ame & fans 
Raifbn; mais que vos François examinent 
bien nos mœurs , & ils feront forcez d'a- 
vouer que nous fuivons aufîî exactement les 
règles immuables de la Jufh'ce & de l'Equi- 
té que vous négligez, que vous tranfgrellez 
ces mêmes régies. Un tiuron ne craint de 
la part de fa femme ni des cornes fur le front 
ni des bâtards dans fa famille ; fans connoî- 
tre ni dettes, ni crédit , ni pauvreté, nous 
échangeons fur le champ , ou nous donnons 
fans retour. Nous ne reflèntons point les 
triftes effets du mien & du tien ; fi ce Lion 
furieux qui caufe tant de ravage dans le refte 
du Monde , fe trouve parmi nous , il a les 
dents tout-à-fait limées ; fi ce Serpent qui 
infc&c de fon venin prefque tous les hom- 
mes , n*cft pas abfolument banni de nos Ca- 
banes , il y entre au moins fans pointe & 
fans aiguillon : nous n'aimons ce qui nous 
appartient qu'autant que nos frères peuvent 
s'en pafïèr , & le riche ne polTéde plus rien 
en propre dès qu'il s'agit de fubvenir à la 
nccclïité du pauvre. Comme nous fommes 
unis d'une parfaite égalité, la Raifon ne veut 
pas que le bienfaiteur exige aucune recon- 

noif- 



ij8 Conversations t>v 

noifîance , mais comme nous faifons pro- 
feffion d'être hommes. La même Raifon 
veut que celui à qui l'on fait du bien ne foit 
point ingrat. Le defir infatiable d'amaflèr 
ne nous ronge point , nous jouiïïbns du 
fruit de nôtre travail , & nous en faifons 
jouïr ceux dont la peine a été moins heu- 
rcufe que la nôtre. D'ailleurs l'envie ne 
trouvant par où s'infînuer nous fommes 
exempts de divifîons , de querelles, de meur- 
tres ; nous ne fentons point les morfures lu- 
nettes de la Difcordc ; la maladie & la guer- 
re font les deux feules portes par où la mort 
entre chez nous. Enfin, Baron, traite tant 
qu'il te plaira, de folle & d'extravagante nô- 
tre République impolicée , je te foutiens 
qu'elle cft cette République apparemment 
fauvage l'afile que la droite Raifon bannie 
de la plupart des Nations a choifi pour 
s'établir , & que c'eft ici où vos prétendus Sa- 

?es devroient venir entendre la voix de la 
Nature qu'ils écoutent & qu'ils confultent 
fi peu. 

La Hontan. 

Doucement , A d a r i o , tu te laifTès trop 
emporter à ton imagination ; tu ne fais que 
voltiger de fuperficie en fuperficie , & ton 
peu de pénétration ne te permet pas de rien 
aprofondir. Ecoute-moi fans préoccupation, 
& tu connoîtras bien vite la juftice de nos 
Loix. Quand les premiers François fe font 
unis enfemble , ils ont crû que le moyen 
te plus efficace pour'conferver le repos , & 

pour 



Baron de la Hontan. 159 
pour augmenter le bonheur d'une Société., 
c'étoit de déférer , fous de certaines reftri- 
étions que nous appelions Loix fondamen- 
tales, le fouverain pouvoir à un feul hom- 
me, & de le rendre Maître abfolu de tou- 
tes chofes. C'eft celui - là que nous nom- 
mons nôtre Prince , nôtre Monarque, nôtre 
Roi. Avant qu'on lui mette la Couronne fur 
la tête , on l'oblige à faire ferment fur ce 
qu'il y a de plus facré dans la Religion , 
qu'il obfervcra exactement les Conft itutions 
primitives & originales de la Monarchie. 
Tant qu'il tient parole, tout va le mieux du 
Monde foit pour le général , foit pour le 
particulier. On exécute fidèlement les Trai- 
tez , & par là l'on entretient une bonne in- 
telligence avec les Voifins; jamais.de guer- 
re que pour demander ce qui appartient in- 
conteftablement ou que pour fe défendre 
contre la violence & l'opprefïïon ; les fujets 
ne font point accablez de fubfides , & les 
peuples ne fournilîènt que ce qui eft précifé- 
ment nécefTaire aux befoins de l'Etat. Cha- 
cun eft fur de travailler pour foi, & fur ce 
motif le Commerce fleurit & les Arts fe per- 
fectionnent. Le Vice eft puni , le Mérite 
recompenfé ; le Droit, l'Ordre, la Raifon 
triomphent , le tort & le travers font con- 
damnez par tout. Mais qu'arrive-t-il , mon 
Ami ? c'eft que ces Princes religieux obfer- 
vateurs de leurs obligations & de leurs en- 
gagerons font extrêmement rares. Un 
Monarque fur fonThrône ne veut rien voir 
qui ne foit au deflbus de foi; ces Loix aux- 
quelles on a prétendu l'aftraindre & le fou- 

met- 



i6o Conversations du 
mettre lui paroiffent comme des liens in- 
commodes qui le ferrent , & qui l'empêchent 
de fe mouvoir comme il lui plaît. Ce Roi 
ne veut point d'exception dans fon indépen- 
dance , & il fecoiie tout ce qui pourroit bor- 
ner tant foit peu fon autorité. Ce n'eft plus 
alors le falut de la Nation qui eft la Loifu- 
prême, c'eft la Volonté du Monarque. De 
ce def ordre capital naiflènt tous les autres 
défauts qui défigurent la face du Gouverne- 
ment. Le Prince n'aiant plus d'autre règle 
que fon Vouloir , c'eft une fuite neceffaire 
que tout dépende de fes caprices & de fes 
paillons. Il ordonne des chofes injuftes & 
criantes ; une partie de fes fujets exécute les 
ordres aux dépens de l'autre partie , & les 
premiers deviennent en cela les inftrumens 
& les fupôts de la Tyrannie. Si ce Prince 
eft déréglé dans fes mœurs, fon Exemple 
autorife le crime , & fes excès ne paflènt 
plus que pour des gentilleffes. Veux-tu que 
je te dife tout en peu de mots , A d a r i o ? 
Quand le Monarque règne par les Loix, 
rien de mieux : quand le Monarque s'érige 
lui-même en Loi , rien de pis. 

A D A R I O. 

Je te comprens , mon cher Baron , & 
plût à Dieu que tu m'euffes toujours ré- 
pondu auflî folidement ! Mais di-moi, je 
te prie. Lors qu'on a le malheur de tom- 
ber entre les mains d'un de ces Opprefïèurs 
dont tu parles , pourquoi ne pas déthrôner 
le Tyran ? pourquoi ne pas fe donner un 

meil- 



Baron de la Homtan. 161 
meilleur Maître ? Que tout un grand Peuple 
gemiife pour le plailir d'un feul homme, je 
ne penfe pas qu'il fe puilîe rien concevoir 
de plus bizarre , ni de plus contraire à la 
droite Raifon. 

La Hontan. 

Auflî fe trouve-t-il dans nôtre Europe une 
Nation allez brave & allez courageufe pour 
ne pas fouffrir que le Souverain tranfgrefTè 
les Loix , & pour s'oppofer à fon ufurpa- 
tion. Mais ce qui fait que ces dépolîtaires 
de la Liberté , que ces véritables hommes 
trouvent fi peu d'imitateurs , c'eft qu'un Ty- 
ran a de grandes relîburces contre le déthrô- 
nement. Il fait accroire à fes fujets que le 
Grand Efprit l'ayant établi fur eux , ils doi- 
vent lui obeïr , fût -il le plus exécrable de 
tous les Monftres : on ne celle de rebattre 
cette belle Morale ; les uns la prônent de 
bonne foi , les autres par crainte, par inté- 
rêt, ou pour avoir le plailir de défendre une 
mauvaife caufe. Mais le peuple eft toujours 
la dupe de ces Docteurs , & donnant avec 
fa crédulité ordinaire dans ce barbare dogme, 
il refpe&e la main qui le frappe, & il baife 
les fers dont le Tyran le tient enchainé. 

A D A R I O. 

Oh pour ce coup - là je te tiens , Baron. 
Tu ne faurois me nier, fans renoncer à tou- 
te pudeur , que vos François deshonorent le 
Grand Efprit par les idées qu'ils s'en forment. 

Car 



%6i Conversations do 
Car quand ils croient qu'il ordonne fous 
peine des feux éternels à 'toute une nom- 
breufe Nation d'obéir à un méchant Roi , 
n'eft-ce pas dire que le Grand Efprit eft mé- 
chant lui-même, & qu'il prend plaifir à fai- 
re fouffrir des innocens ? Mais revenons à 
la juftice de vos Loix. Tu te fouviens de 
ces deux pauvres Diables qui fe réfugièrent 
l'autre année à Québec de peur d'être brûlez 
vifs ; di-moi , je te prie , de quel crime 
étoient-ils coupables ? On les aceufoit de 
magie, & quelle bête eft-ce que cette magie ? 
Apparemment rien autre chofe qu'une cer- 
velle dérangée, & iï un homme qui eft ma- 
gicien de bonne foi doit être livré au bour- 
reau , il faut le mettre entre les mains d'un 
Médecin. Tu fais que nous avons auffi nos 
Sorciers ou nos Jongleurs ? Ils le vantent 
de guérir les malades par des preftiges , & 
par des enchantemens. Mais nous nefom- 
mes pas allez ftupides pour être leurs dupes: 
nous les regardons comme des fourbes , ou 
comme des fous : leurs virions , & la bi- 
zarrerie de leur conduite nous divertifïènt , 
& quant aurefte, nous les lahTons vivre en 
repos. 

La Hontan. 

Ta comparaifon ne vaut rien du tout, 
Adario. Nos Jongleurs font bien d'au- 
tres gens que les vôtres. Il faut que tu fi- 
ches qu'en France , & en plufieurs autres 
Païs de V Europe un Sorcier eft plus à crain- 
dre qu'une armée. G'eil un homme qui en 

vertu 



Baron de la Hontan. 2,63 
Vertu d'un certain contrat qu'il a palTé avec 
rEfprit noir , peut faite tout le mal dont il 
s'avife. 11 donne la rage d'amour aux per- 
fonnes les plus indifférentes , & les plus froi- 
des ; il glace les amans les plus emportez , 
& le jeune époux qui le croit au comble de 
fon bonheur le jour de fon mariage , tom- 
be la nuit, parle maléfice de l'Enchanteur, 
dans la paralyfk, & dans l'infcnfibilité. Ce 
feelerat empêche la maturité des groiTefTes; 
il jette les plus fains dans une langueur mor- 
telle ; il fait périr les femences dans le fein 
de la terre, & le bétail dans les pâturages, 
ou dans les étables. Quelquefois il fe con- 
tente de répandre la terreur dans tout fon 
Canton. Ayant le fecret d'apparoître fous 
telle figure que bon lui femble, il en choi- 
lît qui caufent d'horribles tranfes à ceux qui 
le rencontrent , & qui leur fait dreïTer les 
cheveux. Tantôt c'dt un fpeétre de la hau- 
teur d'un Chêne ; tantôt c'eft un quadrupè- 
de énorme , & tantôt un oifeau des plus 
afreux. Ses plaintes , fes cris , fes hurlemens , 
le bruit des chaincs qu'il tire après foi redou- 
blent l'épouventc & l'horreur. Enfin , le 
Diable qui eft fon ami de débauche , & avec 
lequel il fc plonge la nuit dans les plus fa- 
les ordures, lui communique toute la fcele- 
ratelîe de fon pouvoir. A ton avis ce Sor- 
cier n'elt-il pas bien & dûment brûlé ? 

A D A K. I O. 

Tu me fais aiTurément bien de l'honneur, 
Baron , quand tu me débites toutes ces fa- 

dai- 



%64t Conversations bu 

daifes. T'ai-je donc donne fujet d'avoir fi 
mauvaife opinion de mon difeernement ?Je te 
confeille d'entreprendre aufli de me perfuader 
qu'Efope eft un véritable & fidèle Hiftorien , 
& que les bêtes ont dit , & fait toutes les cho- 
fes que ce judicieux Singe nous rapporte. 
Si tu as prétendu railler avec toute ta for- 
cellerie , je te le pardonne ; & il ne tient qu'à 
moi , pour te payer en même monnoye , de 
te forger ici des menfonges aufiî ridicule- 
ment inventez. Mais fi tu parles ferieux , 
& en homme qui croit ce qu'il dit , en vé- 
rité, mon pauvre Frère , tu me fais grande 
compaiïion , & je déplore ton aveugle- 
ment. Je fuppofe qu'il y ait un méchant 
Efprit , je veux que cette bête à cornes, à 
queue, & à pieds fourchus que vous nom- 
mez Diable , foit dans l'Etre des chofes , & 
que ce ne foit pas plutôt un Fantôme in- 
venté pour faire peur aux fimples, quel be- 
foin y a-t-il de lui donner ces Minières , & 
ces fupôts qu'on qualifie Sorciers? Dès que 
le Démon auroit influence & pouvoir fur 
les productions de la Nature , il agiroit de 
tous cotez par fa vertu invifible , & fans em- 
prunter le fecours humain il ne tiendroit 
qu'à lui de caufer fur la Terre des maux 
infinis. D'ailleurs, fi ce filain Diable com- 
munique fa malice furnaturelle aux mechans, 
comment le Monde ne fourmi ile-t-îl pas de 
Sorciers ? car tu fais , Baron mon Ami, 
que le nombre des bons eft bien petit ; je 
gagerois, fi cela fe pouvoit, qu'il y a mille 
feelerats contre un homme de bien. Outre 
cela, j'ai ouï dire que prefque tous vos Sor- 
ciers 



Baron de la Hcntan. i6$* 
ciers étoient desgardeux de bêtes , designo- 
rans & des gueux. Comment le Diable, 
leur Seigneur & Maître , & auquel ils fe 
font donnez corps & ame , ne leur fait - il 
point un peu de part de fes lumières, corn- 
ment ne fait-il point leur fortune? Ses bons 
ferviteurs, fes meilleurs amis vivent en ce 
monde-ci dans la cralfelaplusfordide, dans 
la mifere la plus afreufe , & pour toute re- 
compenfe de lui avoir été fidèles, ils brûle- 
ront éternellement dans l'autre vie ? Ne faut- 
il pas être bien ennemi de foi-même pour fc 
choifîr un tel Maître ? Mais enfin , je ne 
trouve rien deplusfcandaleuxque cette opi- 
nion de Magie & de fortilege? Quelle idée 
me donnes-tu en cela du Grand Efprit? Tu 
veux me perfuader qu'il laifie faire le Dia- 
ble : en ce cas-là Dieu eft donc le complice 
de tous les crimes & de toutes les horreurs 
du Grimoire ; car enfin confentir à un defor- 
dre que l'on pourroit empêcher très - aife- 
ment, fi ce n'elt pas en être l'auteur, à ton 
avis cela vaut-il mieux ? Je te rais une com- 
paraifon , Frère , & je te défie d'y répondre. 
J'ai à la chaîne dans ma Cabane un chien 
enragé : cet animal eft d'une force mon- 
ftrueufe, d'une agilité furprenante, fa peau 
eu impénétrable, & il n'y a point d'homme 
aflèz hardi pour ofer lui porter un coup. 
Si je lâche ce chien dans le Village, n'eft-il 
pas vrai qu'il y étranglera autant d'hommes 
& de bêtes qu'il en tombera fous fa patte ? 
Mais n'eft-il pas confiant aufTi que je ferai la 
vraie caufe de cette horrible defolation? Va 
maintenant au Diable , Seigneur Baron : 
Tome IL M puis 



266 Conversations du 
puis qu'il fait tant de ravage fur la Terre; 
pourquoi le grand & bon Efprit lui permet- 
il d'y venir ? que ne lui défend-il de fortir 
de fon Enfer ? En vérité fi Dieu veut bien 
que le Diable fe fourre par tout , Dieu veut 
bien aufîi que cet Efprit pervers fomente la 
fcelerateiTe parmi les hommes ,- & qu'il con- 
tribue à leur damnation ; or je te demande 
lï Dieu peut tolérer ce mal fans en être 
refponfable ? Pour raifonner conformément 
à la nature & à la perfection du Grand 
Efprit , il vaudroit bien mieux dire qu'il a 
renfermé pour jamais tous les mauvais An- 
ges, & qu'il a fixé leur condition à demeu- 
' rer avec les Damnez , & à les tourmenter : 
on ajoûteroit que le Grand Efprit, au con- 
traire , infpire aux hommes la vertu , les 
détourne du vice, & les aide dans le grand 
œuvre du falut. Quant aux Ames que 
tu prétens revenir de ton prétendu Purga- 
toire, autre fottife : Elles viennent, dis-tu, 
folliciter le fecours des prières , des offran- 
des & des vœux ; mais les vivans que ces 
pauvres Ames prennent pour médiateurs va- 
lent-ils mieux qu'elles ? n'ont-ils pas allez à 
faire d'appaifer Dieu pour eux-mêmes ? & 
d'ailleurs dès que le Grand Efprit trouve 
bon que ces fouffrants quittent le Purgatoi- 
re , & viennent fur la Terre implorer l'afTi- 
ftance de leurs amis , il ne lui en couterpit 
pas davantage d'abréger leur peine, & de les 
enlever de plein vol dans fon Paradis. Gar- 
de donc pour toi ta Diablerie & tes Apari- 
tions; c'eftun bien que je ne t'envie point, 
je t'en cède ma part très-volontiers. Si tu 

me 



Baron de la Hontan, 267 
me débites ces fornettes pour te divertir , tu 
es fort mal adrelTé , va t'en dogmatifer la 
plus chctive fcmmeléte de nôtre Village, 
encore fuis-je bien fur qu'elle te regardera 
d'abord aux yeux , & qu'elle te prendra pour 
une cervelle démontée : mais fi tu parles 
fcrieufement , & fi tu crois ce que tu dis , 
aflurément , mon Gentilhomme , tu n'as 
guère d'obligation à la Nature, elle t'a bien 
mal partagé de raifon. 11 me vient encore 
une penfee touchant les Negromanciens. 
D'où vient que la Sorcellerie eft inconnue 
à nos Peuples du Canada 2 . Ces bonnes gens 
n'y entendent point fmelîè ; quoi que dé- 
pourvus de ces vives & divines lumières 
dont vous vous piquez vous autres, & qui 
certainement ne vousrcndenr pas meilleurs, 
ils marchent à la lueur du Bon-fens, & ils 
vont rondement en befogne. il lèmblc 
donc que le Diable feroit bien lès affaires 
avec eux , car ne fe défiant point de lut, 
rien ne l'empêcheroit de leur en faire accroi- 
re : cependant nos Canadiens n'ont aucun 
commerce avec Satan. D'où je conclus , 
ou que vous êtes des cerveaux creux qui 
vous repaifTez de chimères , ou que vous 
fympathifez allez avec le Diable , pour en- 
tretenir correfpondance avec lui ; au lieu 
que , ou nous ne croyons rien qui ne foit 
folide, & conforme à la faine Raifon, ou 
le méchant Efprit ne s'accommode point de 
nos moeurs, & il nous trouve trop de droi- 
ture & de probité pour commercer avec 
nôtre Nation. C'en cil alTcz , & même 
beaucoup trop fur une matière fi ridicule; 
M 2 obli- 



a68 Conversations du 
oblige moi de ne me point répliquer là-def- 
fus; tu ne pourrois m'ai léguer que de nou- 
velles extravagances ; retournons à vos Loix 
par un chemin plus clair, & où l'on puifiè 
comprendre ce que l'on dit. Pourquoi 
fouffrent-çlles ces Loix qu'on trafique de 
l'honneur de l'autre fcxe ? Ne font -ce pas 
des temples fort vénérables que ces Maifons 
publiques où la PrctrefTe de Venus vous don- 
ne pour vôtre argent le choix entre les Victi- 
mes qui fe font confacrées à cette lubrique 
Divinité ? Pourquoi permettre fans aucune 
autre raifon que celle d'une fotte vanité de 
porter une épée qui fert fi fouvent à tuer 
ceux qui n'en ont point ? La jufte guerre 
exceptée, ne faudroit-ii pas éloigner tout à- 
fait cet inftrument de colère & de fureur ? 
Comment Iaifîè-t-on aux vendeurs de Vin 
& de liqueurs fortes de donner à des gens 
yvres tout autant à boire qu'ils en deman- 
dent ? N'éprouve-t-on pas tous les jours que 
la bouteille , comme vous parlez vous au- 
tres , produit d'étranges effets ? Combien de 
querelles & de meurtres à Québec par la 
boulon ? & nos bonnes gens même ne s'é- 

forgent-ils pas quand ils en ont trop pris? 
je Cabaretier n'efl point coupable , diras- 
tu; il fait fon métier; mais c'eft au Buveur 
à feconnoître, & à lever le piquet lorsqu'il 
fe fent près à palier les bornes. Cette ré- 
ponfe ne vaut rien ; car cet homme que tu 
îuppofes avoir déjà beaucoup de vin dans la 
tête, & qui d'ailleurs a du penchant à la dé- 
bauche, eft-il en état de fe fervir de fa Rai- 
fon ? Point du tout , & dans ces moments- 
là 



Baron de la Hontan. 169 
IàlePhilofophe le plus phlegmatique eft em- 
porté par la vapeur du jus , & par l'attrait 
du plailïr. Pourquoi vos Magiftrats ne veil- 
lent-ils point à modérer le jeu, & à préve- 
nir lès excès ? Quelle fource de malheurs 
que le jeu ? Le Père y ruine fa famille ; le 
Fils y endette fon Père; la Femme , après 
avoir perdu fon argent, fes bijoux & fesni- 
pes , y engage le front de fon Mari ; du jeu 
naifïent la mifere , la divifïon , le meurtre 
& tant d'autres fuites pernicieufes. Ce font 
là ,' mon Frère , des abus dangereux & crians 
que vos Loix devroient retrancher. Au lieu 
décela, vous commetteï tous cesdefordres 
impunément , & à l'abri des Loix. Une 
telle reformation n'eft point neceflaire par- 
mi nos Hurons : Ils ne connoiflènt point 
tous ces travers ni tous ces deréglemens : 
Le Bon-fens eft leur Code, & l'Equité leur 
Digelte ; ne faire tort ni à foi-même , ni aux 
autres ; faire tout le bien raifonnablement 
polfible à fa propre perfonne , & à fes fem- 
blables, voilà nôtre Jurifprudence, ce font 
toutes nos Loix. 

La Hontan. 

Mon Dieu ! que tu bats la campagne, 
Adario ; que tu t'échaufes , & que tu 
emploies de paroles pour rien! Je n'ai qu'un 
mot à te répondre, & tu n'as guère de cette 
Raifon que tu prônes tant fi tu ne t'en paies 
pas. Nos Loix font digue au débordement, 
& à l'inondation du vice autant que cela fe 
peut ; mais parce que la plupart de nos Vil- 
M 3 les 



ijo Conversations du 

les font trop étendues pour que le Magiftrat 

puiïle avoir l'œuil fur la conduite de chaque 

particulier , on fait des défenfes générales , 

on les obferve avec toute l'exactitude poffi- 

ble , & du relie on tolère ce qu'on ne peut 

empêcher. 

A D A H I O. 

Je voudrais que tu diiTes vrai. J'aime d'in- 
clination les bons François, & je ne puis 
mieux leur marquer ma bonne volonté qu'en 
leur fouhaitant une vie libre & tranquille, 
telle qu'eft la nôtre. Mais comment vos 
Loix pou rr oient-elles vous procurer ce fur 
& agréable repos ? N'ai-je pas vu qu'elles 
font le plus violées par ceux qui font obli- 
gez de les adminiftrer ou de les fbutenir ? 
Qu'eft- ce que c'eft chez vous que ces lieux 
fi redoutables établis pour punir le crime, 
pour autorifèr le droit , pour exercer la Ju- 
ftice ? Ces Tribunaux ne font-ils pas trop 
fouvent des coupe-gorge , des endroits de vol, 
de brigandage & de violence ? Un Plai- 
deur, venu peut-être de cent lieues pour de- 
mander fon bien , fe confume en frais , pen- 
dant que les Supots de ce Repaire que vous 
nommez Barreau s'enrichiflènt des dépouil- 
les de ce malheureux , & fi après qu'on l'a 
épuifé par des longueurs , des rufes & des 
chicanes, il gagne fa caufe, à peine lui 
refte-t-il allez pour paier les Dépens ; il ne 
profite que du parchemin. Tu fais mieux 
que moi ce que l'argent , la faveur & l'a- 
mour peuvent fur le coeur d'un Juge , tu 

fais 



Baron de la Hontan. 171 

fais combien ces puiflantes machines jettent 
de veuves, d'orphelins, d'innocens , dans la 
miferc & dans ropprelîion. Allons du Pa- 
lais à la Cour: fe peut-il rien de plus inique 
& de plus barbare que les Loix qui émanent 
du Confeil de vôtre Maître ? Il difpofe du 
bien de fes fujets ni plus ni moins que nous 
difpoibns quand il nous plaît deeequiapar- 
tient à nos Efclaves: Le particulier ne jouît 
de quoi que ce foit dont il ne paye le tribut: 
on le taxe même pour fa tête & pour les 
élemens , & lors qu'il s'imagine qu'on ne 
fauroit plus rien lui demander, il eft tout 
étonné de voir qu'on le pille , & qu'on le 
repille plus que jamais. Encore pailè ii le 
Prince, je ne dirai pas , voloit ; j'adouci- 
rai le mot , fî le Prince prenoit le bien de 
fes fujets d'une manière équitable , je veux 
dire h" chacun contribuoit félon fes forces ; 
mais helas! il s'en faut bien. Les plus pau- 
vres font les plus chargez à proportion, & 
tel miferable artifm qui n'a pour tout capi- 
tal que l'ufage de fes bras donne prefque 
tout fon gain , -pendant que Moniîeur le 
gros & gras Financier fe fait grand honneur 
& grand plailïr de ce qu'il dérobe au Public. 
Voilà les excellens fruits que vous retirez 
de vos Loix. Comparez maintenant vôtre 
condition avec la nôtre. La Raifon eft nô- 
tre un ; que & Souverain Juge: Elle nous or- 
donne de nous rendre heureux les uns les 
autres, & de concourir au bonheur com- 
mun par une égalité de biens, nous lui 
obeïflbns exactement: elle nous comman- 
de encore de travailler pour l'abondance & 
M 4 pour 



i7z Conversations du 
pour la fureté du Village , c'eft ce que nous 
faifons de bon cœur ; qu'arrive-t'il ? Bannif- 
ïànt par là de chez nous le Mien & le 7/V#, 
ces deux grands Perturbateurs du Monde, 
nous menons une vie exemte d'ambition & 
de difpute, & conféquemment nous goû- 
tons une folide & inaltérable félicité. En 
voilà bien allez pour aujourdhui : aulïi bien 
mon François, qu'eft ce que je dis ? aufli 
bien mon Efclave me vient quérir. Lerefte 
à demain. Adieu. 



III. CONVERSATION. 

Dé ÏInterèt propre, 
La Hontan. 



Q 



TJoi fi matin ? Oh bon homme ! tu n'as 
pas l'ame contente , & tu en veux dé- 
coudre encore, je le vois bien. Mai* croï- 
moi, Adario, plus de controverfe ; te- 
nons-nous-en chacun à nos fentimens, & 
vivons bons amis. Pour moi je t'abandonne 
à ton aveuglement. C'eft avec chagrin, 
néanmoins; car je t'eftime beaucoup: tuas 
de l'efprit , de l'expérience & de la valeur ; 
je me ferois fait un grand plaifir de t'arra- 
cher à tous tes préjugez fauvages, & com- 
me ta Nation , qui te venere , a pour toi tou- 
te la déférence poflible , comme tu es l'ora- 
cle des forons, j'aurois crû les convertir 

tous 



Baron de la H on tan. 273 
tous en te convertiflànt.Mais encore un coup 
j'y renonce ; il n'y a pas moien de te faire 
entendre raifon. Tu éludes la force de mes 
preuves, tu conclus du particulier au géné- 
ral : enfin tu prens toujours à gauche , & 
pour ne te rien deguifer , après avoir bien 
batu la campagne tu reviens à ta préven- 
tion. 

A D A r 1 o. 

Tu te contredis grofîîerement fur mon 
chapitre, Baron, & dès là j'ai fujet de te 
croire le difeernement faux. Selon toi j'ai 
de l'cfprit , & cependant je ne puis diftinguer 
le vrai d'avec le faux ; je raifonne comme 
un entêté, comme un fat; ajufte cela fi tu 
le peux. Que j'aie du génie ou que je n'en 
aie point il eft toujours vrai que tu me fais 
injuftice. Afin que tu le fâches, quand je 
difpute contre toi je ne fuis ni François, ni 
Huron; je mets tout préjugé à part & je tâ- 
che de ne me fervir que de mon Bon-fens. 
Sur ce pie-là je fuis autant en droit de me 
plaindre de ton entêtement que tu es en droit 
de crier contre mon opiniâtreté. Cela efi: 
plaifant : parce que les Jefuites font Jefui- 
tes, & que les François font François , ils 
font infaillibles , & parce que nous fommes 
Sauvages & Hurons, il faut neccflàirement 
que nous aions tort. Hé! par quel endroit, 
s'il vous plaît, vôtre fens eft-il meilleur que 
le nôtre ? Tant s'en faut. Nous devons rai- 
fonner beaucoup plus jufte que vous; car 
nos vues font plus iïmples , & nous n'obfcur- 
M s cillons 



274 Conversations du 
cillons point la lumière naturelle partant de 
préjugez,& par l'impreffion d'un fi prodigieux 
nombre d'objets. Ne t'imagine donc pas,mon 
Frère , m'étourdir de ton galimatias. Non, 
vous ne connoifTez point le vrai bonheur, 
vous autres Européens ; vous donnez tout 
à l'imagination , & prefque rien à cette belle 
partie de nous-mêmes , qui nous fait raifon- 
ner; enfin vous ne méritez pas le beau nom 
d'Homme. Par exemple je te foutiens qu'u- 
ne Nation parmi laquelle l'Intérêt propre 
domine , & dont l'argent eft l'ame , le lien 
& le nerf, je te foutiens , dis-je , qu'une telle 
Nation doit être neceiTairement défigurée 
par toutes fortes de crimes & d'excès. Il eft 
inutile d'en venir àl'indu&ion : la chofe eft 
claire comme un & un font deux ; toi-même 
tu n'en doutes pas. Mais je confèns que tu 
foutiennes la gageure. Prouve-moi, donc 
s'il eft polTible , que vous êtes auflî inno- 
cens , auiïï tranquilles, aufli heureux avec vô- 
tre argent que nous qui dételions ce perni- 
cieux métal , & qui le craignons comme la 
pefte. 

La H o n t a n* 

Je t'accorderai , fi tu veux , que le Tiers 
& le Mien font une occafion de grands defor- 
dres parmi nous ;. mais l'inftitution n'en eft 
pas moins bonne & la confervation n'en eft 
pas moins necefiaire. Il n'y a rien de fi bon 
fur la Terre qu'il ne puiilè dégénérer en abus, 
ou tourner en mal. Ne conviens-tu pas,. 
Ad ar i a y que les mains & les bras ornent 

l'hom- 



Baron de la Hontan. iys 
l'homme, & que ces inftrumens lui font 
tout à fait necellàires ? Cependant il eft cer- 
tain que Ci la Nature avoit fait les hommes 
fans bras , les hommes ne fe tueroient point 
comme ils font, en cela plus furieux que les 
bêtes les plus féroces. Il en va de même de 
nôtre argent & de nôtre propriété : s'il en 
refuite de grands maux, ii en revient auffi de 
grands avantages. Et, fans nous donner la 
peine de defeendre dans un détail d'où nous 
ne fortirions jamais, n'eft-ce pas à l'argent 
que nous devons la force & le luftre de nos 
Societez ? Le Prince met fur pié de nom- 
breufes armées ; il étend fes frontières, &il 
fe fait la terreur de fes ennemis ; les autres 
Nations n'oferoient l'attaquer , & fe tiennent 
trop heureufes qu'il les laille en repos : quel 
eft le reffort de cette puitfance ? c'eft l'argent. 
Ce métal n'influe pas moins au dedans de la 
Nation pour l'ordre, & pour la beauté. Nos 
Rois ont des thréfors & des richeiîès im- 
menfes, il eft vrai; mais fans cela feroient- 
ils en état d'upuier lesLoix, d'empêcher les 
révoltes, de punir le vice, dcrecompenferla 
vertu, defoutenir l'éclat de leur dignité? Si 
vous retranchez la diverfité d'intérêt , le 
théâtre des Grands, des Nobles & des Ri- 
ches tombe ; leur luxe , leur fafte , leur fracas 
s'evanouït , ils feront confondus dans la fou- 
le, & ils il'auront plus rien qui les diftin- 
gue de leurs Compatriotes. Mais combien 
aufll la Société perdroit-elle à ce changement? 
Nous ne verrions plus ces Hôtels fuperbes, 
ces Palais magnifiques, ces riches amcuble- 
mens; nos villes ne retentiroient plus du 
M 6 bruit 



%y6 Conversations du 
bruit des Caroflès : tant d'autres belles cho- 
fes que je ne te dis point ? quand nous ne 
perdrions que le plailïr de voir un Fat que la 
naifïànce ou la fortune femblent n'avoir mis 
en place que pour étaler fes défauts de corps 
& d'efprit & que pour montrer la bailèflè 
d'ame des flateurs que lui font la Cour, nous 
perdrions l'un dés plus divertifiàns fpeétacles 
de la Scène. 

A D A R I O. 

Tu prétens donc que la force & Tordre 
d'une Nation foient fondez fur le Tien & le 
Mien ? abus , mon Ami , abus. Je fupofe , 
ce qui probablement n'arrivera pas fi-tôt , 
qu'on aboliiTe la Roiauté en France, & que 
chaque Ville devenant Souveraine établiflè 
une communauté de biens entre fes habï- 
tans ; en quoi vôtre France feroit-elle moins 
puifïànte ? Ces Villes n'auroient qu'à s'unir 
toutes contre l'Ennemi commun ; elles four- 
niroient plus ou moins de troupes , à propor- 
tion qu'elles feroient plus ou moins peu- 
plées ; enfin ces Villes feroient ce que font 
nos Villages lorsqu'il s'agit défaire la guer- 
re aux Iroquois. Quant au bon ordre, ne 
vois-tu pas , mon cher Frère , qu'il feroit 
beaucoup mieux obfervé dans le cas de ma 
fupofïtion ; car chaque Chef de famille aiant 
abondamment fon neceiTaire en jouïroit 
paifiblement fans troubler perfonne, & fi 
quelcun s'émancipoit à faire le moindre tort 
à fon Compatriote, tous les autres s'éleve- 
roient contre lui pour le maintien du bon- 
heur 



Baron de la Hontan. 277 
heur commun. Pour ce qui eft de ce lurtre 
& de cette beauté qui frapent les yeux , tu 
me la donnes belle, Baron. Di plutôt que 
c'eftune laideur, une ombre, une affreufe 
diformité. Je te fais encore une comparai- 
fon. L'on te préfente deux femmes : l'une 
a le vifage parfaitement régulier , la gorge 
& les mains belles , mais tout le refte du 
corps eft affreux : l'autre n'eft pas une de ces 
Beautez éclatantes ; mais elle n'a rien qui 
choque, tant elle eft bien proportionnée, on 
diroit que la Nature en formant cet ouvra- 
ge s'eft étudiée à n'y pas lailTer gliflèr le 
moindre défaut. A ton avis, Seigneur Baron, 
de laquelle de ces deux Princeflès t'accom- 
moderois-tu le mieux ? Tu ne balancerois 
pas d'un moment pour la dernière , & com- 
me tu ne manques ni de bon goût ni d'ape- 
tit, il me femble te la voir prendre avide- 
ment par la main. Tu vois, je m'afîure, où 
j'en veux venir. Ces deux femmes , ce font 
deux Nations ou deux Sociétés. La premiè- 
re de ces femmes eft la figure du Corps ci- 
vil où régnent le Tien & \cMien. CeCorp$ 
eft beau & agréable à voir par là partie fi> 
pericure: la Cour & le Château de ce Mo- 
narque, la Maifon & les Equipages de ce 
Grand , les Feftins & la dépenfe de ce Riche, 
voila les endroits brillans de laSocieté. Mais 
lors que nonobftant un grand nombre d'Hô- 
pitaux , on ne laiiîè pas de voir vos Car- 
fours afllcgcî de pauvres & de mendians ; 
lors que dans un tems de famine on trouve 
les morts dans les grands chemins & dans 
les rues , pendant que Monlieur le Riche 
M 7 n'en 



2>8 Conversations du 
n'en rabatroit pas d'un denier pour fa mo- 
lefïè & pour fes plailirs ; lors qu'on voit le 
villageois , l'artifan , le menu peuple privé 
des douceurs de la vie, & fouffrir la faim & 
la nudité pour fournir aux defirs infatiables 
d'un feul homme , qu'en dis-tu , mon Ami, 
vos Societez ne font-elles pas horreur par 
cette dégoûtante & afreufe moitié ? Oppofe 
maintenant à ce Corps civil une Nation qui 
ait bani pour jamais de chez elle toute dif- 
férence en matière de richeffes , & d "honneur ; 
toute fubordination en fait d'autorité. Ces 
hommes concourent avec un emprefïèment 
mutuel à fe rendre heureux ; perfonnc ne 
travaille pour foi : Chacun confacre fon 
adreffe & fon induftrie au bonheur com- 
mun : la difette & la haine n'entrent point 
dans une telle Société ; l'abondance & l'ami- 
tié en font les deux liens principaux. Enfin 
cette Nation eft uniforme en tout: cela ne 
vaut-il point infiniment mieux que vôtre 
haut & bas ? je te défie d'en difeonvenir de 
bonne foi. 

La Hontan. 

Tu bâtis fur l'impofliblc & par confé- 
quent tu tires tous tes coups en l'air. Afin 
que ta fupofition devint effective & fe tour- 
nât en réalité , il faudroit que le Grand Ef- 
pritenvoiât un nouveau Déluge fur la face 
de nôtre vafte Continent , & que couvrant la 
fuperficiede la Terre d'une autre Peuplade, 
ces nouveaux hommes eufiTent à choiiïr fur 
le biais , & fur les moiens de fe rendre heu- 
reux. 



I3arok de la Homtan. 179 
rcux. Dans l'état où font les chofes tu ju- 
ges bien , Ad a Rio, qu'on en viendroit 
plutôt à un matfacre général que d'en venir 
à une égalité de biens. Les opulens de la 
première volée perdroient trop ; ceux qui 
font dans la médiocrité n'y gagneroient pas 
allez; le plus gros profit iroit aux pauvres, 
& comme ces derniers font le parti le plus 
foible , comment s'y prendront-ils pour con- 
traindre les deux autres partis à renoncer à 
la propriété? 

A D A R I O. 

Arrête, Baron; j'ai été en France, com- 
me bien tu fais ; je connois le Gouverne- 
ment & je te foûtiens qu'en ton païs les gens 
fans capital & fans fortune font le plus grand 
nombre : rien n'empêcheroit donc qu'ils ne 
fe rendiflènt les plus forts : Ils pourroient 
le faire d'autant plus aifémentquele gros de 
la puiffance de la Nation eft de l'ordre des 
Infortunes. Car di-moi, je te prie, qu'eft- 
cc quec'eft que ces trois cens mille loldats 
plus ou moins , que vôtre Monarque a dans 
fon Roiaume, &qui le rendent Ci formida- 
ble & fi fier? Ne font-ce pas trois cens mille 
gueux qui moiennant quelques fols par jour 
veulent bien fe faire tuer, & pour qui? pour 
le Riche depuis le premier jufqu'au dernier; 
pour la conservation de fa plénitude ; pour 
le maintien de fes plaifirs & de fes excès, 
pour l'augmentation de fa profperité. Mais 
tous ces milliers de foldats procurent-ils par 
fcrTufiori de leur fang & par la perte de leur 

vie 



iSo Conversations nu 

vie le moindre avantage à ceux de leur Ca- 
tégorie & de leur Claflè, je veux. dire, aux 
Habitans destituez de bien? aucun fi cen'eft 
d'accroître leur mifere , & d'en multiplier 
le nombre. Il ne tiendrait donc qu'à ces 
Troupes de faire rentrer la Nation dans fes 
droits , d'anéantir la propriété des particu- 
liers, de faire une égale & jufte compenfa- 
tion des biens, en un mot d'établir une forme 
fi humaine , un plan fi équitable de Gou- 
vernement que tous les membres de la So- 
ciété participaient , chacun fuivant fa por- 
tée , à la félicité commune. 

La H o n t a n. 

. Quand tu me propofes le fècours du foî- 
dat pour l'exécution de ton Graîid Oeuvre, 
j'aimerois autant que tu confeillafïès aux 
bêtes de fe réunir toutes pour fe fouftraire à 
la tyrannie , à la cruauté , à la gourmandife 
de l'Homme. Eft-ce qu'un Général ne mè- 
ne pas fes Troupes au feu à peu près com- 
me un Boucher conduit fes bœufs & fes 
moutons à la tuerie , . fans que les uns ni les 
autres s'avifent de demander pourquoi l'on 
veut qu'ils meurent , fans qu'ils s'informent 
fi c'eft juftement ou injuftement qu'on les 
fait périr? D'ailleurs, on perfuade aux fol- 
dats qu'ils font obligez en confeience de le 
foumettre aveuglément , & l'on punit leur 
refiftance comme le plus énorme des cri- 
mes, parce qu'en effet, il n'y a rien déplus 
dangereux pour les Grands & pour les Ri- 
ches. Si le foldat fe mêloit de philofopher, 

s'il 



Baron de la Hontan. 1S1 

s*il vouloit entendre raifon , s'il s'ingeroit de 
prendre connoilîance de la conduite du Prin- 
ce, de Poprefîîon des fujets, des abus &des 
injuftices qui fe commettent dans l'admini- 
ftration publique, combien de Coloflès fe- 
roient renverfez? Mais enfin, fanslafubor- 
dination militaire il n'y a plus de fureté au 
dehors, ni au dedans d'un Etat; l'anarchie 
&laconruiîon fuccederoient à la tranquilli- 
té; le monde ne feroit plus qu'un Cahos, & 
cela eftfi vrai que vous autres Hurons , vous 
avez pour vos Chefs , quoique vos égaux , 
la même déférence & le même aquiefeement 
que s'ils étoient vos Supérieurs. 

A D A RM O. 

Oh , mon Brave , fi je voulois je ne de- 
meurerais pas court fur tout cela: leBon- 
fens me fournit de quoi foudroier tes repon- 
fes , & les battre en ruine ; mais comme ce 
n'eftpas mon deifein de te déplaire, je ne 
répliquerai point à tes dernières inftances, & 
je me contenterai de t'alleguer une raifon 
dont tu ne faurois raifonnablement te fean- 
dalifer. J'ai oui dire aux Jefuitesque tous les 
hommes tendent toujours au plus grand 
bien : je fens en moi-même qu'ils ont raifon, 
& fi je concevois aufii bien tout le refle de 
ce qu'ils me prêchent , j'irois au plutôt me 
faire laver la tête avec cette eau merveilleu- 
fe qui blanchit l'ame, & je ferois Chrétien 
& Catholique à brûler. J'ai dit que je fentois 
bien en moi-même qu'ils avoient raifon; 
car en effet je m'aperçois que fans examiner 

& 



%$z Conversations du 
&fans refléchir je vile toujours au meilleur 
& je quite le moins bon pour prendre ce qui 
m'acommode le mieux. Or il faut que tu 
tombes d'accord que nôtre genre de vie eft 
beaucoup plus doux & incomparablement 
plus agréable que le vôtre ; donc vous de- 
vriez l'embraiTèr , & vous allez contre l'im- 
preffion de la Nature , vous faites violence à 
cette bonne Mère quand vous ne vous ren- 
dez pas aufll heureux que nous le fom- 
mes. 

La H o n t a n. 

Quoi un Sauvage moralifer fi finement î 
Je ne defefpere plut de ta converfion , A d a- 
r i o ; & puifque nos Jefuites ont bien pu te 
faire pénétrer dans le dernier repli du cœur 
humain , ils pourront bien aufïï t'introduirc 
dans la connoiïTarice de nos Myftéres. 

A D A R I O. 

Nous ne faurions être plus oppofez , 
Seigneur Baron : tu t'étonnes qu'un Sauva- 
ge dont l'ame eft dans fon aflicte naturelle 
& dont l'efpritn'eft point gâté par un amas 
de fauffes idées , ni par le trouble des paf- 
fîons, comprenne les premières veritez de 
laPhilofophic, & moi j'admire comment 
vous autres qui êtes acoutumez dès l'enfàn- 
ce à croire ce que vous ne concevez point , 
confervez encore afïèz de lumière pour dis- 
cerner le vrai d'avec le faux. Touchant ce 
que tu nommes ma converlion , je te con- 

fejt- 



Baron de la Hontan. 183 
fcille en ami de ne pas efperer trop fort car 
tu pourrois bien avoir le chagrin de fétre 
trompé. Vois tu, mon Ami, quand les Je- 
fuites me parlent raifon, jelesentens: fi j'ai 
de la peine à les comprendre d'abord , j'en 
viens à bout avec un peu de reflexion , & 
alors je me rejouïsà la vue de la Vérité; je 
la goûte, j'en favoure la douceur, & cela 
me fait un certain plaiiîr que je ne te faurois 
exprimer. Mais quand tes Jefuites me par- 
lent Myftere , qu'ils m'ordonnent de fermer 
les yeux pour voir; c'eft comme s'ils me ti- 
roient de la clarté du Soleil & du jour pour 
me faire entrer dans une Caverne où plus 
l'on avance, plus on defeend dans une nuit 
épaifïè : franchement j'aime à voir clair , & 
je veux favoir où je mets le pié. 

La Hontan. 

Ne t'offre-t-on pas le flambeau de la foi 
pour t'éclairer & pour te conduire dans ces 
routes obfcures ? Mais ne nous rembarquons 
point fur l'immenfe & profond Océan de la 
Controverfe. J'aime mieux répondre à la 
dernière preuve que tu as alléguée contre 
l'Intérêt propre. Nous tendons toujours au 
plus grand bien, dis -tu? D'accord. La 
vie des Hurons efi; un plus grand bien que 
la nôtre; c'efl: ce que je te nie abfolument. 
Apelles-tu bonheur d'employer la plus gran- 
de partie de fon tems à la chaflè , à la pê- 
che , & à la guerre ? Ces trois exercices n'en- 
traincnt-ils pas immanquablement beaucoup 
de peine , de travail , de fatigue , & quantité 

d'ac- 



284 Conversations du 
d'accidens fâcheux ? Vôtre loifir & vôtre 
repos ne font guère plus agréables. Vôtre 
train de vie eft tout uni, & conféquemment 
très-ennuyeux. Vous favez à vôtre réveil 
tout ce à-quoi vous devez paffer la journée ; 
chaque matin vous favez la même chofe , 
& vous ne connoiïTez point le ragoût piquant 
de l'avanture , ni du changement. 

A D A R I O. 

Je fuis d'avec toi, Baron: Nôtre maniè- 
re de vivre ne convient nullement à ces hom- 
mes effeminez , à ces idoles vivantes qui 
croient n'être au Monde que pour courir 
de délices en délices , & qui palTènt tout 
leurtems à raflner fur le plaifir & fur la vo- 
lupté. Mais en bonne foi , ces hommes 
mous & indolens ne font-ils pas honte à nô- 
tre Efpéce , & meritent-ils d'en être les in- 
dividus ? Tous les honnêtes gens font de 
mon fentiment , & les François , comme les 
Hurons , pour peu qu'ils foient raifonna- 
bles ont un fouverain mépris pour ces Ven- 
tres Parefïeux dont toute l'inquiétude eft de 
reveiller & d'irriter leurs fens par quelque 
nouvel apas. Ces voluptueux & cesfaîneans 
qui jouïflènt lî lâchement des travaux de 
leurs Pères , & qui difllpent brutalement ce 
qu'on leur a aquis avec des foins , de la vi- 
gilance , de la conduite , & de la fobrieté , 
ces fainéants , dis-je, ne font pas chez vous 
autres le gros & le général de la Nation. 
Le nombre de ceux qui s'occupent , foit 
pour l'utilité publique, foit pour leur inté- 
rêt 



Barox de r.A Hontak. l8f 
rct particulier , eft incomparablement plus 
grand. Mais quand toute la France ne fe- 
roit peuplée que d'indolens , que de fenfuels , 
que de débauchez, pcnfes-tu que pour cela 
j'eftimerois les François plus heureux que les 
Htirons ? A Dieu ne plaife. J'ai étudié au- 
tant que j'ai pu , pendant mon voyage en 
Europe, ces Partifans déclarez du plailir: je 
te jure, mon Frère, que je n'ai jamais en- 
vié tant (bit peu leur condition. Toujours 
dans le bruit & dans le tumulte , la bon- 
ne difpofition de l'ame , le contentement 
d'efprit , la joie folide & tranquille ne font 
point du tout pour eux. Ce doux amufe- 
ment qui les a étourdis pendant quelques 
heures, s'eft-il envolé ? Mes gens, pour 
s être trop raffoliez , tombent dans le de- 
goût :; on rentre en foi-même avec chagrin ; 
on bâille, on s'étend, on s'ennuie; l'imagi- 
nation & les forces font épuifées , rien ne 
fait plailir, & il fcmble qu'on fe perde dans 
un trifte & infupportable anéantiiTement. 
D'ailleurs quelles font les fuites & les fruits 
de l'indolence & de la volupté, quelle qu'el- 
le foit, dès qu'on paffe les bornes ? des incom- 
moditez tant & plus qui rendent la vie one- 
reufe, & qui en abrègent le cours. 

La Hontan. 

Laide là ces Frelons : quoi que dans la 
République, ils lui font étrangers, & nous 
les regardons comme la vermine & l'cxcre- 
ment de la Société. Parlons des Membres 
utiles , & du Corps de la Nation. N'eft-ïl 

pas 



286 Conversations du 

pas vrai que le Commun de nos François 
vivent avec un tout autre agrément que ne 
vivent les Hurons ? 

A D A R I O. 

Je fbutiens que non. En quoi s'il vous 
plaît? 

La Hontan. 

En tout. Nourriture , fentimens , befoins 
& commoditez de la vie, amitié, converfa- 
tion, fréquentation, que fai-je moi ? tant 
d'autres bonnes chofes femblables , & pour 
comble de bonheur, c'eft que par le moyen 
du commerce on nous prévient dans nos 
necefiîtez & dans nos defirs , un habitant de 
grande Ville trouve prefque à fa porte tout 
ce qu'il peut fouhaiter. 

A D A R I O. 

Di donc auffi qu'il y trouve fouvent ce 
qu'il convoite avec paffion , & ce qu'il ne 
peut obtenir faute de monnoye ; ce qui ne 
le fait pas mal pefter contre la rigueur de 
fon deftin. Mais pour te répondre en for- 
me, oferois-tu , Baron, toi qui nous con- 
nois & qui vis avec nous, oferois-tu mettre 
en parallèle nos manières & nos coutumes 
avec les vôtres. Vous cherchez dans les 
alimens la délicatefîè , la propreté , la di- 
verfité , l'aflàifonnemcnt : ' nous ne vou- 
lons point de tout cet attirail dans nos re- 






pas 



Baron de la Hontan. 287 
pas , & comme nous ne mangeons que pour 
entretenir la vie, nous tâchons de ne don- 
ner à la Nature que ce qu'elle demande, 
nos repas font plus fimplcs, plus courts, & 
moins délicieux que les vôtres ; mais que 
l'on balance les avantages de nôtre frugali- 
té avec ceux de vôtre bonne chère , lequel 
des deux crois-tu qui l'emporte , mon Ami ? 
Nous fouîmes toujours frais, robuftes, al- 
lertes , faifant bien toutes nos fonctions ; 
nous n'avons pas befoin de Médecins qui 
exercent leur charlatanifme aux dépens de 
nôtre fanté ; nous n'avons pas befoin d'A- 
pothicaires qui nous empoifonnent pour nô- 
tre argent; nous n'avons pas befoin de Chi- 
rurgiens qui nous ouvrent les veines , qui 
nous tailladent, qui nous cicatrifent , &qui 
emploient le fer & le feu fur nos corps ; nous 
n'avons point tant de morts précoces & avan- 
cées ; nos gens parviennent à une verte ce 
vigoureufe vieilleile ; ils finifïènt avec la 
chaleur naturelle, & la lampe s'éteint après 
que toute l'huile eft confumée. Voi , Ba- 
ron , voi fi c'eit le même en France , & chez 
les autres Nations de vôtre Continent. Veux- 
tu que j'en vienne aux habits ? Tu ne de- 
vrois pas le fouhaiter pour l'honneur de tes 
Compatriotes. Tu n'ignores pas qu'ils font 
traitez de fous fur ce chapitre , & même par 
ceux de leurs voifins, qui ont le travers & 
le ridicule de fc vêtir comme eux. Quelle 
inconftance, quelle légèreté , quelle bizar- 
| rerie dans ce que vous nommez Mode? On 
ne doit s'habiller precifément que pour fe 
garantir de l'intempérie de l'air , & que pour 

ca- 



288 Conversations du 
cacher certaines parties du corps , que la 
bienféance & la pudeur ne permettent pas 
de découvrir ; c'eft à quoi les Hurons s'en 
tiennent uniquement , & comme rien n'eft 
plus propre à cet ufage que les peaux de bê- 
tes , ce font auffi ces fourrures qui nous ga- 
rantiffent du froid & de la nudité. Nous 
ne tournons point en parure & en ornement 
l'effet de nôtre foibleiTè & de nôtre honte , 
& nous ne tirons point vanité de ce que la 
Nature nous a traitez moins favorablement 
que les bêtes. Nous n'avons point d'ail- 
leurs , la fotte & folle vanité de nous char- 
ger le corps d'un riche & brillant fuperflu. 
Chez nous on ne voit point les hommes 
courbez fous le poids d'une ample perruque, 
qui bien que deflinée à la feule tête, cache 
la moitié de la perfonne, & qui peut-être, 
outre le crin de cheval , eft tiiîue des che- 
veux d'un fupplicié : on ne les voit point 
s'acrocher par tout ni dérober à table la fau- 
ce de leurs voifins avec de longues & larges 
manches : on ne les voit point fucr Tous la 
pefanteur d'une étoffe payée chèrement & 
qui paroit à peine, tant elle eft chargée d'or 
& d'argent. Il en eft de même de nos Fem- 
mes ; le luxe ne les fait point tomber dans 
l'extravagance, & la feule Raifon les guide 
dans leurs habillemens : bandent-elles tous 
les relTorts de leur féconde imagination, 
épuifent-elles toute leur induftrie & toute 
leur adreffe pour fe préparer une coeffure? 
Que de tours & de retours , que de plis & 
de replis , que de peine , de foin & de dc- 
penlè le fexe emploie chez vous pour fe cou- 
vrir 



Baron de la Ho n tan. 2S9 

vrir la tcte? Telle femme dont le crâne cil 
bien foiblc & bien mal tourné ne laiflè pas 
de porter fur ce crâne un fuperbe édifice à 
trois & quatre étages ; telle femme dont le 
vifage tirant fur la guenuche a la vertu d'é- 
teindre les feux d'un amour criminel , ne 
laiiTe pas d'enchafïèr ce même vifage dans 
un précieux & magnifique étui , ce qui fait 
dire aux rieurs qu'elles n'épargnent rien pour 
donner un grand relief à leurs défauts. Tu 
ne l'ignores pas, mon Ami. Le refte du vê- 
tement & de la parure fuit à proportion. 
J'ai vu à Québec, & encore plus en France 
des Dames qui me paroiilbient comme en- 
fevelics dans leurs ornemens ; c'étoit une 
bigarrure d'étoffe, de frange , de dentelle, 
de ruban, de galon, de pierreries ; j'avois 
peine à les trouver dans cet amas confus ; 
je croi que de ce qu'elles avoient de trop 
on en auroit habillé fort honnêtement une 
centaine de pauvres Demoifelles : je me fâ- 
chois fur tout contre ces queues monurueu- 
fes qui fuivent de Ci loin les Nymphes, qui 
les trainent. A quoi bon cette queue, di- 
fois-je? A nettoier la rué , à cueillir la pouf- 
lîere d'un plancher , ou à fatiguer le bras d'un 
domeftique ? Peut -on prodiguer ainfî l'ar- 
gent , & voir fon frère & fon femblable mou- 
rir de faim & de froid ? Il faut n'avoir pas 
le moindre fentiment d'humanité. 

La H o n t a n. 

Quel Evangile me viens -tu prêcher là? 

E(t_ce que je fuis obligé de me priver du 

Tome II, N moin- 



290 Conversations dû 
moindre plaifir pour foulager un malheu- 
reux ? 

A D a r 1 o. 

Si tu y es obligé ? Outre que la Nature 
te l'infpire , la Religion que tu profefTes , ne te 
recommande autre chofe , & j'ai ouï plus 
d'une fois les Jefuitcs afïurer qu'au dernier 
jour tous ceux qui auront refufé d'aflifter 
les pauvres feront maudits & livrez au feu 
éternel. 

La Hontan. 

Cela eft vrai : les Jefuites le prêchent ; 
tous nos Gens le croient , & tous nos Gens, 
fans en excepter même les Jefuites , n'en 
font rien. Si la gageure e'toit faifable , je 
poferois en fait que de cent mille Chrétiens 
il n'y en a pas dix qui foient d'humeur à fa- 
crifier un léger contentement pour le fe- 
cours de ceux qui pâtiflènt. Oui , je t'a- 
voue, mon bon homme, que Jefus-Chrijl 
condamne à l'Enfer tous les hommes qui 
pouvant faire du bien aux miferablcs les 
laiflènt fouffrir, & que ce divin Legiflateur 
fait prefque rouler toute fa Philofophie fur 
la Charité ; mais il faut bien qu'on fe per- 
fuade qu'il exagère, & qu'on ne prenne pas 
ft Morale dans le ferieux : autrement, le 
Fafte & le Plaifir ne l'emporteroient pas in- 
finiment par tout fur la Libéralité : Les Ri- 
ches qui fe vantent d'afpirer au Ciel nediffi- 
peroient pas au luxe, à la bonne chère, au 
r vin , 



Baron de la Hontan. îçt 

vin, aux femmes, au jeu, aux fpeéïacles 
& a tous les autres amufemens ordinaires ' 
un bien dont ils pourraient faire tant d'heu' 
reux dans la Société ; un Monarque dévot ' 
& qui ne cederoit pas fa bonne part du Pa- 
radis, n'emploiroit pas de centaines de mil- 
lions à fes menus & gros plailïrs pendant 
que le tiers de fes fujets meurt de faim. 



A D A R. r o. 



Tu ne m'aprens rien là de nouveau ; pa- 
vois déjà fait la même remarque, &je't'au- 
rois dit tout ce que tu viens de me dire iï 
mon lu jet m'y avoit conduit. Je fuis ravi 
Baron, que tune me deguifes point l'un des 
plus grands maux qu'il y ait parmi vous au- 
tres. Cette fincerité me plaît beaucoup & 
pour la tourner à mon profit , tu me per- 
mettras de douter d'une Religion dont or* 
le joue , & où l'on fait tout le contraire de 
ce qu'elle ordonne le plus formellement. 
1 u ne manqueras pas de me répliquer que 
cet abus, quoi que général, ne fait rien à la 
certitude & a la vérité du Chriftianifme - 
ioit ; tu ne faurois au moins difeonvenic 
que fi vôtre Jefus -Chrift n'eft pas un im- 
polteur, vous êtes prefque tous des impies 
des hypocrites , de faux Chrétiens : Le Grand 
Efprit me preferve donc d'être des vôtres • 
je craindrais la contagion, & j'aurais peur* 
que la foule ne m'entraînât vers le feu éter- 
nel. Mais tu m'as tiré de la garderobe de 
vos femmes ; j'y veux retourner. On Fran- 
çois me fit bien rire dernièrement fur cette 
N a m a . 



ici Conversations du 

matiere-là. Nos Françoifes, me difoit-il, 
font mettre fans façon de belle & bonne 
Étofe toute neuve en capilotade , devinerois- 
tu pourquoi ? Pour faire fur leurs jupes & 
fur leurs écharpes certains cercles de plis 
qu'elles nomment Falbalas : je crus d'abord 
qu'il badinoit ; mais il m'afîura la chofe fort 
ferieufement, & comme je connoiffois d'ail- 
leurs la probité du Perfonnage , je n'ofai le 
contredire. 

La Hontan. 

Tu aurois eu grand tort. On m'écrit de 
Paris cette nouvelle fureur de mode , & 
mon Ami me mande , en plaifantant , que 
les femmes ne fâchant plus qu'inventer pour 
l'ornement de leurs corps , fe font tellement 
dépitées contre les étofes qu'elles les ont 
mifes en petits morceaux ; mais étant reve- 
nues de cet emportement, elles ont raffem- 
blé tous ces petits morceaux , & fe font avi- 
fées de s'en parer. 

A D a r i o. 

Ne feroîs tu pas plus d'honneur aux Fran- 
foifes, fi tu difois qu'elles emploient tous 
ces fragmens comme autant de matériaux 
propres à conftruire des murs , des avant- 
murs & des remparts fur leurs jupes? 



La 



Baron de laHoktan. 293 

La Hontan. 

En vérité , Adario, nos Dames te 
font bien redevables ; tu as affez bonne opi- 
nion d'elles pour les croire des places forti- 
fiées, : ce n'clî pourtant pas leur ordinaire 
de reiîfter long-tems , & communément el- 
les capitulent avant même qu'il y ait brèche. 
Celles de ces Fortereffes vivantes qui font 
le mieux revêtues tombent affèz fou-vent le 
plutôt , & fi l'on en excepte l'ouvrage à 
corne qui fubfifte long-tems , toutes les au- 
tres parties de la fortification n'y fervent de 
rien. 

Adario. 

Quoi que les Sauvages foient de mauvais 
Ingénieurs , j'entens à peu près ce que m 
veux me dire. Mais laiffant la foibleiïe ou 
la force de ces aimables Citadelles, finiflons 
l'article des habits. Tu ne peux me con- 
tefter que la Mode ne foit un maître fâ- 
cheux , bourru , vétilleux , inconftant , qui fe 
joue de tous ceux qui fuivent le torrent , 
qui fait tourner au gré de fes caprices cette 
multitude innombrable d'hommes & de fem- 
mes , qui n'ont ni la fagclîe , ni le courage 
de s'arranchir de cette tyrannie: Ellccfionc- 
reufe aux Grands & aux Petits ; aux Riches 
& aux Pauvres ; au Négociant & à l'Artifan. 
La Mode fait faire aux Grands des dépen- 
fes qui altèrent leurs revenus déjà bien écor- 
nez. Tel Seigneur fe fait traîner habillé 
N 3 magni- 



294 Conversations du 

magnifiquement , & dans un équipage pom- 
peux , qui feroit compaflion fur le pavé s'il 
avoit feulement payé la moitié de fes det- 
tes ^ telle Dame-qui porte en ajuftemens & 
en bijoux toute une terre fur fa perfonne, 
ne marcheroit plus qu'en iimple Grifette , fi 
elle proportionnoit fonluxe au délabrement 
des afaires de fa maifon. 

La Hontan. 

Brife fur cette matière , je t'en prie , 
Ad a Rio ; tu ne finirois pas aujourd'hui. 

A D a r i o. 

Tu dis vrai , Baron : car avant que je 
t'eufïè fait un détail de tous les inconveniens 

?[ui refultent de vos Modes , foit pour la 
ânté , foit pour la bourfe , foit pour la dou- 
ceur & la commodité de la vie , je croi qu'en 
effet il feroit tems de nous feparer. Je te fais 
donc grâce de ce qui me reftoit à dire là 
defTus. Mais j'ai à te répondre fur un autre 
point , c'eft celui de la fréquentation & de 
l'amitié. 

La Hontan. 

C'eft où je t'attendois. Tu feras bien ha- 
bile fi tu me prouves que par cet endroit-là 
nous ne fommes pas plus heureux que les 
Hurons* 



A D A- 



Baron de la Hontan. 29? 

A D a r 1 o. 

Te voilà logé , mon Frcre , à la prc- 
fomption Franpife , & tu te figures prefque 
avec toute ta Nation qu'il n'y a point de 
gens au Monde comme vous autres , pour 
l'agrément du commerce de la vie & de la 
Société. Voions donc iï je pourrai t'ouvrir 
les yeux de ce côté-là. Je débute par t'ac- 
corder que les François obfervent parfaite- 
ment le dehors & Intérieur de l'amitié. 
Moi-même j'y fus pris , mais pris comme 
une grolfe dupe, pendant mon fejour en 
France. Sans être Huron tout Etranger de 
bonne foi eut donné dans le panneau. Les 
Hommes s'inclinent & fe courbent profon- 
dément les uns devant les autres ; ils s'em- 
braiTent, febaifent, fe prennent & fe ferrent 
la main : les femmes plient fouplement le 
jarret , & fe font aum" des carefïès récipro- 
ques. Tout cela fe fait d'un air aifé, natu- 
rel , ouvert , & l'on jureroit que toutes ces 
honnêtetés viennent du cœur. Les paroles 
dont on fe fert communément dans ces 
rencontres quadrent admirablement avec les 
poftures & les geftes. Comment vous en 
va ? n'y a-t-il rien pour vôtre fervice ? croies- 
moi le meilleur de vos amis , dîfpofez de 
ma bourfe & de mon crédit; Adieu, je fuis 
tout à vous. Hé, qu'en dis-tu, mon Bra- 
ve? ne font-ce pas là de ces phrafes tendres 
& onétueufes que vous nommez Compli- 
mens ? D'ailleurs , je confclle encore que 
vos Gens font de grands faifeurs de viiites. 
N 4 C'eft 



296 Conversations dxj 
Oeft l'occupation dominante de la plufpart 
de ceux qui n'ont rien à faire qu'à vivre , & 
quifembient n'être nez que pour faire nom- 
bre dans la Société. Ils le font une loi & 
une obligation de fe voir tour à tour chez 
eux : une heure ou deux à l'un , autant à 
l'autre; ainfi le tems fe coule, & la vie qui 
fans cela leur feroit à charge fe pafïè avec 
moins d'ennui. Que l'on demande à quoi 
bon toutes ces vifites ?* C'efl: , difent-ils , pour 
entretenir l'amitié : en effet , ces deux gens 
fe voient , donc ils foui amis , c'efl chez vous 
un raifonnement concluant. Enfin , j'ai 
remarqué que vos François mangent , boi- 
vent , & jouent fouvcnt enfemble : ils fe 
donnent & fe rendent des repas fomptueux ; 
ils pouffent la débauche jufqu'à noier laRai- 
fon dans le vin : Les femmes , celles mê- 
me , qui fe piquent d'une je ne fai quelle 
chimère de qualité , n'en cèdent pas aux 
hommes quelquefois là defïus ; Bacchus a 
des Prêtreffes & des viclimes parmi le beau 
fexe , & fi vos Françotfes ont aflèz de rete- 
nue pour n'ofer fe commettre avec le vin , 
elles s'en dédommagent par d'autres boif- 
fons , qui fans faire bouillir la cervelle , 
fourniffent au plaifir de boire & de choquer 
enfemble. J'ai fait quelque fejour dans une 
Ville , où je me faifois un plaifir de faire à 
certaine heure un tour de rues , pour voir vos 
Françoifes courir le Caffé ; je ne manquois 
point de les rencontrer par bandes comme des 
biches, toutes aiant la joie peinte fur le vi- 
fage, comme étant toutes remplies de l'idée 
du doux paflë-tems qu'elles alloient goûter. 

Quant 



Barok de la Hontaït. 297 

Quant au jeu tu fais combien fon influence 
fur la Nation cil étendue. 

La H o n t a n. 

Je commence à me fatiguer , mon bon 
Homme : as-tu donc refolu de faire palier 
toutes nos mœurs en revûë ? Au fait , Ada- 
rio ,■ au fait. 11 s'agit de favoir s'il y a 
moins d'amitié parmi nous que parmi les 
Hurons : prouve moi l'aùrmative de cette 
queftion r àjetcq.uite. 

A D A R I O. 

Oh vite vite , voila mon François aux; 
champs ! Vous é v tes gens à courte patience,, 
vous autres. C'eft vous laflèr que d'établir 
fes principes : en toutes chofes , & de toutes 
manières vous courez à la conclufion. Avec 
cette pénétration & cette fagacité dont tu es 
fi bien pourvu ne decouvres-tu pas où j'en 
veux venir ? J'ai voulu étaler à tes yeux le. 
voile, le mafque , l'apparence & le beau fem- 
blant de Vàimûé Fraaçoife ; voions à prefent 
ce qu il y a de caché fous ce beau dehors. 
Tu fais mieux que moi quel fond on doit 
faire fur ces falutations , fur ces embrailà- 
des, fur ces ferremens demain, fur ces ter- 
mes obligeans, fur ces invitations, ces of- 
fres, cespromeffes dont vous vous régalez 
prefque toujours à la rencontre. Le fon d'u- 
ne cloche ou d'un inltrument & cela c'ell 
toute la même chofe : une Société de Singes 
ou de Perroquets qui auroient étudié les 
N s hon> 



29S Conversations du 

hommes là-demis agiroient ou parleroient 
tout de même. Ce Compatriote qui vous 
falue tout bas, &avec un vifage fi riant, qui 
vous flatte & qui vous careflè , en eft-il 
moins rongé d'envie contre vôtre pouvoir, 
contre vôtre fortune, contre vos talens? Il 
met fa tête à vos pieds &il fouhaiteroit voir 
d'une autre manière lavôtre aux liens: cet- 
te même Langue dont il vous félicite & vous 
loue , vient peut-être & tout récemment de 
vous accommoder de toutes pièces ; & ce mê- 
me homme qui dit prendre tant de part à 
vôtre bonheur vous dénigroit tout à l'heu- 
re, déchiroit vôtre réputation, & machine 
actuellement vôtre perte. Il n'y a pas plus 
de droiture & de fincerité dans les autres 
moiens dont on prétend fe fervir pour fo- 
menter & pour entretenir la bienveillance 
réciproque. Les vilites ne font-elles pas une 
académie de medifanec , & cette même per- 
fonne qui défraie fi bien aujourd'hui la con- 
vention aux dépens des abfens , divertira 
demain autre part fa compagnie à vos pro- 
pres dépens. C'eft un vrai tribunal qu'une 
■vifite , mais un tribunal d'iniquité. Une 
avantureeft- elle arrivée à quelcundela con- 
lîoiflance du Cercle ? Cequelcun eft-il char- 
gé defoupçons? Court-ildeluidanslaVille 
le moindre bruit defavantageux ? On lui fait 
Ibn procès à toute rigueur & fans l'enten- 
dre; tous les viliteurs & tous les vifitez font 
fes Juges & fes Parties : on le condamne par 
contumace; on flétrit for. honneur; on le 
déclare indigne de toute eftime , & notez 
que fî ce prétendu coupable cil en place ôc 

fait 



Baron de la H on tan. ap9 

fait figure , fes Juges iront peut-être dès le 
même jour ramper devant lui pour en obte- 
nir quelque faveur. Vos fcltins, vos débau- 
ches, & vos jeux ne font pas des indices 
moins équivoques, ou plutôt moins impo- 
fkurs de l'amitié. Chacun cherche en tout 
cela fon plaifir ou fon intérêt. Le Gueux re- 
paré fait montre de fon opulence fur fa ta- 
ble fplendidement couverte: ilfe fait gloire 
d'y voir aiîis des Grands dont lanobleiiè dé- 
crépite rentre en roture par le délabrement 
du bien : ceux-ci comparoiffent à l'heure de 
l'invitation , mangent & boivent largement 
à bon compte ; mais ils n'ont pas plutôt re- 
mercié leur hôte & pris congé de lui qu'ils 
vont turlupiner fa fotife & le dauber fuivant 
fon mérite. Les Compagnons ou les Com- 
pagnes de débauche peuvent à peine fe fouf- 
frir de fang froid , & les joueurs &joueu- 
fes font toujours prêts à quereller ceux qui 
gagnent leur argent. 

La H o n t a n. 

Quelle conféquence tireras -tu de cette 
Morale ? Il y a chez nous quantité de faux 
amis ? je te l'accorde : donc il n'y en a pas 
un affez grand nombre de véritables & de 
généreux pour rendre nôtre Société plus heu- 
reufe que celle des Murons; c'eft-ce que je 
tenieabfolument. 



N 6 A D a- 



^oo Conversations du 
A d a r i o. 

Un aflfez grand nombre , bon Dieu ! hé où 
Ici prendrois - tu , mon pauvre Baron? Fai 
moi le plaifir de me les amener tous ; nous 
logerons cette précieufe troupe dans nos Ca- 
banes, &je fuis certain que nous ne ferons 
point obligez pour cela ni d'en fortir , ni de 
les agrandir. 

La Hontan. 

Tu crois donc nos François de grands 
trompeurs , & de grands fourbes ? 

A D A R I O, 

Ouï fans doute fur ce chapitre-là; je fuis 
fâché de te paûer une déclaration fi défagréa- 
ble ; mais la candeur Huronne ne me permet 
pas de faire autrement. 

La Hontan^ 

Oui, 'mais ta candeur Huronne te permet- 
die déjuger fi mal d'une Nation auflî polie 
& auffi prévenante qu'il y en ait au mon- 
de? 

A D A R I O. 

Un Huron de bon fens doit raifonner des 
exemples particuliers au général. Or j'ai tant 
xû dlngratitude & de dureté parmi vous au- 
tres 



Baron i>e la Hontan. 501 
très François que je croi pouvoir charger la 
Nation de ces deux vices fans lui faire tort. 
Cependant je ne prétens point que mon im- 
putation donne aucune atteinte à l'honneur 
des belles & bonnes âmes: il y en a quel- 
ques, unes , je le fai , mais il n'y en a guère , 
& plus la troupe en efl petite y plus j'ai pour 
elle de vénération- 

La Hontan. 

À ce que je vois tu n'as étudié nos'Fr*»- 
f ois que par leurs défauts. • Si tu les avois exa- 
minez du bon côté, tu aurois fait attention 
à leurs largeiîès & à leurs bienfaits. N'as-tu 
donc point vu dans nos Egttfes des balfins 
ou des facs remplis d'argent ? n'as-tu point 
vu dans nos Villes de grands & riches hô- 
pitaux pour les pauvres & pour les mala- 
des? 

A D A R I O. 

J'ai vu ce que tu di3 , & j'ai vu encore 
plulîeurs autres Liberalitez que tu ne dis pas, 
& qui fèroient trop longues à raporter ici. 
Mais ça je m'en raporte à ta confcicnce , Ba- 
ron ; crois-tu que toutes ces largeifes cou- 
lent de la bonne ibur c? Crois-tu que com- 
munément elles viennent d'un noble & loua- 
ble panchant à faire du bien, & à adoucir la 
malheureufe condition de fon femblablc? 
N'eft-il pas vrai que l'oftentatiou , la coutu- 
me & la crainte font parmi vous les mobi- 
les ordinaires de la Charité ? Otez moi de 
N 7 vos 



30Z Conversations du 
vos Sociétés, l'envie d'être eftimé riche on 
généreux ; l'aprehenfîon d'être noté d'avari- 
ce ou d'inhumanité ; la crainte de Penfef fî 
l'on ne reftitue le bien mal aquis , fi du moins 
on ne le rectifie en le confacrant à des ufa- 
ges pieux , fi l'on ne racheté fes péchez par 
des aumônes , retranchez-moi , dis-je, de vos 
Societezces refïbrts &ces motifs, on verra 
tomber bien vite toutes ces largefTes que 
vous nommez des œuvres de charité , d'hu- 
man'té , & qui ne font au fond que les pro- 
ductions de l'Amour propre. 

La H o n t a k. 

Suivant ton compte , il n'y aura point de 
véritable générofîté fur la Terre; car l'Hom- 
me cherche par tout à contenter fon amour 
propre, même lors qu'il s'apauvrit & qu'il 
fe ruïne, & le plus ouvert des prodigues 
ne s'aime pas moins que !e plus fermé des 
avares. 

A D A R I O. 

Tu as raifon. Auffi regardaî-je l'Amitié 
desintereflée , la Charité pure , l'Humanité 
fans retour, comme des couleurs & des 
nuances dont nôtre Orgueil fe pare , je les re- 
garde comme de grands noms dont on fe 
fait un mérite imaginaire. Prens y garde un 
peu de près , mon cher Baron , les vertus 
ne font que des phantômes brillans : nous 
voulons kuicn& le mal félon la difpofition 
mechanique & machinale du tempérament, 

& 



Baronde la Hontan. 303. 
& à proportion que nôtre vouloir eft fort ou 
foible, nous fommes bons on mauvais. Je 
t'avouerai donc très-volontiers que les hom- 
mes dans toutes leurs actions ne font que 
fuivre l'imprefTion de l'Amour propre , mais 
ils n'en font pas moins eftimables , lors qu'ils 
font humains , charitables, généreux , & fidè- 
les amis. Ce patriote ne s'aime que pour foi ; 
dès lors il eft indigne de vivre dans la Ré- 
publique, & quand même il lui rendroîtdes 
fervices 7 elle n'eft point obligée de lui en 
tenir compte , pourquoi ? C'eft qu'il ne tra- 
vaille que pour fon propre intérêt. Mais cet 
autre Patriote s'aime pour fes proches , pour 
fts fcmblablcs , pour le Corps civil dont il eft 
membre ; il fait du bien autant que fon avoir 
& fa Raifon le permettent , tu conviendras 
que ce dernier diffère du précèdent comme 
une pierre précieufe diffère d'une pierre fauf- 
fe , comme le jour diffère de la nuit. 

La Hontan. 

Je ne defaprouve point ta comparai fon; 
mais qui t'a dit que la France n'abondoit pas 
en ces habitans que tu fais rclfembler aux 
pierres précieufes ? 

A D A R I O 

C'a été ce prodigieux nombre cTinfortu- 
neï qu'il n'a tenu qu'à moi de remarquer 
dans vos Villes, dans vos Bourgs, & dans 
vos Campagnes. Comme je les voiois pâles r 
maigres, déchaînez, enfin devrais fquéle- 

tes 



304 Conversations du 

tes vivans ,& d'ailleurs tout nuds, à quelques 
haillons près , j'étois curieux de m'informer 
quel accident les avoit réduits dans ce pi- 
toiable état. On m'alleguoit diverfes rai- 
fons : c'étoit d'abord la débauche , le liberti- 
nage & la faineantife. Je confeiîè que ceux- 
là me touchoient le moins ; il m'échapa mê- 
me de répondre qu'ils étoient juftement pu- 
nis : Mais après y avoir fait réflexion je me 
difois, après tout ils ne font tort qu'à eux- 
mêmes, & d'ailleurs fi tous ces gens dont 
on relève fi fort la fagelîè , la prudence & la 
bonne conduite étoient nez de la même hu- 
meur & dans les mêmes circonftances que 
ces miferables ; Meilleurs les fages n'en au- 
raient pas moins fait. Sur cette penfée la com- 
paffionme faifit, &jefouhaitaique la Repu.-- 
blique comme une tendre mère , comme 
une bonne tutrice , contraignît ces enfans 
devoiezà vivre plus commodément a &leur/ 
en fournît les moiens. 

La H' o n t a n. 

Tu n'y entens- rien , Adario; ces 
Gueux qui te choquent fi fort la vue cachent 
fous le dehors afreux de leur mendicité des 
délices qu'ils nechangeroientpas contre une 
honnête & profitable occupation ; mais de 
plus , il eft bon de ne pas ôter cette vermine : 
elle tire le mauvais air du Corps politique, 
& les efprits bien réglez aiant horreur d'une 
fi baffe & fi meprifable condition s'excitent 
& s'encouragent à.travailler, 

Ad a* 



Baron de la Hontan. 30$- 

A d a r 1 o. 

Abandonnons donc ces pareflèux à leur 
mauvais génie & à leur travers , j'y confens. 
Mais que ferons-nous d'une inanité d'inno- 
cens qui fouirent fans avoir contribué en 
rien à ce denûment total où ils font plon- 
gez? Un homme n'a point d'autre patrimoi- 
ne que fon labeur ; quelque peine qu'il fe 
donne, quelques efforts qu'il fafle il ne peut 
fournir à fesbefoins, nia ceux d'une famil- 
le; les fubfides & la mal-tôte lui enlèvent 
tout le fruit de fon travail ; à peine peut-il 
paier fa cotte part pour l'ambition , pour le 
luxe & pour les plailïrs du Monarque , & s'il 
ne peut atteindre jufquc là, on le confine 
dans une prifon , &il lui en coûte fa liberté. 
Voilà donc nôtre homme qui meurt de faim 
pendant que les Commis & les Financiers 
fe regorgent de fa fubftance : & quel eft le 
riche de fon voilinage ou de fa connoifïànce 
qui s'en inquiète , & qui lui offre le moin- 
dre foulagement? 

La Hontan. 

C'eft un mai' necefiaire, Ad a Rio, & 
cet inconvénient elt inévitable dans un Gou- 
vernement Monarchique. N'as - tu jamais 
ouï parler de ce Conte , où l'on feint que tous 
les membres du corps humain fe révoltèrent 
contre l'eftomac ? Toutes les parties de la 
machine, fur tout la tête, les mains, & les 
pieds fe plaignent qu'ils languùTent de fati- 
gue 



§o6 Conversations du 
gue & de laiïltude pendant que 1'eïtomac 
reçoit tout le boire & le manger , & qu'il ne 
s'occupe que de digefh'on. Sur cela on prend 
la refolution dans le Confeil des membres 
de ne plus rien faire pour ce Maître paref- 
fèux, & ils complotèrent tous de fe tenir en 
repos. Qu'arriva-t-il ? 

A D A R I O. 

Je le fai : ces bêtes de membres s'aperçu- 
rent qu'ils jeûnoient avec l'eftomac , & qu'in- 
failliblement ils periroient avec lui s'ils ne re~ 
commençoient à le nourrir. Y fuis-je ? 

La Hontan. 

Tout jufte , & quand tu aurois été témoin 
oculaire de l'événement , tu ne pourrois pas 
en mieux expliquer la conclufion. 

A D A R I O. 

Tu me la donnes belle avec ta guerre ci- 
vile du Corps humain. Il eft ridicule de vou- 
loir bâtir la Vérité fur une rêverie & fur un 
menfonge ; mais d'ailleurs ton Apologue 
n'y vient point du tout. Cet eftomac qui fe 
charge d'abord de toute la nourriture ne la di- 
gère qu'à condition qu'enfuite le fuc fera 
diftribué aux membres à proportion de leurs 
befoins ; mais dans vôtre Gouvernement le 
Seigneur Eftomac n'a que fon enbonpoint 
en vue; il n'influe que de fon trop, il ne 
donne que ce qu'il ne peut garder , & pen- 
dant 



Baron de la Hontan. 307 

dant qu'il eft plongé dans la molefTe , les pieds 
& les mains du corps , je veux dire l'Artifan 
& le Laboureur meurent de faim ; il n'y a 
pas jufqu'aux yeux, j'entens les Magiftrats , 
& jufqu'aux parties nobles , j'entens les Gen- 
tilshommes, qui ne foient dans l'abatement. 

La Hontan. 

Arrête, Huron, j'ai l'honneur de manger 
le pain du Roi , & fi tu continuois fur ce ton- 
là il feroit de mon devoir de te faire taire. 

A D A R I O. 

Ne voila t'il pas mon vil efclave ? Di- 
moi indigne trançois, es-tu plus à ton Roi 
qu'à ta Patrie? Elt-ce le pain du Roi que tu 
manges? N'eft-ce pas celui de la Nation , & 
conlequemment n'eft-ce pas le tien ? Mais 
vous en êtes tous logez là vous autres gens 
de vôtre Continent qui dépendez de l'Auto- 
rité fuprême d'un feul homme: Cen'eftpas 
allez qu'il vous épuife & qu'il vous fuce jus- 
qu'à la moelle des os, vous autorifez enco- 
re fes violences en le traitant de Propriétai- 
re Univerfel: c'eft l'Armée du Prince, ce 
font les vaiffeaux du Prince, c'eft l'argent du 
Prince , & fût-il le plus grand tyran du Mon- 
de, de l'aveu de fesfujets même il ne prend 
que ce qui luiapartient. Mais puis que tafer- 
vitude t'aveugle aflèz pour ne pouvoir enten- 
dre ces veritez fans fcrupule& finis chagrin, 
je veux bien avoir pitié de ta foiblelfe , & n'al- 
ler pas plus avant. 

L A 



308 Conversations du 

La Hontan. 

Tu me fais plaiiir , Adario, laiflè là 
nos miferes , & jette-toi plutôt fur le bonheur 
des Hurons. 

Adario* 

Ah î ah ! mon Brave , tu commences donc 
à ouvrir les yeux ? L'image de vos miferes 
vous par oît hideufe , elle révolte vôtre ima- 
gination , & pour vous tirer de cet objet 
dégoûtant il vous faut de l'humanité Hu- 
ronne ? hé bien oui , vous en aurez. Veux- 
tu que je te fafTè d'après nature le tableau 
d'une Société de Hurons ? Ce font des hom- 
mes chez qui le Droit naturel fe trouve dans 
toute fa perfection. La Nature ne connoît 
point de diftin&ion, ni de prééminence dans 
la fabrique des individus d'une même efpé- 
ce, aum* fommes-nous tous égaux , & le ti- 
tre de Chef ne lignifie autre chofe que celui 
qu'on juge le plus habile pour confeiller & 
pour agir. Le pauvre dénué de tout fe- 
cours , & de tout moyen pour vivre a un 
droit naturel fur le faperflu des Riches ; mais 
nous ne fommes jamais à la peine de faire 
valoir ce principe , & d'obferver cette loi, 
& bien differens de vous qui par une pré- 
caution barbare fouëtez & pendez un mal- 
heureux qui dans un tel cas auroit dérobé , 
l'un de nos plus grands foins c'eft d'empê- 
cher qu'aucun de nos Compatriotes ne tom- 
be dans l'indigence. La Loi naturelle ins,- 

■ pire 



Baron de la Hohtan. 309 
pire de ne rompre avec un ami que par 
l'endroit de fa noirceur & de fon infidélité; 
aufll pratiquons-nous exactement cette ma- 
xime; nous aimons nos amis dans leurs foi- 
bleffes & dans leurs dilgraces, & il n'y au- 
roit que la perfidie & la trahiibn qui nous 
empêcheroient de partager avec eux nôtre 
cœur, nôtre bourfc ,& nôtre fecret. Enfin 
l'équité veut que nous aions de lareconnoif- 
fance pour nos bienra&eurs ; aufli fommes- 
nous exempts , grâces à nôtre bon deftin , de 
ces lâches ingratitudes qui font fi communes 
parmi vous. On ne nous voit point faire des 
honnêtetez & des" proteftations d'un fouve- 
nir éternel àquelcun pour l'engager à nous 
rendre un fervice important , quelquefois 
même dangereux , puis laiffer là cequelcun 
& lui tourner le dos après en avoir obtenu 
ce que nous voulions. On ne nous voit point 
abandonner avec la fortune cet homme à 
qui nous avons fait aflldûment nôtre Cour 
tout aufll long-tems qu'il a pu nous être bon 
à quelque chofe. LavieilleiTe de nos parens 
& de nos proches ne nous rebute point ; nous 
ne foupirons point après leur mort , foit pour 
être déchargez de ce qu'ils nous coûtent, 
toit pour nous emparer de leur fucceflîon 

La Hontan. 

Que tu es un terrible homme, Adario! 
il faut que ton humeur fatirique terentrainc 
de par tout. Tu dois me parler de la féli- 
cité Huronne , & au lieu de cela tu nous pin- 
ces , & tu nous mords plus que jamais. 

A D A-' 



310 Conversations &c. 
A d a r i o. 



C'elt que vous êtes nos vrais antipodes 
pour les mœurs, & je ne puis pas examiner 
nôtre innocence fans réfléchir fur vôtre cor- 
ruption. Remarque donc bien, mon Ami, 
que cette aimable obferyation du Droit Na- 
turel eft proprement le feul & l'unique lien 
de nôtre Société : c'eft elle qui nous tient 
lieu de Loix , d'ufages , & de coutumes. 
Nôtre paix domeftique , nôtre abondance , 
& nôtre fureté pour le dehors ne font fon- 
dées que là-deffus. Pourquoi n'y a-t-il point 
parmi nous de procès , de querelles , ni de 
diviiïons ? Pourquoi vivons-nous avec la 
fimplicité, la droiture, le contentement des 
enfans? Pourquoi le Huron, qui va effuier 
les fatigues de la Pêche & de la Chaflè ne 
porte-t-il point d'envie au Huron qui refte 
tranquillement dans fa Cabane ? Pourquoi 
enfin fommes-nous tous animez d'une mê- 
me ardeur contre les Iroquois, & contre nos 
autres ennemis ? C'eft que nous confultons 
uniquement la Lumière naturelle , & que 
nous y ajuftonsnosfentimens & nosvolon- 
tet. Nous ne nous contentons pas de dire 
que nous fommes les membres d'un même 
corps , nous le croîons effectivement , & 
nous agiffons de même. Voici quelcun qui 
m'apelle, le refte à une autrefois. Adieu. 



DICTIO- 



DICTIONAIRE 

DE LA LANGUE 

DES SAUVAGES. 





DICTIONAIRE 

DE LA LANGUE 
DES SAUVAGES. 

'Aurois bien pu vous envoyer 
un Didh'onaire de tous les 
mots Sauvages , fans en ex- 
cepter aucun , avec plufieurs 
phrafès curieufes, mais cela 
ne vous eût été d'aucune uti- 
lité ; il fuffit que vous voyiez les plus ordi- 
naires dont on fe fert à tout moment. Il y 
en a fuffifamment pour un homme qui vou- 
droit paflèr en Canada ; car fi pendant la 
traverie il apprenoit tous ceux qui font ici, 
il pourroit parler & fè faire entendre des 
Sauvages après les avoir fréquentez deux ou 
trois mois. 

Il n'y a que deux Mères Langues en tou- 
te l'étendue du Canada , que je renferme 
dans les bornes du Fleuve de Mijfifipi , au 
delà duquel il y en a une infinité d'autres 
que peu d' Européens ont pu apprendre 
jufqu'à prefent , à caufe du peu d'habitude 
Tante IL O qu'ils 



314 DlCT IONAIRE DE LA 

qu'ils ont eu avec les Sauvages qui y font 
iituez. 

Ces deux Mères Langues , font la Huron- 
we & YAlgonkine. La première fe fait en- 
tendre des Iroquois , n'y ayant pas plus de 
différence entr'elles que du Normand au 
François. Il y a auffi des Sauvages qui 
habitent fur les Côtes de la Nouvelle Tork 
qui ont le même langage , à quelque cho- 
fe près. Les Andafloguerons , les Toronto- 
gueronons , les Errieronons & plufieurs au- 
tres Nations Sauvages que les Iroquois ont 
totalement détruites , parloient auffi la mê- 
me Langue , s'entendant parfaitement bien. 
La féconde Langue eft auffi eftimée en ce 
Païs-là que le Grec & le Latin le font en 
Europe, quoi qu'il femble que les Algon- 
kins , dont elle eft originaire , la deshon- 
norent par le peu de gens qui refte de cette 
Nation , n'étant pas deux cens hommes tout 

au plus. 

Il faut remarquer que toutes les Langues 
de Canada, à lajreferve de celles dont je 
viens de parler , ne différent pas tant de 
VAlgonkine , que l'Italien de l'Efpagnol, 
ce qui fait que tous les Guerriers & les 
Anciens de tant de Peuples différens fc pi- . 
quent de la parler avec toute forte de de- I 
lïcateffe. Elle eft tellement néceflàire pour*" 
voyager en ce Païs-là qu'en quelque lieu' 
où l'on puiffe aller , on eft allure de fe 
faire entendre à toutes fortes de Sauvages,, 
foit à VAcadie, à la Baye de Hudfon, dans 
les Lacs & même chez les Iroquois, parmi 
lefquels il s'en trouve quantité qui lont 

* appri- 



Langue des Sauvages- $iç 
apprifc par raifon d'Etat , quoi qu'il fe trouve 
plus de différence de celle-ci à la leur que de la 
nuit au jour. 

La Langue Algonkine n'a ni tons ni ac- 
cens , étant auflï facile à la prononcer qu'à 
l'écrire , & n'ayant point de lettres inutiles 
dans les mots. Elle n'en 1 pas abondante 
non plus que les autres Langues Améri- 
quaines ; car les Peuples de ce Continent 
n'ont la connoilTance ni des Arts , ni des 
Sciences : Ils ignorent les termes de céré- 
monies & de complimens, & quantité de 
verbes dont les Européens fe fervent pour 
donner plus d'énergie à leurs difeours : Ils 
ne favent parler que pour favoir vivre , 
n'ayant aucun mot d'inutile & de fuperflu. 
Au refte , cette Langue n'a ni F, ni V, 
confone. 

J'ai mis à la fin quatre tems de l'Indicatif du 
verbe faime. L'indicatif fe forme de l'infi- 
nitif, y ajoutant la note perfonnelle m, qui 
vent dire en abrégé moi ou je ; tellement 
que Sakia lignifie aimer, au lieu qu'ajoutant 
cette note perfonnelle ni à l'infinitif, on fait 
nifakia, qui veut dire faime. Il en cft ainlî 
de tous les autres verbes. 

Il eft facile de conjuguer les verbes de 
cette Langue , dès qu'on fait le prefent 
de l'indicatif. On ajoute à l'imparfait Ban 
qui fait Sakiaban, c'eft à dire, faimois; au 
parfait on met ki après la note perfonnelle, 
par exemple , ni kifakia , j'ai aimé ; & de 
même au futur un ga , par exemple , ni 
gafakia ou nin gafakia, f aimerai. On peut 
faire tous les autres tems d'un verbe avec 
Oi le 



%\6 DlCTIONAIRE DE LA 

le prefcnt de l'indicatif, comme par exem- 
ple , f aimer ois , ningoÇakiaban ; feujfe aimé, 
ni kiofakiaban ; en un mot , quand on fait 
bien le prefent de l'indicatif, & les particules 
qu'on doit ajouter aux autres tems , on ap- 
prend cette Langue en très -peu de tems. 
Pour ce qui eft de l'impératif , il fe forme 
d'un a qu'on met à la tête de l'infinitif; par 
exemple , fakia , veut dire aimer : Afakia , 
veut dire aime, & le plurier aimons, fe fait 
en ajoutant ta à la queue de l'infinitif, par 
exemple, fakia, c'eft aimer, & fakiata veut 
dire aimons. 11 ne nous manque plus que les 
notes perfonnelles , c'eft à dire, 

Je ou Moi , Nir, Vous , Kiraoua. 

Tu ou Toi, Kir, Vous & Nous, Kiraoueint. 
Ilo#Lui, Ouir, Ils ou Eux, Ouiraeua. 
Nous, Niraoueint. 

A. 

ABandonner, délaifïèr, j'abandonne , Pac- 
kitan. 
Accourir, j'accours, Pitchiba. 
Agréer, plaire, j'agrée, Miroùérindan. 
Aider, affilier, Maouinesua. 
Aimer, chérir, Sakia. 
Aiguille à coudre , CJtabounikan. 
Aller par terre, je vas, Tija. 
Aller par eau, Pimifca. 
Appel 1er, nommer, Tichinika. 
A prefent, Nongom. 
Arriver, j'arrive, Takouchin. 
Allez , c'eft aflèz , Mimilic. 

Ava- 



Langue des Sauvages. 317 

Avare, Safakijfi. 

Aviron, Appoué. 

Aujourd'hui, Ningom. 

Avoir, Tindula. 

Autrefois , Piraouigo. 

Autre, Coutac. 

Avoine, folle Avoine, inconnue en Euro- 
pe, Mahmln. 

Anglois , Ouatfakamink dachirjm. 

Admiration des Sauvages, c'èfl admirable, 
Pilaoùa, en ce cas c'en: par déniion. 

B. 

T) Arbe, Mifcbho*. 

■"* Baril, Aoyentagan. 

Bague, anneau, Dibilinchibifon. 

Baies, Aloû'tn. 

Barbue , Poiilbn , Malamek. 

Batefeu , fufil à faire du feu , Scouteka». 

Bas, chaudes, Mitas. 

Battre, je bats, Packite. 

Brave, courageux Soldat, Simaganis. 

Beau, Olîchichtn. 

Beaucoup, Nibila. 

Bien-tôt, Kegatch. 

Bien, voilà qui eft bien, Oùeoùelim. 

Bien , & bien , & donc , Ach'mdach, 

Bois à brûler, Mittik. 

Bled d'Inde, Mitamin. 

Blanc, Onabi. 

Boire, je bois, Mini bue. 

Bon, Kvuelatch. 

Borgne, Paskingof. 

Bouclier, Pakahtt. 

O 3 Boyau, 



3*8 DlCTIONAlRE DE LA 

Boyau, Olakich. 
Bouillon, on fuc, Oûabou. 
Bord , de l'autre bord , ou côté , Gaamink. 
Boiteux, Kakïkaté. 
Bouteille, Chichigoué. 
Brochet, Kinongé. 

Bouillie , ou fuc de farine de bled d'Inde % 
Mkaminabou. 



C. 

CAftor, animal, Amik. 
Ca, or fus, Mappe. 
Capot, Capotïoù'tan. 
Canard, Chichip. 

Caftor, peau de Caftor, Apiminikoûe. 
Canot, Cb'tman. 
Camarade , chez mon Camarade , Kitchi^ 

Nitchikioue. 
Cacheté , en cacheté , Kimouch. 
Cabane, Ouikioùam. 
Capitaine , Chef, Okima. 
C'en eft fait, Cbayé. 
Cerf, Micheoué. 
Cendre, poudre, poufïïere, Pingol 

Cela, Manda. 

Celui-là, Maba. 

Chauderon, Akikons. 

Chaudière, Akik. 

Chevreuil, Aoûaskech. 

Chemife, Papakiouian.. 

ChafTer, je chaife, Kioujfe. 

Chercher , je cherche , Nantaouerima. 

Chemin, Mickan. 

Chaud, Akichatté, 

Che- 



Langue des Sauvages. 319 
Cheveux, L'tJJis. 
Chez moi , Kntayank. 
Chien, Alim. 
Petit Chien , Alïmons. 
Chacun, Pepegik. 
Changer, je change, Mifcoutch. 
Ciel, terre d'enhaut, Spiminkakou'm. 
Corps, Tao. 

Connoître, je connois, Kikerima. 
Coucher, Ouïpema. 
Comment, Tant. 
Couteau, Mockoman. 
Couteau crochu, Coutagan. 
Courage, j'ai courage, Tagoùamijft. 
Couverture de laiue blanche, Ottabiottian, 
Combien , Tantafou ou Tanimilik. 
Courir, Pitchibat. 
Cul, Miskoafab. 
Culotes, circonlocution , ce qui cache le cul, 

Kipokitie Koafab. 
Champs enfemencez , KJttegamnk. 
Chanter, Chichin. 
Conftruire Vaiflèaux ou Canots , Chimth 

n'tke. 
C * , Maskimout. 
Croire, Tikerima. 
Cuillère, Mkkottan. 

D. 

DAnfer, je danfe, Nimi. 
Danfe des Sauvages , au fon des cale- 
baffes, Chichikoue. 
Darder , je darde, terme ufité pour dire &c. 
Patchipaoxa. 

O 4 D'abord, 



320 DlCTIONAIRE DE LA 

D'abord, Ouibatch. 

Délibérer, reToudre, je détermine, Tibelm- 
dan. 

Dérober, Klmouùn. 

Dents, Tibit. 

Demain, Ouabank. 

Après demain , Oufouabank. 

Dire, je dis à quel, Tita. 

Dit-il, il dit, terme fort ufîté, Youa. 

Dieu du Ciel , Maître de la vie. Grand 

Elprit, être inconnu, Kitchi-Manitou. 
Donner, je donne, Mila. 
Doucement, Peccabogo. 
Dormir, Nipa. 
D'où, Tampi. 

Diable, méchant efprit, Matchi Maniio. 
Deçà en deçà, Undach. 



"CAu, Nipi. 

-■-'Etre, refter, 7apia. 

Eau de vie , Suc ou bouillon de feu , Seau- 

tioûabou. 
Enfemble, Mamaoue. 
Entendre, Nifitotaoua. 
Enfuite, Mipidach. 
Et , Gaye ou Mipigaye. 
En vérité, Keket. 
Enfant, petit enfant, Bobihuchins. 
Et bien , & donc qu'eft-ce , "Taninentien. 
En autre endroit, ailleurs, Coutadibi. 
Encore, Minaouatch. 
Entièrement , Napitch. 
En avant dans les bois , Nopemenk, 

Efti- 



Langue des Sauvages. 3*r 

Eftimer, je confidere, j'honnore, Napite- 
lima. 

Ecrire, j'écris, Majînaike. 

Epce, Simagan. 

Efprit, avoir de l'cfprit, Nibouacka. 

Efprit, intelligence, être irivifîble , Mani- 
tou. 

Efclave, Ouackan. 

Etoile, Alank. 

En deçà , Vndachdibi. 

Egal , femblable , l'un comme l'autre, Tar- 
bifioutch. 

Efturgcon , poifïbn , Lamek. 

Etonnant , c'eft étonnant ou admirable , Et- 
teoné. 



TC Aire , je fais , Tochiton. 

■*■ Fatiguer, je fuis fatigué, Takoujî. 

Faim, j'ai faim r Packaté. 

Fâcher, je me fâche, IskatiJJl. 

Faire ou tirer du feu d'une pierre , Scow 

tecke. 
Faire la cuifine , je fais chaudière, terme, 

Poutaoue. 
Feu, Scoute. 
Fer, Piouabik. 
Femme, Ickoue. 
Fille, IckoueJfe>js. 
Fort, forterefiè, Ouachaigan. 
Fort, ferme, dur, Mafcbkaoua. 
Fort, homme de force, Mach KaoueJJî. 
Fourche , NaJJ'aouahuat. 
Frère, Nicamcb. 

O y France 



g22 DlCTrONAIRE DE LA 

France, Païs des François , Mittigouchioutk 

endalakiank. 
Froid, avoir froid, Kikatcb. 
Fuzil , Paskifignan. 
Fumer, je fume du tabac, Pentakoe. 
Fumer, faire fumée, Sagajfoa. 
François, appeliez conftru&eurs de Vaif- 

féaux, Mittigouch. 
Fils, enfant, Nttianis. 
Fortifier, je fais des forts, Ouackaike. 



G. 



/"2Arder, je conferve, Ganaouerima. 

^-* Gagner au jeu, je gagne, Packitan* 

Grand , en mérite, valeur, courage, &c. 
Kitchi. 

Grand, haut, Memitou. 

Gouverner, je difpofe, Tiberim*. 

Graille, Pimite. 

Gens, peuples, Irini^ 

Guerre, Nantobali. 

Guerriers , Nantobalitchik. 

Gouverneur Général de Canada, Kitchi oki- 
ma fimaganicb , c'eft- à-dire grand Capitai- 
ne de guerre , ou grand Chef des Soldats. 

Guerroyer , faire la guerre , Naxtoubali- 
ma. 

Geler, Kijjin. 

B gelé fort, Kijfina magot* 



Hair , 



Langue des Sauvages. 3*3 

H. 

TJAïr, j'abhorre, Chir.giiertma, 

*■ -*• Hache grande , Agackouet. 

Hache petite , Agackouetons. 

Haut, en haut, Sçimïnk. 

Herbe, Myask. 

Hiver, Pipoun. 

Hier, Pitchilago. 

Homme, Alijinape. 

Honorer, Mackaouala. 

Hiverner, je palTe l'hiver, Pipounicbi 

Hurons, peuples, Naduuek, 

I. 

TRoquoîs, au plurier, Matchinadoaeh 
•*■ Jamais, Kaomcka. 
Jaune, Ouzao. 

Jefuitc, robe noire, Mackate oc kola. 
Jetter , je jette, j'abandonne, terme de ré- 
pudier fa femme, Qucbïnan. 
Jeune, Ouskinekijfi. 
Ici , Acbonda ou achomanda. 
Joli, propre, Safega. 
Jour, un jour, Okonogat, 
Jouer, Packigoué. 
Incontinent , Ouibatch. 
Me, Minis. 

Me, peninfule, Minijjin. 
Ivre, fou, ivrogne, Ouskonebt, 
Impofteur, Malatijji. 



O 6 LaiÇèr 



3M DlCTlONA-IRE DE LA 

L. 

T Aîfîèr, Packitan. 

■■^Langue, Outon. 

Lac, grand Lac, Khchigamink* 

Là, parla, Mandadibu 

Là loin, par là haut, OuatfadîbL 

Las , je fuis las , Takoujî. 

Lièvre, Ouapous. 

Libéral, Oualatïjji. 

Loup, Mahingan. 

Long-tems , il y a long-tems , Chachayé. 

Loin , Ouatfa. 

Loutre, Nikik* 

Lumière, clarté, Vendao. 

Lettre, Mafinaygan. 

Lune, l'Aftre de la nuit, Dsbikat Ikizis. 

M. 

\Jf Archer, je marche, Pimouffe. 
■*•*■* Marier, je prens femme, Ouioum. 
Manger, Ouijjin. 
Mauvais , méchant , parlant des Iroquois Ma- 

laùjfi. 
Malicieux, fourbe, qui a le cœur mauvais , 

Malatchïtehe . 
MaîtrefTe, amie, Nirimoufens. 
Maie, Nape. 
Malade, Ùutincous. 
Mari , qui cft marié , époux , Napema. 
Marchandifes , Alokatcbigan. 
^ler , grand Lac fans bornes , Agankitchi- 

gaminck. 

Me- 



Langue des Sauvages. 3ij: 
Médecine , breuvage, Maskikik. 
Miroir, Ouabemo. 
Mort, Nipouin. 
Mourir , je me meurs , Nip. 
Moucher la chandelle , atizer le feu , Oua- 

facolendamaoua. 
Moitié, Nabal. 
Mal, cela va mal, cela ne vaut rien , Na- 

p'ttch, Malatat. 

N. 

NOn, nenni, Ka. 
Nez, Yack. 
Nouvelles, Tépatchimou Kan^ 
Nouvelles, je porte nouvelles , Tepatchîmou, 
Nuit, Debikat. 
Noir, Mackate. 
Nager, ramer, Tapoue. 
Naviguer, je navigue, Pimifca. 

O. 

OUi , Mi ou Mincouù. 
Oui fans doute , vraiment oui , Antc 
ou Sankema. 
Oifeau, Pilé. 
Orignal, Elan, Mons. 
Ours, Mackoua. 
Ourlîn, petit Ours, Nakons. 
Où eft-il ? De quel côté eft-il ? t ïanipi apL 
D'où viens-tu? de quel côte viens-tu? Ta- 
nt p't endayenk. 
Où vas tu? de quel côté vas tu? TagaKi- 
tija. 

O 7 Ori~ 



%î6 DlCTIONAIRE 1>F LA: 

Orignal, jeune & petit, Man'tchicb. 
Où, Ta. 



PArler, Galoula, 
Pain , Pa bouchikan. 
Part, en quelle part, Ta nifh 
Païs, Endalakian. 
Paix, Peca^ 
Faire la Paix , Pecatcbi. 
Parent, Taouema. 
Payer, je paye, Tipaham.. 
Pas encore , Ka Mafchi. 
Parce que , ou , d'autant que , Mîouinch* 
ParefTeux, Kittimi.. 
Perdrix, Pilejïoue. 
Peau, Packikin. 

Perfonne , Kagouetch ou Kaouia. 
Penfer, avoir opinion , Tilelindatt.- 
Petit, Ouabiloucheins. 
Père, mon père, Noufcé. 

Pendant que, Megoatch. 

Peu, Me Mangis. 

Peine, être en peine, être inquiet, Tali* 
mijjî. 

PilTer, Minfu 

Pile, mortier de bois à piler du bled d'Inde, 
Poutagan. 

Pitié , avoir pitié , Chaouerima. 

Periuafîon , Tirerigan. 

Pierre, ajjin. 

Pipe, calumet, Poagan. 

Pluye, Kimlouan* 

Plein, MoHskinet, 



Langue des Sauvages. 317 

Plat d'Erable , Soûle M'tckoan. 

Puis, enfuite, Mipïdacb. 

Poiflbns, Kikons.. 

Poillbns blancs , Attikamek. 

Pourcelaine , grain de pourcelaine , Août/s* 

Point du tout, Kamamenda, 

Poil des animaux , Pioûel. 

Portage, C 'appât agan. 

Porter, Pitou ou Pita^ 

Pourfuivre , Nopiaala. 

Point du tout, Kagouetch. 

Pourquoi , Taninentien. 

Poudre à tirer , Pingoe Mackate. 

Prendre, je prens, Takounan* 

Printemps , Mirockamink. 

Propre, Safega. 

Prier Dieu , Talamia Khchi Manitou. 

Proche, Pechouetch. 

Perdre au jeu , je pers , Packilague. 

Q- 

QUi eft-ce? Ouancouini. 
Qui eft celui-là? Quaneouinl Mabék 
Qu'y-a-t'il? Kekouanen. 

R. 

"D Acine, Ouftikoues. 
*^ Raifon , avoir raifon , Tepoa, 
Rencontrer, Nantouneoua* 
Répofer , Chinkichin. 
Regarder, Ouabcmo. 
Régreter, Goùiloma. 
Rivière, Sipim. 

Rien, 



gi8 DlCTIONAIRE DE LA 

Kien, Kakegou. 

Rire, Pops. 

Robe, Ockola. 

Roi de France, grand Chef des François, 

Mittigou, Kitcbi Okima. 
Rouge, couleur, Mifcoue. 
Rouge , poudre rouge eftiméc des Sauvages, 

Qulamar. 
Renard, Outagamu 
Raifin, Choemin. 
Reipeérer, Talamiska* 

S, 

SAc, Maskimout. 
Sachet à tabac, Cafpitagan* 
Sans doute , Antetatmba. 
Sang, Mifcoue. 
Saluer, Mackaoula. 
Sable, Negao. 
Savoir, Kikerwdan. 
Soldat, Simagan'tch. 
Soleil, Kijis. 
Souliers, Mackijîn. 
Suer, Matoutou. 
Songer, penfer, 'ïthlindan, 

T. 

TAbac, Sema. 
Tafle d'écorce , Oulagam 
Terre, Acke ou A 'c hum. 
Tête , Ouftikouan. 
Tems, ilyalong-tems, CbachayePiraoui- 

£0. 

Tout 



Langue des Sauvages. 319 
Tout par tout , Aloucb bogo. 
Tomber, Panktfw. 
Tourterelle, Mim't. 
Toujours, Kakeli. 
Tout , Kakina. 
Troquer, Tataouan. 
Très, fort, Magat. 
Trifte, être trifte, TalimiJJl. 
Trouver, Nantouneoua. 
Trop, OJfam. 
Trop peu , OJfame mangis. 
Tuer, NîJJa. 
Tien, pren, Emanda. 
Tous, Mijfouté. 



VAifïèau, ou grand Canot, RitchiChi- 
man. 
Valeur, c'eft de valeur , de confequence &c< 

arimat. 
Verfèr, Sibikina». 
Vérité, en vérité, Kcket. 
Vent, Loutin. 
Ventre, Mifchimout. 
Venir, Pimatcha. 
Vite, Ouelibik. 
Village, Ouâenanc. 
Vin, fuc ou bouillon de raifin; Choemin 

abau. 
Vifiter, rendre vifîte, Pimaœtijfa. 
Vieux, K'toueche'tns. 
Vivre, Nuutcbimou. 
Viande, Oùias. 
V*. Patchagon. 



330 DlCTIONAIRE DE [A 
Voilà,, qui eft bien, Oueouelim. 
Voler, piller, dérober, Kimouîin. 
Voir, Ouabemo. 
Vouloir, Ouifch. 
Vie, Noutchimoùin. 

Y. 
X Eux, Ouskinchic. 

Je me contente de mettre ici feulement 
les quatre tems de l'indicatif d'un feul ver- 
be, fur quoi on pourra fe régler pour tous 
les autres. J'aurois bien pu m'étendre un 
peu plus fur cette matière ; mais il y au- 
roit tant de chofes à dire qui m'entraine- 
roient de l'une à l'autre, qu'il faudroit à la 
fin me rêfoudre à faire une Grammaire eu 
forme» 

Aimer, Sakia. 

Prefent. 

J'aime, Nifakia, 

Tu aimes, Kifakia. 

Il aime , Ou fakia. 

Nous aimons , Ni fakiamin. 

Vous aimei , Kifakiaoua. 

Nous & vous aimons, Kifakiaminatua.. 

Ils aiment, Sakiaouak. 

Imparfait. 
J'aimois , _2W fakiaban. 
Tu aimois, Ki fakiaban. 
Il aimoit , Ou fakiaban. 

Nous 



Langue des Sauvages. 331 

Nous aimions, Ni fakiaminaban. 

Vous aimiez , Ki fakiaouaban. 

Nous & vous aimions, Ki fakimintonaban* 

Ils aimoient, Sakiabanik. 

J'ai aimé , Ni kifakia. 

Tu as aimé , Ki kifakia. 

Il a aimé , Ou kifakia. 

Nous avons aimé, Ni kifakiamin. 

Vous avez aimé , Ki kifakiaoua. 

Nous & vous avons aimé, Ki kifakiamittaoua. 

Ils ont aimé , KifakiaouaL 

J'aimerai, Ningafakia. 

Tu aimeras , Ki gafakia. 

Il aimera, Ou gafakia. 

Nous aimerons , Nin gafaklamin. 

Vous aimerez , Ki gafakiaoua. 

Nous & vous aimerons , Ki gafakiaminaous. 

Ils aimeront, Gafakiaouak. 

Aime, Afakia. 
Aimons, Afakiata. 

A l'égard des noms ils ne fe déclinent 
point , le plurier fe forme d'un k , qui fi- 
nit en voyelle à la fin du mot, par exem- 
ple : Al'tfinape , qui lignifie un homme; 
on dit au plurier Alifinafek, c'eft à dire, 
des hommes ; & s'il finit par une con- 
fone , on n'a qu'à ajouter ik , par exemple 
minis, fignifie une Ifle , auquel mot pofant 
ik à la fin , on trouvera M'wiffik , qui font 
des Mes. De même que Paski/îgan, qui 
fignifie un fufil au lingulier , & Faskifîga* 
nik , des fufils au plurier. 

Mani/re 



33* DlCTIONAIRE DE LA 

Manière de compter des Algonkins. 

UN, Pegik. 
Deux, Ninch. 
Trois, Nifjoue. 
Quatre, Neou. 
Cinq, Naran. 
Six, Ningoutouaffou. 
Sept , Ninchouajfou. 
Huit, Nijfouajfou. 
Neuf, Changajfou. 
Dix, Mittajfou, 
Onze , Mittajfou , achi , pegik. 
Douze, Mitajfou achi ninch. 
Treize , Mitajfou achi niffoue. 
Quatorze, Mitajfou achi neou. 
Quinze , Mitajfou achi naran. 
Seize, Mitajfou achi ningotouajfou. 
Dix-fept, Mitajfou achi ninchoaffou. 
Dix-huit , Mitajfou achi nijfouaffou. 
Dix-neuf, Mitajfou achi changajfou. 
Vingt, Ninchtana. 
Vingt-un, Ninchtana achi pegik. 
Vingt-deux , Ninchtana achi ninch. 
Vingt-trois , Ninchtana achi niffoue. 
Vingt-quatre , Ninchtana achi neou. 
Vingt-cinq , Ninchtana achi naran. 
Vingt-fix, Ninchtana achi ningotouajfou. 
Vingt-fëpt, Ninchtana achi ninchoajfou. 
Vingt-huit, Ninchtana achi niffoaffo. 
Vingt-neuf, Ninchtana achi changaffo. 
Trente, Nijfouemitana. 
Trente-un , Nijfouemitana achi pegik , &c . 
Quarante , Neoumitana. 

Cinquan- 



Langue des Sauvages. 333 
Cinquante, Naran mitana. 
Soixante , NingoutouaJJbu mitana. 
Septante, NinchouaJJ'ou mitana. 
Huitante, Nijjbuajjou mitana. 
Nonante, Changaffbu mitana. 
Cent, Mitajfou mitana. 
Mille , MitaJfoH mitajfou mitana. 

Quand on faura une fois compter juf- 
ques à cent , on pourra facilement compter 
par dixaines , de mille jufques à cent mil- 
le, qui eft un nombre quafi inconnu des 
Sauvages , & par conféquent inufité en leur 
Langue. 

Au refte , il faut prendre garde de bien 
prononcer toutes les lettres des mots, & 
d'appuyer fur les A, qui fe trouvent à la 
fin. On n'a pas de peine à le faire, car il 
n'y a point de lettre du gozier , ni du pa- 
lais, comme le j confone des EJpagnols, 
leur g ou leur x , non plus que comme le 
th des Anghis , qui met une langue étran- 
gère à la torture. 

Je dirai de la Langue des Hurons & des 
Iroquois une choie allez curieufe, qui eft 
qu'il ne s'y trouve point de lettres labia- 
les \ c'eft à dire de b, /, m, p. Cependant 
cette Langue des Hurons paroît être fort 
belle & d'nn fon tout à fait beau ; quoi 
qu'ils ne ferment jamais leurs lèvres en par- 
lant. 

Les Irocftiois s'en fervent ordinairement 
dans leurs Harangues, & dans leurs Con- 
feils , lors qu'ils entrent en négociation 
avec les François ou les Anghis. Mais en- 
tre 



334 DlCTIONAIJtE DE LA 

tre eux ils ne parlent que leur langue ma- 
ternelle, 

Il n'y a point de Sauvages en Canada 
qui veuillent parler François, à moins qu'ils 
ne croyent qu'on pourra concevoir la for- 
ce de leurs paroles , tellement qu'ils le veu- 
lent bien favoir avant que de s'expofèr à 
vouloir s'expliquer , à moins que la nécefïkc 
ne les y oblige , lors qu'ils fe trouvent avec 
des Coureurs de bois qui n'entendent pas 
leur Langue. 

Je dis donc , pour revenir à celle des 
Hurons, que n'ayant point de lettres labia- 
les , non plus que les Iroquois , il eft pres- 
que impoffible que les uns ni les autres 
puîffent jamais bien apprendre le François. 
J'ai pafle quatre jours à vouloir faire pro- 
noncer à des Hurons les lettres labiales, 
mais je n'ai pu y réiïflir , & je crois qu'en 
dix ans ils ne pourront dire ces mots, Bon., 
Fils, Monjieur, Pont char train; car au lieu 
de dire Bon, ils diroient Ouon\ au lieu de 
Fils, ils prononceraient Rils ; au lieu de 
Monfieur , Caounjieur, au lieu de Pontchar- 
tra'm , C ont char train. 

J'ai mis ici quelques mots de leur Lan- 
gue , afin que vous voyiez par curioiité la 
différence qu'il y a de la précédente à cel- 
le-ci ; dont vous pourrez faire telle remar- 
que qu'il vous plaira. Au refte , elle fe 
parle avec beaucoup de gravité , & pres- 
que tous les mots ont des afpirations , Y H 
devant être prononcée le plus qu'il eft pof- 
fible. 
Je ne fâche point qu'aucune Langue 

Sau- 



Langue des Sauvages. 335- 
Sauvage de Canada ait de F. Il eft vrai 
que les EJfanape's & les Gnacfitares en ont ; 
mais comme ils font lituezaudelàduTkf^- 
Jtpi fur la Rivière Longue , ils font au delà 
des bornes du Canada. 

Quelques mots Murons. 

A Voir de Fcfprit , Hondionn. 
Efprit, Divinité, Oeku 
Le feu , Tfifla. 
Le fer, Aouifla. 
Femme, Ontchtien, 
F util, Ouraotienta. 
Se fâcher , être fâché , Qmgaroun, 
II fait froid, Outoirha. 
Graille , Skoueton. 
Homme , Onnonhoite. 
Hier, Hiorheha. 
Jéfutte,»^ 

Loin, Deherén. 
Loutre, Taouinet. 
Non, Staa. 
Oui , En due. 

Calumet, pipe, Gannondaoua. 
Proche, T'ouskeinhia. 
Soldats , Skenragueite'. 
Saluer, Igonoron. 
Des Souliers, Arrachiou. 
Je trafique, Attendinon. 
Tout à fait, Tiaoundi. 
Tous, Aouetti. 
Tabac , Oyngoua. 

C'elt de valeur, difficile, de conféquence, 
Gaanoron. 

S'en 



|3 6 DlCTio MAIRE, &C. 

o en aller , Saraskoua. 

Avare, Omonjlé. 

Beau* propre, Akouafti. 

Beaucoup, Atoronton. 

Voilà qui eft bien, Andeya. 

Je bois, Ahirrha. 

Bled d'Inde, ftbâfc 

Des Bas, Arrhich. 

Une Bouteille, Gatfeta. 

Brave, qui a du cœur, Sonruitebe. 

C en eft fait, Houna. 

Mon frère, Tôt fi. 

Mon Camarade, Yattaro. 

Le Ciel , Toendi. 
Cabane, Honnonchia. 
Cheveux, Eonhora. 
Capitaine, Otcon. 
Chien, Agnïenon. 
Doucement, Skenonha. 
Poux, Skenon. 
Je dis, Attatia. 
Demain, Acbetek. 
Etre, Sackie. 



F I N. 



TABLE 



TABLE 

Des Matières principales contenues 
dans ce II. Volume. 

DEfcription abrégés du Canada. 
1 . pag-8 

Table des Nations Sauvages de Canada. 

38 

Des Animaux du Canada , avec l'Ex- 
plication de ceux dont il n'eft pas parlé 
dans le I. Tome. 40 

Des Oifeaux & des Tnfetles du Canada , 
avec l'Explication de ceux dont on n'a 
pas fait mention dans le I. Tome, 46 
Des PoiJJbns , avec Ï Explication de ceux 
dont on n'a rien dit dans le I. Tome, f f 
Des Arbres du Canada. fo 

Du Commerce du Canada en général. 6~/ 
Du Gouvernement du Canada en général. 

Intérêts des François & des Anglois de 
/'Amérique Septentrionale. 8 6" 

Habits , Logemens , Complexion & Tem- 
pérament des Sauvages. 02, 

Mœurs & Manières des Sauvages. 99 

Croyance des Sauvages \ & les Ob(î actes À 
leur Converjton. 1 1 4 

Tome II. P Ado- 



TABLE. 

adorations des Sauvages, nj 
Leurs Amours & leurs Mariages. 132, 
Maladies & Remèdes des Sauvages* 1 46 
Leur Chajfe. I y 7 
Guerre des Sauvages. \ j6 
Des Armoiries de quelques Nations Sau- 
vages, ipi 
Explication des Hiéroglyphes &c. 1 p 2 

CONVERSATIONS DE L'AU- 
TEUR AVEC UN SAUVAGE, 
où l'on voit une Defcription exaéfcc 
des Coutumes , des Inclinations & des 
Mœurs de ces Peuples. 

I. Conversation, fur la Reli- 
gion. ip7 

II. Conversation, furies Loix. 

III. Conversation, Jet* Intérêt 

propre» 2.72. 

DICTIONAIRE de la Langue 

des Sauvages. 315 

F I N. 










Deacidified using the Bookkeeper process 
Neutralizing agent: Magnésium Oxide 
Treatment Date: Dec. 2004 

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1 1 1 Thomson Par* Onve 
Cranberry Township. PA 16066 
(724)779-2111 





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